{"id":118885,"date":"2023-04-07T16:06:01","date_gmt":"2023-04-07T14:06:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=118885"},"modified":"2023-04-07T17:19:24","modified_gmt":"2023-04-07T15:19:24","slug":"07-tarkos-transversales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/07-tarkos-transversales\/","title":{"rendered":"#transversales #07 | jazz \u00e0 Aubervilliers"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>1 \/Comment Diaz est devenu po\u00e8te<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le jazz \u00e9tait partout. Le Diaz n&rsquo;\u00e9tait nulle part. Le cousin guitariste prenait toute la place. Diaz, sorte de Dupont-Durand, mais gitan jusqu&rsquo;au bout des ongles \u2013 qu&rsquo;il ne rongeait pas \u2013 trop occup\u00e9 par son frein qu&rsquo;il rongeait \u00e9nergiquement \u2013 esp\u00e9rait qu&rsquo;un jour, il pourrait, sans frein, sans entrave, dire enfin ce qu&rsquo;il avait \u00e0 dire. Vint le temps o\u00f9 il n&rsquo;avait plus de frein du tout, en roue libre, les choses pouvaient se mettre en place \u2013 il avait quelque chose \u00e0 dire \u2013 quoi ? \u2013 au moment de sauter le pas, il ne savait quoi dire \u2013 il fallait un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le bar d&rsquo;Aubervilliers, un afghan est entr\u00e9.\/ Coiff\u00e9 d\u2019un bonnet en forme de tiare, il cachait sa barbe noire, fris\u00e9e dans un ch\u00e2le pass\u00e9 sous le bonnet et rabattu des deux c\u00f4t\u00e9s, comme une banale \u00e9charpe.\/ Max \u00f4ta le tout, laissant l\u2019hiver \u00e0 la porte du bistrot et commanda un demi d\u2019une bi\u00e8re luxueuse. \/ Diaz osa lui adresser la parole :<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Toi, tu as trouv\u00e9 la solution&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; A quoi ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Au froid&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois d\u00e9pouill\u00e9 de ses cache-nez, Max n\u2019\u00e9tait pas plus Afghan que Diaz. Le bonnet en laine \u00e9crue avait \u00e9t\u00e9 crochet\u00e9 en quatre heures, entre Le Puy en Velay et Paris par sa compagne. Elle y avait gliss\u00e9 quelques m\u00e8ches brunes qui dessinaient des oiseaux. Le ch\u00e2le venait d\u2019Argentine, en pure laine de vigogne, chaude et l\u00e9g\u00e8re comme un duvet.&nbsp; Il \u00e9tait rectangulaire, beige avec des nuances fauves ; une belle pi\u00e8ce. \/ Chez Max, le plus difficile \u00e0 situer \u00e9tait son \u00e2ge&#8230; \u00e0 cause de la barbe qui lui mangeait les joues jusqu\u2019au ras des yeux. Si on le lui demandait, il r\u00e9pondait invariablement \u201c trente ans !\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu es ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Diaz, <strong><em>po\u00e8te urbain<\/em><\/strong>. \/Il avait os\u00e9, il l&rsquo;avait dit, Aubervilliers, la France, pouvaient respirer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2 &nbsp;\/Po\u00e8te, \u00e0 quoi \u00e7a sert ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Seule la m\u00e9lancolie avait pouss\u00e9 Max vers ce bar o\u00f9 il buvait sa bi\u00e8re \u00e0 grandes goul\u00e9es ; il vida le verre en un instant puis commanda un bourbon chambr\u00e9. Apr\u00e8s la bi\u00e8re exotique, Diaz songea \u00e0 une nouvelle excentricit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu pourrais prendre un grog,&#8230; par ce temps<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00c9coute, le bourbon c\u2019est comme un voile qui vient cacher les vieilles blessures. Chaud, c\u2019est une vapeur lourde, de fond de vall\u00e9e, qui remonte par tous les pores et parfume la peau que tu glisses dans les toiles. \/ Il se mit \u00e0 l\u2019\u00e9coute des conversations de ce bar. Il scrutait les visages. Diaz s&rsquo;attendait \u00e0 le voir sortir un carnet pour y noter des mots, y griffonner une caricature,&#8230; mat\u00e9riaux&#8230; Diaz encore une fois se lan\u00e7a comme s&rsquo;il avait rencontr\u00e9 un terrain s\u00fbr o\u00f9 prendre appui. Il songeait \u00e0 son nouveau r\u00f4le : <strong><em>po\u00e8te urbain.