{"id":118046,"date":"2023-03-26T12:06:40","date_gmt":"2023-03-26T10:06:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=118046"},"modified":"2023-03-27T11:47:03","modified_gmt":"2023-03-27T09:47:03","slug":"voyages-09-sortie-de-route","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-09-sortie-de-route\/","title":{"rendered":"#voyages #09 | Sortie de route"},"content":{"rendered":"<p>Ce n\u2019est pas un espace \u00e0 touristes plut\u00f4t une aire de besogneux, de petits artisans ou commer\u00e7ants et de pourvoyeurs de marchandises, beaucoup de denr\u00e9es agricoles, et de mat\u00e9riaux bruts. Personne n\u2019aurait eu l\u2019id\u00e9e de les appeler travailleurs de la premi\u00e8re ligne, alors on ne les appelait pas. Mont\u00e9e une vol\u00e9e de marches, pouss\u00e9e une lourde porte \u00e0 double battant, je p\u00e9n\u00e8tre dans une pi\u00e8ce tout en profondeur, bord\u00e9e d\u2019un bar sur sa longueur.<br \/>\nLe lieu est toujours en mouvement. Des entr\u00e9es, des sorties. On y reste pour un un caf\u00e9 ou plusieurs heures dans une attente sans forme. L\u2019endroit ne vous adopte pas tout de suite, il lui faut un peu de temps, il vous faut un peu de temps aussi, celui \u00e0 vos yeux de s\u2019accommoder \u00e0 la faible luminosit\u00e9. Quand on arrive du dehors, on en garde encore l\u2019odeur sur soi, on en ram\u00e8ne les traces et les asp\u00e9rit\u00e9s, il faut un peu de temps, oui, pour d\u00e9poser \u00e0 terre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de soi, ces bagages. Il faut s\u2019impr\u00e9gner, s\u2019imbiber, laisser une encre invisible faire impression et \u00e7a, forc\u00e9ment, \u00e7a met un peu de temps. Au bout d\u2019un moment, sans qu\u2019on y pense, on est bien l\u00e0, entre deux-eaux, un va-et-vient roule en continu, des verres se remplissent, d\u2019autres se vident, une place se lib\u00e8re, une autre s\u2019occupe. Et nous, au milieu, on boit, on se comble de liquide, de mots, certains compris, d\u2019autres non. Qu\u2019importe, on infuse de rires, de promesses, d\u2019\u00e9clats de voix, de claquements de porte. On s\u2019arrime et, soudain, on se trouve \u00e0 sa place.<br \/>\nIl s\u2019appelle Carlos, c\u2019est ce qu\u2019il dit, il est andalou, il insiste l\u00e0-dessus, plusieurs fois. Il correspond \u00e0 l\u2019id\u00e9e pr\u00e9con\u00e7ue que l\u2019on peut en concevoir&nbsp;: petit, les cheveux noirs corbeau, un peu huileux, le teint mat, tr\u00e8s mat. Ses yeux, d\u2019un bleu troublant, vous fixe. Il parle, en espagnol, on ne saisit que quelques bribes de la langue mais cela compte-t-il&nbsp;? A cet heure, on se comprend. La s\u00e9cheresse de la tequila a remplac\u00e9 le moelleux de la bi\u00e8re, la gestuelle et la connivence, la communication verbale et les encha\u00eenements coh\u00e9rents. Il entreprend d\u2019enseigner la recette, la vraie, du gaspacho andalou. Il r\u00e9p\u00e8te m\u00e9thodiquement ses ingr\u00e9dients pour qu\u2019on n\u2019en oublie surtout aucun, un oubli g\u00e2cherait tout l\u2019ensemble, l\u2019\u00e9difice culinaire n\u2019y tiendrait pas et s\u2019effondrerait d\u2019un bloc. Et puis, il  parle de lui, de ses heures pass\u00e9es au volant de son trente-huit tonnes, de ses errances dans bout \u00e0 l\u2019autre de l\u2019Europe, et m\u00eame une fois jusqu\u2019en Anatolie, pr\u00e8s d\u2019Ankara. Le bleu vacille et c\u2019est sa m\u00e8re qui est morte quand il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un enfant qui revit un peu. Sa grand-m\u00e8re, une sainte-femme l\u2019a \u00e9lev\u00e9 et lui a tout appris, la vertu, la loyaut\u00e9 et son amour de Dieu qui tient dans sa main, un m\u00e9daillon de la vierge, en or. Il fait tous les ans, le Vendredi Saint, la procession du Silencio, p\u00e9nitent coiff\u00e9 de la capirote noir. Il raconte qu\u2019autrefois ces deniers \u00e9taient des flagellants qui se donnaient la discipline, en public. Il mime le geste au cas o\u00f9 vous n\u2019auriez pas tout saisi. Il invite la terre enti\u00e8re \u00e0 voir ce spectacle extraordinaire qui l\u2019emm\u00e8ne toujours comme la premi\u00e8re fois, vous verrez par vous-m\u00eame, c\u2019est vrai, il n\u2019exag\u00e8re rien.