{"id":117549,"date":"2023-03-14T18:13:02","date_gmt":"2023-03-14T17:13:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=117549"},"modified":"2023-03-14T20:05:46","modified_gmt":"2023-03-14T19:05:46","slug":"un-cadre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/un-cadre\/","title":{"rendered":"#voyages #06 |\u00a0Un cadre"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle se doutait bien qu\u2019un jour elle devrait raconter, mais elle ne s\u2019y \u00e9tait pas vraiment pr\u00e9par\u00e9e. Et maintenant, elle ne sait pas par o\u00f9 commencer. Inviter les auditeurs, trouver un lieu, le bon moment\u2026 Rassembler le mat\u00e9riau, l\u2019ordonner\u2026 Tout lui semble \u00e0 la fois essentiel et insignifiant. Pourtant, elle le sait, le cadre, c\u2019est tr\u00e8s important dans une histoire. Une chambre ou un jardin, un cimeti\u00e8re ou une biblioth\u00e8que, son salon, une aire d\u2019autoroute\u2026 On n\u2019y tisse pas les m\u00eames r\u00e9cits.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour parler d\u2019un voyage, une gare ou m\u00eame un train ou un bus pourraient faire l\u2019affaire. Pourquoi pas le bus qui va la conduire de nouveau en Pologne dans quelques semaines&nbsp;? C\u2019est un lieu clos, dans lequel elle restera enferm\u00e9e plus de 24 heures avec des auditeurs eux aussi captifs et entretenant n\u00e9cessairement des liens avec ce pays, d\u00e9j\u00e0 denses ou en devenir. Les r\u00e9cits des uns et des autres pourraient s\u2019entrem\u00ealer. Pour peu qu\u2019il y ait une panne, la situation pourrait se prolonger et l\u2019ennui, la peur peut-\u00eatre aussi, favoriser et justifier les \u00e9changes. Ce serait un nouvel <em>Heptam\u00e9ron<\/em>, avec des histoires de cur\u00e9s polonais, des amours transfrontali\u00e8res, des aventures d\u2019exil et des \u00e9changes de conseils touristiques\u2026 Mais dans ce bus, elle ne pourrait pas apporter tous ses r\u00eaves, tous ses souvenirs. Le lieu supposait d\u2019embl\u00e9e l\u2019abandon d\u2019une grande partie de son mat\u00e9riau et elle n\u2019y \u00e9tait pas pr\u00eate, apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es de compilation. Il fallait un endroit plus vaste. Un mus\u00e9e o\u00f9 tout \u00e9taler et r\u00e9organiser, avec des r\u00e9serves pour archiver ce qu\u2019on sortirait plus tard, quand ce serait le moment. Toutefois, c\u2019est un peu froid un mus\u00e9e. Et un peu pr\u00e9tentieux. Elle aimerait un lieu confortable, o\u00f9 les invit\u00e9s pourraient s\u2019installer et repartir quand ils le souhaiteraient, accessible \u00e0 un public d\u2019inconnus, de passants, suscitant \u00e0 la fois une parole intime et des r\u00e9sonances universelles, comme un salon aux murs de velours ouvert sur une terrasse face \u00e0 la mer, \u00e0 laquelle seraient suspendues des \u00e9chelles de lianes. Elle commence \u00e0 en dessiner les plans. Mais les objets et les couleurs deviennent peu \u00e0 peu des symboles, ils \u00e9touffent les souvenirs, aspirent les r\u00e9cits dans des directions trop convenues. Elle d\u00e9chire la feuille et prend le parti, par d\u00e9faut, du plateau nu. Elle d\u00e9barrasse la pi\u00e8ce des si\u00e8ges de bus, arrache la moquette, les poubelles de voyage, le velours au mur, enroule les lianes et les range dans un carton. Elle descend chercher dans sa cave les pots de la peinture qui avait servi \u00e0 repeindre la porte de son garage. Elle avait renonc\u00e9 \u00e0 passer la deuxi\u00e8me couche et, par cons\u00e9quent, la troisi\u00e8me. Il en reste donc suffisamment pour couvrir les murs, le sol et le plafond. Au bout de quelques heures, tout est beige et vide. On est peut-\u00eatre maintenant, dans dix ans, trente ans, mille ans ou avant. C\u2019est parfait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle installe quelques chaises et attend. Il ne se passe rien. Elle se demande combien de temps il faut qu\u2019elle attende pour que quelqu\u2019un sonne \u00e0 la porte. Elle n\u2019a certes pr\u00e9venu personne, \u00e0 la fois par peur d\u2019oublier quelqu\u2019un, mais aussi par incapacit\u00e9 de d\u00e9cider \u00e0 qui elle souhaitait s\u2019adresser. Elle pr\u00e9f\u00e9re laisser faire le hasard, qui a \u00e9t\u00e9 dans doute le plus grand acteur de cette histoire jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Parfois, elle pr\u00e9f\u00e8re l\u2019appeler destin. Elle aime lui confier son identit\u00e9. C\u2019est pratique et souvent plus efficace que les projets. Toutefois, cette attente commence \u00e0 lui peser et \u00e0 remettre en question son dispositif: et si personne ne s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 elle&nbsp;et qu\u2019elle finissait l\u00e0, toute seule sur une chaise au milieu d\u2019une pi\u00e8ce beige, avec des fragments de Pologne mal rang\u00e9s dans des bo\u00eetes sans \u00e9tiquettes&nbsp;? Elle se sent comme dans une mauvaise pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, un