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u00a0Paris glac\u00e9 se figeait dans des brouillards ternes. Les rencontres se faisaient \u00e0 la surprise, chacun surgissant plut\u00f4t qu\u2019allant. Sur le pont de Bir Hakeim, un haut<\/em> <em>fonctionnaire croisa le clochard qui le tapait tous les matins. L\u2019homme, rougeaud, soufflait&#8230; Le Chef de Bureau d\u00e9tourna son regard, fit dix m\u00e8tres, sortit un petit porte-monnaie, et revint sur ses pas pour donner une pi\u00e8ce au bonhomme qui le remercia.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c9tait-ce le remord ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La question t\u00e9r\u00e9brante : \u201c mais o\u00f9 dort-il de ce temps l\u00e0 ? \u201c<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Un pur r\u00e9flexe, charit\u00e9 chr\u00e9tienne ?&nbsp; (Le chef de bureau \u00e9tait protestant)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La v\u00e9rit\u00e9 brutale : \u201c je quitte mon appartement cossu. J\u2019ai la chance d\u2019aller au minist\u00e8re \u00e0 pieds ; celui l\u00e0 erre dans le quartier jour et nuit&#8230;? \u201c<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La peur : \u201c un de mes coll\u00e8gues voit tout depuis sa voiture coinc\u00e9e dans l\u2019embouteillage&#8230;?\u201d\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est bien, c&rsquo;est bon, pas encore un chef-d&rsquo;\u0153uvre, mais \u00e7a tient. Tu en as d&rsquo;autres de ce calibre ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quelques-uns, j&rsquo;en fais quoi ?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu te l\u00e8ves, vas-y, vas-y, l\u00e8ve-toi, puis tu balances ton po\u00e8me. Tu passes le chapeau, tu verras \u00e0 l&rsquo;usage, \u00e0 l&rsquo;usure&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3 \/ Diaz n&rsquo;est pas au bout de ses peines.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Max a depuis longtemps quitt\u00e9 le bar d&rsquo;Aubervilliers. Diaz, po\u00e8te urbain fait la plonge, fr\u00e9quente les cours du soir de Vincennes, d\u00e9clame ses meilleurs textes dans le bistrot familial, fait passer sa casquette de marlou. La t\u00e9l\u00e9vision r\u00e9gionale vient le filmer en plein \u00ab\u00a0slam\u00a0\u00bb du jeudi soir, face aux habitu\u00e9s goguenards accoud\u00e9s au comptoir. En souvenir de Max, il se met au Bourbon chambr\u00e9. Apr\u00e8s chaque gorg\u00e9e, il inspire une bouff\u00e9e qui envoie ses vapeurs vers les alv\u00e9oles pulmonaires, comme il e\u00fbt inhal\u00e9 la fum\u00e9e d\u2019une cigarette. Il lui vient des larmes de douleur-plaisir, comme une houle aux fronti\u00e8res de l\u2019insupportable qui lui fait soup\u00e7onner autre chose&#8230; qu&rsquo;il d\u00e9couvre sur le march\u00e9 d&rsquo;Aubervilliers. Un grand S\u00e9n\u00e9galais expose une vingtaine de masques sur une b\u00e2che \u00e9tal\u00e9e au sol : \u00ab\u00a0\u00c7a, c&rsquo;est du Cameroun, \u00e7a c&rsquo;est du Mali \u2013 beaucoup de beaux masques au Mali \u2013 \u00e7a c&rsquo;est C\u00f4te d&rsquo;Ivoire &#8211; Diaz s\u2019\u00e9tait fig\u00e9 devant un masque, &nbsp;haut-relief d\u2019excroissances sym\u00e9triques cornant la face disparue, disposant un r\u00e9seau de cact\u00e9es tordues devant le visage \u00e9vacu\u00e9. \/ <\/p>\n\n\n\n<p>Il soup\u00e7onne un pouvoir derri\u00e8re ces objets.<\/p>\n\n\n\n<p>Il soup\u00e7onne un pouvoir derri\u00e8re ses mots (ses masques).<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;est pas certain de le d\u00e9couvrir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4 \/ O\u00f9 l&rsquo;on verra Diaz se tirer d&rsquo;un mauvais pas.