{"id":118066,"date":"2023-03-26T17:31:04","date_gmt":"2023-03-26T15:31:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=118066"},"modified":"2023-03-27T11:46:50","modified_gmt":"2023-03-27T09:46:50","slug":"la-langue-des-histoires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-langue-des-histoires\/","title":{"rendered":"#voyages #09 | La langue des histoires"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019avais punais\u00e9 un petit papier sur le panneau d\u2019affichage \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019universit\u00e9&nbsp;: \u00e9tudiante fran\u00e7aise cherche \u00e9tudiant(e) polonais(e) pour un \u00e9change linguistique. J\u2019avais re\u00e7u plusieurs appels et j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 bu plusieurs litres de bi\u00e8re avec un s\u00e9minariste, une collectionneuse de chatons, un amateur de tango et d\u2019autres que j\u2019ai oubli\u00e9s. Nous parlions parfois en fran\u00e7ais, parfois en polonais. Notre ma\u00eetrise de la langue de l\u2019autre \u00e9tait tr\u00e8s limit\u00e9e et les discussions ressemblaient \u00e0 une banquise fragment\u00e9e. Nous d\u00e9rapions sur des phrases obscures, nous rattrapant maladroitement \u00e0 quelques blocs de mots que nous tentions de raccorder comme les pi\u00e8ces d\u2019un puzzle incomplet. Peu \u00e0 peu, les paroles de l\u2019autre devenaient une m\u00e9lodie sur laquelle glissaient nos pens\u00e9es et nous r\u00eavions ensemble des histoires parall\u00e8les.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors souvent me revenait le souvenir d\u2019une soir\u00e9e, dans un bar de la ville de mon enfance, avec une ancienne connaissance, un ami d\u2019ami perdu de vue et rencontr\u00e9 par hasard dans la rue, quelques jours avant No\u00ebl. Nous \u00e9tions tous deux de passage, venus passer les f\u00eates en famille. Il cherchait un cadeau de derni\u00e8re minute et j\u2019allais faire une course pour le repas du r\u00e9veillon. Nous ne nous connaissions gu\u00e8re. Pourtant, peut-\u00eatre par ennui, peut-\u00eatre par nostalgie de l\u2019\u00e9poque joyeuse o\u00f9 nous nous croisions dans des f\u00eates improvis\u00e9es au bord de la rivi\u00e8re, nous avions d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller boire un verre ensemble. Je parlais beaucoup, de mes projets, du monde comme il allait et n\u2019allait pas, de livres, de musique. Je me trouvais assez dr\u00f4le et spirituelle. Lui \u00e9tait plut\u00f4t silencieux. Lorsque j\u2019avais fait une pause, l\u2019invitant ainsi \u00e0 rebondir ou m\u2019encourager \u00e0 poursuivre, il m\u2019avait qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9, mais qu\u2019il ne m\u2019\u00e9coutait plus depuis un moment. Il me regardait, suivait mes gestes, mes expressions et \u00e7a lui suffisait. Plus encore, ce que je disais ne l\u2019int\u00e9ressait pas tellement. D\u2019ailleurs, il n\u2019aimait pas beaucoup le bavardage. Ce n\u2019\u00e9tait pas avec les mots qu\u2019on \u00e9changeait vraiment. Vex\u00e9e, je n\u2019osais plus continuer. Il ne pouvait pas me forcer \u00e0 parler, mais il trouvait dommage que je m\u2019interrompisse. Il avait pass\u00e9 un tr\u00e8s bon moment avec moi. Nous nous \u00e9tions quitt\u00e9s peu de temps apr\u00e8s, chacun rentrant dans sa famille. En Pologne, avec mes camarades d\u2019\u00e9changes linguistiques, j\u2019ai compris ce qu\u2019il avait voulu dire et j\u2019ai go\u00fbt\u00e9 \u00e0 mon tour \u00e0 ce plaisir des discussions au-del\u00e0 des mots et du sens. Ces conversations dans\u00e9es plus que parl\u00e9es, dans lesquelles se tissent des fils pour r\u00e9cits funambules. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai rencontr\u00e9 Kamil gr\u00e2ce \u00e0 ma petite annonce punais\u00e9e dans le rez-de-chauss\u00e9e de la facult\u00e9 de philologie romane. Il avait vingt ans et n\u2019avait d\u00e9j\u00e0 plus de cheveux. Les langues \u00e9taient sa passion. Il n\u2019aimait pas tant les parler qu\u2019en parler. Plus elles \u00e9taient difficiles, rares, isol\u00e9es, plus ils les aimaient. Il m\u2019avait racont\u00e9 dans un fran\u00e7ais encore balbutiant mais charg\u00e9 d\u2019expressions tr\u00e8s litt\u00e9raires les origines obscures du basque et le cousinage myst\u00e9rieux du finnois et du hongrois. Son p\u00e8re \u00e9tait linguiste&nbsp;: il recueillait des langues en voie de disparition et Kamil comptait bien suivre ses pas. Il m\u2019ouvrait ainsi la porte d\u2019une nouvelle dimension&nbsp;: jusque l\u00e0, les langues \u00e9taient pour moi un continent stable, certes impossible \u00e0 parcourir de part en part, mais contenu. Je d\u00e9couvrais alors qu\u2019elles formaient un ensemble vivant, en perp\u00e9tuelle \u00e9volution, avec ses drames et ses fac\u00e9ties, ses mariages et ses divorces, des naissances, des morts, des rapts, des r\u00e9surrections.