{"id":11803,"date":"2019-09-24T13:10:13","date_gmt":"2019-09-24T11:10:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11803"},"modified":"2019-09-24T13:10:30","modified_gmt":"2019-09-24T11:10:30","slug":"prop-03-une-balle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/prop-03-une-balle\/","title":{"rendered":"Prop #03, une balle"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Un<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>C\u2019est une balle. Une balle de fusil, pas une cartouche de chasseur, une balle de guerre. Elle est petite, fine et se finit en pointe, pour la p\u00e9n\u00e9tration. Elle est d\u2019un brun fonc\u00e9, terni par les ann\u00e9es pass\u00e9es dans la terre, recouverte par endroits d\u2019un m\u00e9lange de rouille, de terre et de m\u00e9tal, adh\u00e9rent \u00e0 sa surface. Dans son tiers inf\u00e9rieur, partiellement recouvert par la rouille, on y distingue un l\u00e9ger d\u00e9nivel\u00e9, faisant le tour de la balle et \u00e0 partir duquel la balle se fait conique. Elle tient dans la main, s\u2019y fait pesante. Je l\u2019ai gard\u00e9 longtemps dans ma trousse d\u2019\u00e9colier, depuis le jour o\u00f9 mon grand-p\u00e8re me l\u2019a donn\u00e9 apr\u00e8s l\u2019avoir l\u2019a ramass\u00e9 au hasard d\u2019une de nos promenades en commun dans les bois.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Deux<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>Une balle. Balle de guerre, vieille guerre, terre de sang, guerre perdue, balle perdue. Balle qui claque, balle qui siffle, balle qui troue, balle perdue. Brun, brun us\u00e9, brun triste, brun vert-de-gris, brun rouill\u00e9, sifflement perdu. Je l\u2019ai gard\u00e9, je ne l\u2019ai pas perdu. Fascination pour l\u2019objet, petit et trouble, fascination trouble, son poids dans ma main. Le poids du danger, le poids du souvenir, le poids de la peur, le poids d\u2019une vie perdue. Je ne l\u2019ai pas perdue, j\u2019y ai fait attention, sans m\u00eame y faire attention. Elle me vient de mon grand-p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re, cheveux blancs, salopette bleue\nd\u2019ouvrier, paysan aussi, une vache, une ch\u00e8vre. Il marchait les deux mains dans\nle dos, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9, toujours \u00e0 regarder devant lui, il ramassait,\namassait, rangeait, sa grange remplie de vis, de boulons, d\u2019outils, pour le\nbois, pour le fer, pour bricoler, pour r\u00e9parer, pour garder. Pour un au-cas-o\u00f9,\nun on-ne-sait-jamais. Le bois, en haut du village. Le bois, pour mon grand-p\u00e8re,\nterrain d\u2019exploration, de fl\u00e2nerie, pour moi, assez profond pour faire peur,\npas assez pour faire reculer, juste h\u00e9siter. <\/p>\n\n\n\n<p>La balle, pourquoi me l\u2019a-t-il donn\u00e9&nbsp;? Pas de souvenirs, peut-\u00eatre un \u00ab&nbsp;tiens, regarde&nbsp;\u00bb, j\u2019ai regard\u00e9, j\u2019ai gard\u00e9. Lui qui a \u00e9chapp\u00e9 de justesse aux deux guerres, la premi\u00e8re trop jeune, la deuxi\u00e8me trop vieux. \u00c0 la fin de la deuxi\u00e8me, arr\u00eat\u00e9 comme otage avec une dizaine d\u2019autres, ses cheveux ont blanchi pendant la nuit&nbsp;; au petit matin, les autres ont \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9, lui, \u00ab&nbsp;le vieux&nbsp;\u00bb, est rest\u00e9. La balle n\u2019\u00e9tait pas pour lui ce matin-l\u00e0, une autre \u00e9tait pour moi, pour le souvenir, \u00e0 l\u2019or\u00e9e de ses 70 ans.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Trois<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>C\u2019est une balle. Une balle de fusil, une balle de\nguerre. Petite, fine, elle se finit en pointe. Faite pour tuer. Elle est d\u2019un\nbrun fonc\u00e9, terni par les ann\u00e9es pass\u00e9es dans la terre, recouverte par endroits\nd\u2019un m\u00e9lange de rouille, de terre, de m\u00e9tal. <\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi avoir repens\u00e9 \u00e0 cette balle, rang\u00e9e, oubli\u00e9e,\nperdue au fond d\u2019un tiroir&nbsp;? <\/p>\n\n\n\n<p>Une balle de guerre, d\u2019une vieille guerre, une balle\nperdue dans une terre de sang, d\u2019une guerre sauvage. Elle n\u2019a pas tu\u00e9. Elle a\nessay\u00e9 de se faire oubli\u00e9e, dans la terre, au fond d\u2019un