{"id":11929,"date":"2019-08-29T12:50:15","date_gmt":"2019-08-29T10:50:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11929"},"modified":"2019-08-29T12:51:51","modified_gmt":"2019-08-29T10:51:51","slug":"lodeur-du-son","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lodeur-du-son\/","title":{"rendered":"L\u2019odeur du son"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align:left\">A la diff\u00e9rence de la maison de Rose, sur les hauteurs de la colline, b\u00e2tie sur deux niveaux, spacieuse et claire, poss\u00e9dant tous les signes de la modernit\u00e9 que pouvait offrir la fin des ann\u00e9es 1950, la ferme de ses parents ne b\u00e9n\u00e9ficiait pas de longues heures de soleil : elle avait \u00e9t\u00e9 construite, avant la premi\u00e8re guerre, au plus pr\u00e8s de la route, au bas du vallon, l\u00e0 o\u00f9 si les chaleurs de l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e9taient agr\u00e9ables sous le tilleul, l\u2019humidit\u00e9, les froids et le vent ne rendaient pas la vie facile en hiver. La maison de Maurice et Marie, telle que mon souvenir la maintient depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle, c\u2019est avant tout un \u00e9troit et sombre couloir reliant la cuisine et les deux chambres \u00e0 l\u2019atelier et \u00e0 la remise. La cuisine, unique pi\u00e8ce principale, n\u2019avait ni r\u00e9frig\u00e9rateur, ni gazini\u00e8re : seule une grande cuisini\u00e8re \u00e0 bois servait \u00e0 la cuisson et au chauffage. En permanence, quelle que soit l\u2019heure, une cocotte en fonte noire souvent, une bouilloire toujours, avaient trouv\u00e9 leur juste place au dessus des flammes gr\u00e2ce aux plaques circulaires de m\u00e9tal amovibles. Une odeur de cendres chaudes r\u00e9gnait dans cette pi\u00e8ce dont l\u2019unique fen\u00eatre ouvrait sur l\u2019un des deux tilleuls de l\u2019entr\u00e9e de la ferme et permettait de voir qui venait ou qui simplement passait sur la route menant \u00e0 la ville. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du couloir, deux chambres dont les volets \u00e9taient toujours clos quelle que soit la saison. La premi\u00e8re, la plus grande, juste en face de la cuisine, \u00e9tait celle de Maurice et Marie, celle o\u00f9 il y avait le fusil \u00e0 un coup, un Simplex, calibre 12, de Manufrance, au dessus de l\u2019armoire de Maurice. Sur le haut de l\u2019armoire de Marie comme sur la commode au marbre blanc et la coiffeuse, il y avait des plateaux de pommes, conserv\u00e9es l\u00e0, soigneusement, \u00e0 l\u2019abri de la lumi\u00e8re, emplissant la chambre obscure d\u2019un fort parfum acidul\u00e9. La seconde chambre, celle de la belle-s\u0153ur, F\u00e9licie, la veuve de Louis, le jeune fr\u00e8re de Marie, mort de la grippe dite \u00ab&nbsp;espagnole&nbsp;\u00bb, avant la fin de la Grande Guerre, avait sans doute, elle aussi, une odeur de pommes. S\u00fbrement. Mais je n\u2019en sais rien : je ne suis jamais entr\u00e9 dans cette chambre. J\u2019en ignore tout. La pi\u00e8ce existait bien, elle avait bien sa porte \u00e0 gauche au fond du couloir, mais elle \u00e9tait une sorte de pr\u00e9sence absente, d\u2019existence discr\u00e8te et fragile, d\u2019\u00eatre-l\u00e0 sans bruit, ni relief, \u00e0 l\u2019image en v\u00e9rit\u00e9 de la vie de F\u00e9licie, trop jeune veuve, devenue au fil des ann\u00e9es l\u2019indispensable femme \u00e0 tout faire de la maisonn\u00e9e, sous l\u2019autorit\u00e9 de Marie. Le fond du couloir, avec le carrelage, ne s\u2019arr\u00eatait pas contre un mur, mais face \u00e0 un rocher \u00e0 la droite duquel s\u2019ouvrait un passage plus \u00e9troit, taill\u00e9 dans la roche, qui conduisait \u00e0 la remise. Avant ce court boyau qui obligeait \u00e0 se courber, la fin du couloir servait aussi \u00e0 la toilette : un point d\u2019eau, un \u00e9vier de pierre, un \u00e9coulement dans le sol ciment\u00e9. La \u00ab&nbsp;salle de bain&nbsp;\u00bb \u00e9tait rustique et bien loin des chiottes qui se r\u00e9duisaient \u00e0 un cabanon de bois noir, dans le champ, apr\u00e8s le potager, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la maison. Au d\u00e9but de l\u2019\u00e9troit boyau, il y avait la r\u00e9serve des bouteilles du vin que Maurice s\u2019obstinait \u00e0 faire avec sa vigne de Noah, c\u00e9page interdit depuis le milieu des ann\u00e9es 30. Plus loin dans le passage, de vieilles caisses en bois d\u2019origine militaire dont une \u00e0 moiti\u00e9 pleine de munitions de calibre 9. Le boyau d\u00e9bouchait sur un atelier dont la porte et la fen\u00eatre ouvraient sur l\u2019entr\u00e9e de la maison et l\u2019un des murs comportait une lourde porte coulissante. La pi\u00e8ce \u00e9tait remplie d\u2019outils, une brouette en bois, des lames de faux \u00e0 broussailles, des serpes, des faucilles, quelques tonneaux aussi, des tenailles, des marteaux. Un \u00e9tabli, sous la fen\u00eatre, supportait une collection de pots en verre et de boites de conserve empli(e)s de clous, de vis, de boulons, de petites pi\u00e8ces m\u00e9talliques. Des odeurs, un peu humides, de m\u00e9tal rouill\u00e9. Une odeur de graisse \u00e9paisse aussi quand on se trouvait sous le rail soutenant la porte coulissante qui s\u2019ouvrait de gauche vers la droite sur la vaste remise o\u00f9 pailles, foins et diverses nourritures pour les animaux attendaient les quotidiens passages de Marie. L\u00e0, d\u2019un coup, une seule odeur, chaude. Puis une odeur autre, tout aussi enveloppante, un parfum dans le parfum, dont le corps s\u2019amplifiait quand on approchait d\u2019un long coffre de bois. Je ne renon\u00e7ais jamais. Toujours, relevant avec difficult\u00e9s le lourd couvercle, j\u2019ouvrais le coffre au parfum dominant. Toujours, enivr\u00e9, je plongeais mes mains dans le son gros de bl\u00e9. Matins et soirs, Marie le pr\u00e9parait pour alimenter ses poules. Moi, seul dans la remise, enfant plong\u00e9 dans les poussi\u00e8res et les moutures de c\u00e9r\u00e9ales aux ent\u00eatantes effluves, j\u2019ignorais alors que toute ma vie durant de grandes femmes rousses s\u00e8meront le trouble. J\u2019ignorais alors que leurs taches de rousseur, comme autant de p\u00e9n\u00e9trants ar\u00f4mes, me saisiront souvent, du ventre au c\u0153ur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A la diff\u00e9rence de la maison de Rose, sur les hauteurs de la colline, b\u00e2tie sur deux niveaux, spacieuse et claire, poss\u00e9dant tous les signes de la modernit\u00e9 que pouvait offrir la fin des ann\u00e9es 1950, la ferme de ses parents ne b\u00e9n\u00e9ficiait pas de longues heures de soleil : elle avait \u00e9t\u00e9 construite, avant la premi\u00e8re guerre, au plus <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lodeur-du-son\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">L\u2019odeur du son<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":62,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[980],"tags":[1094],"class_list":["post-11929","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-interstice-2-a-la-recherche-des-maisons-perdues","tag-parfum"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11929","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/62"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11929"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11929\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11929"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11929"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11929"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}