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Son choix de la ville, des banlieues o\u00f9 il a grandi poings en avant semble paradoxal \u2013 ou tout au moins limit\u00e9 \u2013 \u00e0 ses auditeurs du jeudi. Il les entend plaider pour la nature, la romance, les cimeti\u00e8res marins. Diaz n&rsquo;a jamais v\u00e9cu dans l&rsquo;ailleurs \u2013 les fluos du bar familial, son soleil \u2013 les platanes au bord de l&rsquo;Ourcq, sa jungle in\u00e9puisable \u2013 les pigeons, ses fous de Bassan. Diaz ne voit qu&rsquo;un moyen d&rsquo;en sortir, passer aux aveux, instiller encore plus de banlieues (et de violence), de paysages tours-barres, d&rsquo;abris-bus \u00e9rotis\u00e9s par la pub pour acc\u00e9der \u00e0 ce quasi statut revendiqu\u00e9 d\u00e8s le premier jour. Ses meilleurs textes (La Mis\u00e8re, Saxo Blues, Raffiot Bourr\u00e9&#8230;) t\u00e9moignent de cet ancrage qui le projette alors sur le devant de la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5 \/ Diaz et la difficile question du r\u00e9el.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Deux extraits, l&rsquo;un de Victor Hugo, l&rsquo;autre de Henri Michaux placent Diaz face \u00e0 la question du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Victor Hugo<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Gall amant de la reine alla, tour magnanime \/ Galamment de l&rsquo;ar\u00e8ne \u00e0 la tour Magne, \u00e0 N\u00eemes\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Sous ces deux vers, Diaz cherche quel r\u00e9el se cache. Ces holorimes confirment pour lui la d\u00e9couverte de Saussure : \u00ab\u00a0l&rsquo;arbitraire du signe\u00a0\u00bb. A l&rsquo;\u00e9coute de ces deux phrases, il est incapable de d\u00e9cider laquelle d\u00e9signe quoi exactement, comment son d\u00e9sir de parler des villes, des banlieues peut-il \u00eatre combl\u00e9 \u00e0 coup s\u00fbr par ses propres paroles \u2013 en nombre limit\u00e9 qui plus est ?<\/p>\n\n\n\n<p>Henri Michaux<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Il l&#8217;emparouille et l&rsquo;endosque contre terre \/ Il le rague et le roup\u00e8te jusqu&rsquo;\u00e0 son dr\u00e2le\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;..<\/p>\n\n\n\n<p>Diaz, perplexe, comprend les mots fabriqu\u00e9s par le po\u00e8te. Le Grand Combat se d\u00e9roule sous ses yeux, il regrette presque le titre qui oriente les images mentales. Professeur, il e\u00fbt propos\u00e9 la lecture \u00e0 sa classe pour v\u00e9rifier sa d\u00e9couverte. Il venait de passer de l&rsquo;arbitraire des mots entendus \u00e0 l&rsquo;arbitraire des mots lus. \/ De l&rsquo;arbitraire \u00e0 l&rsquo;imaginaire&#8230; il n&rsquo;y avait qu&rsquo;un pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Diaz, lib\u00e9r\u00e9 du poids des mots, avance masqu\u00e9, il conna\u00eet maintenant son immense pouvoir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \/Comment Diaz est devenu po\u00e8te Le jazz \u00e9tait partout. Le Diaz n&rsquo;\u00e9tait nulle part. Le cousin guitariste prenait toute la place. Diaz, sorte de Dupont-Durand, mais gitan jusqu&rsquo;au bout des ongles \u2013 qu&rsquo;il ne rongeait pas \u2013 trop occup\u00e9 par son frein qu&rsquo;il rongeait \u00e9nergiquement \u2013 esp\u00e9rait qu&rsquo;un jour, il pourrait, sans frein, sans entrave, dire enfin ce qu&rsquo;il <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/07-tarkos-transversales\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#transversales #07 | jazz \u00e0 Aubervilliers<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":601,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[3114,4359],"tags":[],"class_list":["post-118885","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-transversales","category-07_tarkos_histoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/118885","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/601"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=118885"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/118885\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=118885"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=118885"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=118885"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}