bois. Elle p\u00e8se dans la\nmain. Le poids du danger, le poids de la peur, le poids d\u2019une vie \u00e0 effacer. <\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce pour ces images que je l\u2019ai gard\u00e9&nbsp;? Qu\u2019en\nsais-je&nbsp;? Maquis, Alg\u00e9rie, Vietnam, rien v\u00e9cu, toujours interpell\u00e9. C\u2019est\nson poids dans ma main qui, d\u00e8s le d\u00e9but, m\u2019a \u00e9tonn\u00e9, surpris, interrog\u00e9. Avec\nelle dans ma main, j\u2019ai toujours des images de guerre, la premi\u00e8re, la\ndeuxi\u00e8me, qu\u2019importe. Fascination trouble. J\u2019entends le silence qui pr\u00e9c\u00e8de le\nclaquement. Mon p\u00e8re m\u2019a dit un jour, si tu entends la balle c\u2019est qu\u2019elle\nn\u2019est pas pour toi. Et moi, l\u2019aurais-je entendu&nbsp;? <\/p>\n\n\n\n<p>Son poids, pour moi, c\u2019est le poids du souvenir. Elle\nme vient de mon grand-p\u00e8re. La balle, pourquoi me l\u2019a-t-il donn\u00e9&nbsp;? Pas de\nsouvenirs, peut-\u00eatre l\u2019a-t-il ramass\u00e9 au cours d\u2019une de nos promenades communes\ndans les bois, un \u00ab&nbsp;tiens, regarde&nbsp;\u00bb, j\u2019ai regard\u00e9, j\u2019ai gard\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re, cheveux blancs, salopette bleue\nd\u2019ouvrier, paysan aussi, une vache, une ch\u00e8vre. Il marchait les deux mains dans\nle dos, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9, toujours \u00e0 regarder devant lui, il ramassait,\namassait, rangeait, sa grange remplie de vis, de boulons, d\u2019outils, pour le bois,\npour le fer, pour bricoler, pour r\u00e9parer, pour garder. Pour un au-cas-o\u00f9, un\non-ne-sait-jamais. Pour moi, une caverne aux tr\u00e9sors. <\/p>\n\n\n\n<p>Il a \u00e9chapp\u00e9 aux deux guerres, la premi\u00e8re trop jeune, la deuxi\u00e8me trop vieux. Il m\u2019a laiss\u00e9 cette balle, ou plut\u00f4t c\u2019est moi qui ai choisi de la garder. Lui, l\u2019homme doux, simple, pacifique. Et la balle de guerre, inutile, perdue, pour me rappeler. Mes souvenirs rebondissent de lui \u00e0 elle, d\u2019elle \u00e0 lui, la simplicit\u00e9 tranquille, l\u2019effroi p\u00e9nible. <\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Quatre<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>Je reprends. <br> Moi. <br> Mon grand-p\u00e8re. <br> Et une balle, donc. <\/p>\n\n\n\n<p><em>La balle<\/em>. Pas n\u2019importe quelle balle. Une balle de guerre. Petite, fine, d\u2019un brun fonc\u00e9, terni par les ann\u00e9es pass\u00e9es dans la terre, recouverte par endroits d\u2019un m\u00e9lange de rouille, de terre, de m\u00e9tal. Petite et pointue, faite pour la guerre. Une balle perdue, qui se fait oublier au fond d\u2019un bois. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Mon grand-p\u00e8re<\/em>. Ouvrier paysan, \u00e0 la retraite, pas celle de la guerre, celle du travail \u00e0 l\u2019usine. Lui reste une vache, une ch\u00e8vre, et un grange pour amasser, bricoles, outils, pour le bois, pour le fer, pour bricoler, pour r\u00e9parer, pour garder. Pour un au-cas-o\u00f9, un on-ne-sait-jamais.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Moi<\/em>. L\u2019enfant qui se pose trop de questions, qui ne les pose pas, les questions, qui les garde pour lui, et qui marche avec son grand-p\u00e8re, l\u2019homme tranquille qui le rassure. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>La sc\u00e8ne<\/em>. Mon grand-p\u00e8re en promenade, moi dans ses pattes. Le bois est grand, pas immense, en haut du village, le bois fait un peu peur, plein d\u2019histoires. Un jour, peut-\u00eatre en foulant au hasard, sous les feuilles ou dans les mottes de terre, il tombe sur cette balle, me dit \u00ab&nbsp;tiens, regarde&nbsp;\u00bb, j\u2019ai regard\u00e9, j\u2019ai gard\u00e9. La balle. <\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019histoire qui suit.