<br \/>\nJe suis souvent revenu dans cette p\u00e9nombre \u2013 quoique parfois apr\u00e8s un temps assez long  \u2013 , mais de fa\u00e7on inopin\u00e9e, sans m\u2019y astreindre. Moi, j\u2019ai mes habitudes et j\u2019aime la r\u00e9gularit\u00e9, j\u2019ai \u00e9vit\u00e9 de m\u2019y conformer, sentant qu\u2019il \u00e9tait plus fructueux ici de&nbsp;placer l\u2019instant et le hasard en ma\u00eetres. Sans pr\u00e9m\u00e9ditation, il m\u2019est arriv\u00e9 de passer plusieurs fois devant l\u2019endroit sans m\u2019y arr\u00eater. Me sentant approcher, je lan\u00e7ais les d\u00e9s dans mon esprit, les remuaient sur quelques dizaines de kilom\u00e8tres et tout se d\u00e9nouait en une fraction de seconde. J\u2019avais dans ce laps fait mon choix et me contentait alors, docilement, de m\u2019y conformer. C\u2019est comme cela qu\u2019un soir, j\u2019ai rencontr\u00e9 Yves. Il avait, c\u2019est d\u2019abord ce qui m\u2019a accroch\u00e9 l\u2019\u0153il, le visage tout en angle, en asp\u00e9rit\u00e9. Il \u00e9tait fran\u00e7ais mais habitait depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9e en Espagne. Sans doute, vu l\u2019\u00e2ge que je lui donnais au jug\u00e9, \u00e9tait-il arriv\u00e9 \u00e0 peine majeur. Son r\u00e9cit, malgr\u00e9 ses trous permettait par intuition et d\u00e9duction d\u2019\u00e9clairer ses zones d\u2019ombres, de les tirer de ses silences et de ses interjection, mi-affirmatives, interrogatives. Je deviendrai vite familier de son \u00ab&nbsp;tuvois&nbsp;\u00bb, prononc\u00e9 d\u2019une traite, en tra\u00eenant de la patte sur la derni\u00e8re syllabe, et de son regard noir, sauvage, plant\u00e9 sur vous. Ses petits trafics, qu\u2019il me livrait sans h\u00e9sitation, servaient de paravent \u00e0 ce qui l\u2019avait amen\u00e9 \u00e0 fuir la banlieue lyonnaise o\u00f9 il avait grandi dans les ann\u00e9es 80. Ce qu\u2019il taisait, je le devinais en creux, dans sa col\u00e8re \u00e0 fleur de peau, dans son instabilit\u00e9 inflammable. Les ann\u00e9es de gal\u00e8re, la rue, les mauvaises rencontres et une vilaine p\u2019tite sister l\u2019avaient bouff\u00e9, rejetant un corps exsangue, le sien, la peau sur l\u2019os. Le qualificatif d\u2019ami ne nous convient pas, trop profond, trop d\u00e9finitif. Aucun lien aussi puissant ne s\u2019est form\u00e9 entre nous, aucune alliance nous engageant \u00e0 vie. Et pourtant, pourtant, il faisait \u00e0 pr\u00e9sent parti de mes ombres, des seconds r\u00f4les de mon existence, je faisais parti des siennes \u00e0 n\u2019en pas douter, comme les pi\u00e8ces d\u2019un mobilier&nbsp;qui prenaient la poussi\u00e8re dans une pi\u00e8ce ferm\u00e9e Je l\u2019ai aper\u00e7u \u00e0 l\u2019occasion et nous ne nous sommes jamais reparl\u00e9 aussi longuement que ce jour-l\u00e0. Je le voyais parfois entreprendre des discussions enflamm\u00e9es dans un espagnol rude et sommaire, le verbe haut, le d\u00e9bit saccad\u00e9, m\u00e9canique, rempli de l\u2019assurance triomphante des consommateurs de cc.<br \/>\nCe long bar, on peine \u00e0 l\u2019embrasser d\u2019un regard, l\u2019autre bout, l\u00e0-bas, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de l\u2019entr\u00e9e, on le pressent plus qu\u2019on le voit. Dans la lumi\u00e8re poussive de n\u00e9ons publicitaires vantant des marques d\u2019alcool, on per\u00e7oit une aura, amas mouvant d\u2019\u00e2mes et de mots qui se croisent, se lient et se d\u00e9lient sans cesse. Je n\u2019y suis plus all\u00e9 depuis longtemps, ma route ne passe plus par l\u00e0, mon esprit, s\u2019y rend encore parfois, \u00e0 l\u2019impromptu. Me reviennent alors de bribes de conversations, des phrases, des physionomies, toutes ces gueules en vrai, en dur, pas en toc.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce n\u2019est pas un espace \u00e0 touristes plut\u00f4t une aire de besogneux, de petits artisans ou commer\u00e7ants et de pourvoyeurs de marchandises, beaucoup de denr\u00e9es agricoles, et de mat\u00e9riaux bruts. Personne n\u2019aurait eu l\u2019id\u00e9e de les appeler travailleurs de la premi\u00e8re ligne, alors on ne les appelait pas. 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