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en polonais qu\u2019il m\u2019avait fait le r\u00e9cit d\u2019un voyage d\u2019\u00e9tude qu\u2019ils avaient r\u00e9alis\u00e9 ensemble, son p\u00e8re et lui, dans une r\u00e9gion recul\u00e9e de Russie, au milieu d\u2019une for\u00eat interminable. L\u00e0 avait v\u00e9cu une communaut\u00e9 dont les membres \u00e9voluaient en quasi autarcie, certains n\u2019ayant jamais connu d\u2019autre paysage que celui des arbres et des sols cultiv\u00e9s en abattis-br\u00fblis. Ils avaient leur propre langue et une cinquantaine de mots diff\u00e9rents que l\u2019on traduirait par un seul, en polonais ou en fran\u00e7ais&nbsp;: \u00ab&nbsp;bois&nbsp;\u00bb. Selon sa texture, sa couleur, ses usages, le bois se d\u00e9clinait. On ne pouvait pas parler de sous-cat\u00e9gories, non. C\u2019\u00e9taient des entit\u00e9s diff\u00e9rentes, autant que le sont pour nous un r\u00e9frig\u00e9rateur et un canap\u00e9. Je l\u2019\u00e9coutais saisie du m\u00eame vertige que lorsqu\u2019un autre ami avait essay\u00e9 de m\u2019initier \u00e0 la physique quantique&nbsp;: je sentais tout \u00e0 la fois les limites et les possibles de mon esprit. Je le sentais physiquement, sous ma bo\u00eete cr\u00e2nienne, chercher \u00e0 s\u2019expandre sans trouver la mati\u00e8re pour construire les nouveaux chemins n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis Kamil \u00e9tait revenu \u00e0 son voyage et \u00e0 son but&nbsp;: recueillir le plus de donn\u00e9es possible sur cette langue qui \u00e9tait sur le point de dispara\u00eetre puisqu\u2019il n\u2019en restait plus qu\u2019une locutrice, une vieille femme, elle-m\u00eame en fin de vie. Il m\u2019a racont\u00e9 les nuits dans la for\u00eat, les promenades avec elle, pour comprendre pr\u00e9cis\u00e9ment ce que d\u00e9signait chacun des mots qui n\u2019existaient que dans sa langue. Elle devait s\u2019asseoir, souvent, pour reprendre son souffle. Un matin, elle ne s\u2019\u00e9tait plus lev\u00e9e. Ils \u00e9taient encore rest\u00e9s quelques jours, pour s\u2019occuper d\u2019elle et d&rsquo;abord encore dans l\u2019espoir de collecter quelques donn\u00e9es. Je percevais l\u2019urgence dans les phrases de Kamil. Il \u00e9tait question d\u2019un m\u00e9decin, d\u2019un fils retrouv\u00e9, d\u2019une fen\u00eatre qui ne fermait plus. La langue avait disparu et la femme seule comptait alors, r\u00e9elle et silencieuse comme un arbre. Irrempla\u00e7able. D\u00e9j\u00e0 Kamil sortait une cigarette de son paquet et je savais que l\u2019histoire allait se terminer et, avec elle, la vie de celle qui quelques minutes plus t\u00f4t n\u2019\u00e9tait qu\u2019une locutrice et \u00e9tait devenue peu \u00e0 peu une silhouette, puis un \u00eatre unique avec sa fa\u00e7on \u00e0 elle de s\u2019asseoir sur une souche, conservant l\u2019\u00e9quilibre dans la descente gr\u00e2ce \u00e0 son b\u00e2ton taill\u00e9 dans le bois, avant de lisser sa robe sur ses genoux, le regard trouble port\u00e9 sur de jeunes pousses de bouleau. Elle avait une odeur aussi. Je comprenais de moins en moins bien les paroles de Kamil. Je ne savais pas si la tristesse que je percevais dans sa voix \u00e9tait la mienne ou la sienne. Ou si c\u2019\u00e9tait la tristesse slave de la langue polonaise. J\u2019\u00e9tais assise dans la chambre de la maison en bois, au milieu de la for\u00eat. La vieille femme respirait encore. Je l\u2019ai vue s\u2019\u00e9teindre doucement, en m\u00eame temps que peu \u00e0 peu se confondaient \u00e0 jamais les diff\u00e9rents types de bois.<\/p>\n\n\n\n<p>Index des autres histoires que j\u2019ai entendues, ou cru entendre et de celles que j\u2019entendrai peut-\u00eatre ou que j\u2019inventerai s\u2019il le faut&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire de la collectionneuse de cadenas<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire de la tapisserie de la r\u00e9volution<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire de l\u2019incendie imaginaire<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire du chausson et du wagon de train<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire de la pr\u00e9diction envol\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire du Paris-Dakar en Vespa<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire du petit chien Brydki<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire du Karakoram<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire r\u00eav\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; l\u2019histoire de la rose et du changement d\u2019heure<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019avais punais\u00e9 un petit papier sur le panneau d\u2019affichage \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019universit\u00e9&nbsp;: \u00e9tudiante fran\u00e7aise cherche \u00e9tudiant(e) polonais(e) pour un \u00e9change linguistique. 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