<\/em> Je l\u2019ai gard\u00e9 longtemps dans ma trousse d\u2019\u00e9colier. Fascination pour l\u2019objet, petit et trouble, fascination trouble, son poids dans ma main. Le poids du danger, le poids du souvenir, le poids de la peur, le poids d\u2019une vie perdue. Je ne l\u2019ai pas perdue, j\u2019y ai fait attention, sans m\u00eame y faire attention. Puis je l\u2019ai rang\u00e9 dans le fond d\u2019un tiroir. <\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019histoire dont on ne sait pas si elle a eu lieu. <\/em>Le soldat vert-de-gris se cache, allong\u00e9 l\u00e0, dans ce petit bois, il devient m\u00e9lange de terre, de bois, de m\u00e9tal. Il attend. <br>L\u2019autre soldat, maquisard&nbsp;?, homme de troupe&nbsp;?, corps franc&nbsp;?, se faufile entre les arbres. Lui, ce jour l\u00e0, sp\u00e9cialement ce jour l\u00e0, il n\u2019est pas tranquille, peut-\u00eatre m\u00eame vert-de-peur. Il s\u2019approche, il sent, il se courbe, h\u00e9site. <br> La balle siffle, le soldat se couche d\u2019un coup, une\nfeuille, une branche craque. Puis, seulement le bruit \u00e9touff\u00e9 d\u2019une course dans\nle bois. <\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019histoire qui ne finit pas.<\/em> &nbsp;Pourquoi ai-je gard\u00e9&nbsp;cette balle si longtemps&nbsp;? Mes souvenirs rebondissent de mon grand-p\u00e8re \u00e0 elle, d\u2019elle \u00e0 lui, la simplicit\u00e9 tranquille, l\u2019effroi p\u00e9nible. Lui, l\u2019homme doux, simple, pacifique. Et la balle de guerre, inutile, perdue, pour me rappeler.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Cinq<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p>C\u2019est une balle. Une balle de fusil, une balle de\nguerre. Petite, fine, elle se finit en pointe. Faite pour tuer. Elle est d\u2019un\nbrun fonc\u00e9, terni par les ann\u00e9es pass\u00e9es dans la terre, recouverte par endroits\nd\u2019un m\u00e9lange de rouille, de terre, de m\u00e9tal. Une balle de guerre, d\u2019une vieille\nguerre, une balle perdue dans une terre de sang. Elle n\u2019a pas tu\u00e9. Elle a\nessay\u00e9 de se faire oubli\u00e9e, dans la terre, au fond d\u2019un bois. Elle p\u00e8se dans la\nmain. Le poids du danger, le poids de la peur, le poids d\u2019une vie \u00e0 effacer.\nSon poids, pour moi, c\u2019est la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du souvenir. Elle me vient de mon\ngrand-p\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re, cheveux blancs, salopette bleue, ouvrier-paysan\n\u00e0 la retraite, pas celle de la guerre, celle du travail \u00e0 l\u2019usine. Lui restait\nune vache, une ch\u00e8vre et un grange pour amasser, bricoles, outils, pour le\nbois, pour le fer, pour bricoler, pour r\u00e9parer, pour garder. Pour un au-cas-o\u00f9,\nun on-ne-sait-jamais. Pour moi, une caverne aux tr\u00e9sors. <\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019emmenait souvent en promenade, dans le bois\nau-dessus du village. Le bois faisait un peu peur, plein d\u2019histoires, pour la\nm\u00e9moire, pour les enfants, pour se raconter. Il marchait les deux mains dans le\ndos, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9, toujours \u00e0 regarder devant lui. Un jour, en foulant au\nhasard, sous les feuilles ou dans les mottes de terre, il est tomb\u00e9 sur cette\nballe, m\u2019a dit \u00ab&nbsp;tiens, regarde&nbsp;\u00bb, j\u2019ai regard\u00e9, j\u2019ai gard\u00e9. Je l\u2019ai\ngard\u00e9 longtemps dans ma trousse d\u2019\u00e9colier. Je ne l\u2019ai pas perdue, j\u2019y ai fait\nattention, sans m\u00eame y faire attention. Puis, je l\u2019ai rang\u00e9 dans le fond d\u2019un\ntiroir. <\/p>\n\n\n\n<p>Mon grand-p\u00e8re a \u00e9chapp\u00e9 de justesse aux deux\nguerres, la premi\u00e8re trop jeune, la deuxi\u00e8me trop vieux. \u00c0 la fin de la deuxi\u00e8me,\narr\u00eat\u00e9 comme otage avec une dizaine d\u2019autres, ses cheveux ont blanchi pendant\nla nuit&nbsp;; au petit matin, les autres ont \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9, lui, \u00ab&nbsp;le\nvieux&nbsp;\u00bb, est rest\u00e9. La balle n\u2019\u00e9tait pas pour lui ce matin-l\u00e0, une autre\n\u00e9tait pour moi, pour le souvenir, \u00e0 l\u2019or\u00e9e de ses 70 ans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un C\u2019est une balle. Une balle de fusil, pas une cartouche de chasseur, une balle de guerre. Elle est petite, fine et se finit en pointe, pour la p\u00e9n\u00e9tration. Elle est d\u2019un brun fonc\u00e9, terni par les ann\u00e9es pass\u00e9es dans la terre, recouverte par endroits d\u2019un m\u00e9lange de rouille, de terre et de m\u00e9tal, adh\u00e9rent \u00e0 sa surface. 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