plagiat de Beckett oubli\u00e9 par un auteur qui aurait finalement d\u00e9cid\u00e9 d\u2019abandonner l\u2019\u00e9criture pour la course \u00e0 pied ? La nuit est tomb\u00e9e et les murs sont gris. Il faudra bient\u00f4t allumer le plafonnier mais elle appr\u00e9hende l\u2019effet de la lumi\u00e8re artificielle sur la peinture. Elle sait que de la mauvaise pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre elle peut basculer en un rien de temps dans la cellule pour patient psychotique. Elle a conscience que son obsession pour un pays dans lequel elle n\u2019a pas pos\u00e9 un pied depuis plus de 20 ans a pris une forme plus pathologique que litt\u00e9raire. D\u2019ailleurs, ses auditeurs les plus patients et les plus int\u00e9ress\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 au cours de ces ann\u00e9es ses diff\u00e9rents th\u00e9rapeutes, qu\u2019elle a finalement \u00e9puis\u00e9s un \u00e0 un sans comprendre de quoi la Pologne \u00e9tait le nom.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une connaissance du quartier qui est pass\u00e9e lui rendre visite la premi\u00e8re. Elle ne venait pas pour \u00e9couter ses aventures de jeunesse \u2014 elle ne savait m\u00eame pas qu\u2019elle avait v\u00e9cu \u00e0 l\u2019\u00e9tranger \u2014 mais pour lui raconter que, suite \u00e0 une discussion qu\u2019elles avaient eue ensemble devant la pharmacie la semaine pr\u00e9c\u00e9dente, elle avait pris la d\u00e9cision de changer de travail. D\u2019autres personnes sont arriv\u00e9es&nbsp;: sa fille qui s\u2019est plaint de ne pas trouver de g\u00e2teaux pour son go\u00fbter, des amis, un ancien voisin de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elle \u00e9tudiait \u00e0 Dijon \u2014 c\u2019est lui qui lui avait parl\u00e9 de la bourse de voyage, dont elle b\u00e9n\u00e9ficierait pour son premier s\u00e9jour \u00e0 Cracovie \u2014, sa grand-m\u00e8re revenue sur terre pour l\u2019occasion, d\u2019anciens petits amis, dont un qui r\u00e9p\u00e9tait sans cesse que cette ann\u00e9e en Pologne n\u2019avait rien eu d\u2019exceptionnel, des amants pass\u00e9s pr\u00e9sents et \u00e0 venir, son compagnon (elle adorait se figurer en femme \u00e0 hommes), des rencontres polonaises qui \u00e9taient d\u2019ailleurs les seules \u00e0 souligner la radicalit\u00e9 de la d\u00e9coration de sa pi\u00e8ce, quelques \u00e9crivains, des professeurs, des inconnus (certains ne l\u2019\u00e9taient qu\u2019unilat\u00e9ralement, elle les connaissait et pas eux ou ils la connaissaient et pas elle&nbsp;; ces derniers lui permettaient de se projeter dans une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 qu\u2019elle faisait mine de m\u00e9priser). Elle a d\u00e9pos\u00e9 les cartons de fragments de Pologne au milieu de la pi\u00e8ce&nbsp;: photographies, affiches, cartes postales, journaux intimes, m\u00e9moires universitaires, lettres, mails, po\u00e8mes, r\u00e9cits, descriptions, notes de voyages pass\u00e9s et \u00e0 venir, r\u00e9els ou imaginaires. \u00c0 peine commence-t-elle \u00e0 sortir un \u00e9l\u00e9ment que plusieurs invit\u00e9s se jettent dessus. Ils lisent ses textes et elle ne reconnait pas ses mots. Ils lui demandent de s\u2019expliquer, cherchent leur nom dans les lettres, diluent l\u2019encre dans leurs postillons. Un homme qu\u2019elle ne connait ou ne reconnait pas tape brusquement du pied. Ce brouhaha, ah ce brouhaha&nbsp;! Il ne le supporte plus&nbsp;! Il faut de l\u2019ordre. On va classer, faire des piles. Puis organiser des tours de paroles avec un b\u00e2ton de parole et un sablier. Mais certains documents n\u2019ont leur place dans aucune pile et l\u2019un d\u00e9fait les piles de l\u2019autre pour suivre une logique bien plus logique. Il y a les th\u00e9matiques, les structuralistes, les chronologiques, les g\u00e9n\u00e9ticiens, les anarchiques, les musiciens, les f\u00e9rus de narratologie, les minimalistes\u2026 Ils s\u2019arrachent des sc\u00e8nes d\u2019exposition et des motifs de fugue, des yeux et des cheveux. Au petit matin, les murs ne sont plus beiges. Certains invit\u00e9s sont encore l\u00e0, endormis au milieu du carnage. Une jeune fille lui demande si elle sait o\u00f9 on est.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sort de chez elle et ferme la porte doucement, pour ne pas les r\u00e9veiller, de peur qu\u2019ils inventent de nouveaux r\u00e9cits. En buvant un caf\u00e9, sur une terrasse face \u00e0 la mer, elle se dit que la prochaine fois, elle choisira mieux le cadre de son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle se doutait bien qu\u2019un jour elle devrait raconter, mais elle ne s\u2019y \u00e9tait pas vraiment pr\u00e9par\u00e9e. Et maintenant, elle ne sait pas par o\u00f9 commencer. Inviter les auditeurs, trouver un lieu, le bon moment\u2026 Rassembler le mat\u00e9riau, l\u2019ordonner\u2026 Tout lui semble \u00e0 la fois essentiel et insignifiant. 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