{"id":11934,"date":"2019-09-27T00:01:52","date_gmt":"2019-09-26T22:01:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=11934"},"modified":"2019-09-27T12:37:04","modified_gmt":"2019-09-27T10:37:04","slug":"quatre-27-septembre-et-une-image","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/quatre-27-septembre-et-une-image\/","title":{"rendered":"Quatre  27 Septembre et une image"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"480\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/27-Septembre.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11935\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/27-Septembre.jpg 640w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/27-Septembre-420x315.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><figcaption> <strong>Dimanche 27 Septembre 1970<\/strong> (ann\u00e9e de la rencontre. Extrait du Journal 1970.). Avec eux, qui souffrent de handicaps mentaux. Notre local&nbsp;: Mille-clubs, \u00e0 Gif. Vingt-cinq degr\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre et de nouveaux arrivants. Deux filles dont l\u2019une travaille dans le m\u00eame atelier que Cyril, maigre et mang\u00e9 de boutons, \u00e0 Cr\u00e9teil. Elle tisse de la laine tendue sur un morceau de carton, son fil de cha\u00eene est tr\u00e8s rouge, vert et bleu obs\u00e9dants en guise de trame. Elle veut offrir son ouvrage \u00e0 Cyril dont elle parle sans cesse&nbsp;; ses mains tremblent et transpirent, elle a des fous-rires monstrueux qui l\u2019\u00e9tranglent presque. Elle dit \u00e0 Olivier assis au bout du banc et &nbsp;qui nous regarde&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu ressembles \u00e0 un mur&nbsp;\u00bb puis m\u2019enlace violemment. Son tissage, c\u2019est la mer, par bandes obstin\u00e9es.- C\u2019est la mer, mais c\u2019est abstrait. Tu comprends? &#8211; Non, c\u2019est \u00e0 pied&nbsp;! &nbsp;Nouveau rire qui fait saigner ses l\u00e8vres gerc\u00e9es. Elle s\u2019appelle Micheline, elle a vingt ans. J\u2019ach\u00e8ve pour elle le petit travail qu\u2019elle a d\u00e9laiss\u00e9. Elle veut l\u2019offrir sans d\u00e9lai \u00e0 Cyril qui peint tranquillement dans l\u2019autre salle un navire et sa chaloupe, les nuages, un oiseau. La vingtaine aussi pour Cyril. Accompagne-moi, supplie-t-elle en se tordant les mains, en gloussant. Cyril tr\u00e8s \u00e9mu, tr\u00e8s correct tr\u00e8s appliqu\u00e9 prend le cadeau, tout un c\u00e9r\u00e9monial au cours duquel les sourires sont presque atroces, gorg\u00e9s d\u2019une souffrance inconsciente, brutale, inou\u00efe. Micheline s\u2019agite, veut danser, encore et encore. Entre deux \u00e9lans, elle me parle de l\u2019autre nouvelle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je la connais, c\u2019est la fille de M.&nbsp;; elle ne parle pas, elle bave.&nbsp;\u00bb. Toute la journ\u00e9e, elle se colle contre moi, se greffe sur ma vie, le plus directement possible&nbsp;; elle enfouit ses rires dans ma poitrine, me caresse, prend ma taille, coiffe fi\u00e9vreusement mes cheveux. Je suis impr\u00e9gn\u00e9e, vid\u00e9e aussi. Pour ce qui est de Jean-Jacques&nbsp;, un disciple de l\u2019\u00e9mission <em>Salut les copains<\/em>, le speaker untel, et la chanteuse Sylvie Vartan dansent une ronde infernale dans son cerveau&nbsp;; nous cherchons \u00e0 chaque fois comment lui \u00e9viter l\u2019\u00e9chauffement soudain du d\u00e9lire au cours duquel il se dresse, marchant de long en large en se balan\u00e7ant de toutes ses forces, suant \u00e0 grosses gouttes et parlant de ses idoles. Jacquot, dix ans, visage difforme, sourire de vampire (\u00f4 les baisers qu\u2019il vient chercher) joue avec le micro du magn\u00e9tophone&nbsp;; il sait qu\u2019on l\u2019enregistre et sort sans interruption d\u2019incroyables cha\u00eenes de mots&nbsp; -\u00e0 commencer par tous nos pr\u00e9noms qui ont suscit\u00e9 une sorte de d\u00e9clic en lui \u2013rires, petits cris, le tout tr\u00e8s bien rythm\u00e9 sur divers registres&nbsp;: vocabulaire soudain riche, fragment\u00e9 de souvenirs entrant en rythme, bourdonnements, parodie d\u2019animateur-radio. Je suis fascin\u00e9e, confondue \u2013on croirait sentir la tr\u00e9pidation d\u2019une intelligence sans brides&nbsp; qui se donne   \u00e0 l\u2019espace enregistreur. &nbsp;Et Louis, atteint de trisomie a trouv\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 \u00ab&nbsp;quelqu\u2019un&nbsp;\u00bb, une place de balayeur au jardin des Plantes. C&rsquo; est tr\u00e8s s\u00e9rieux et il se fait paternel pour me demander si mes vacances ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9ussies. Je lui promets une visite sur son lieu de travail dans le courant de la semaine. Il est si courageux, tellement attentif. Fran\u00e7ois a un merveilleux visage, tr\u00e8s pur. Il y a dans le front une courbure d\u00e9j\u00e0 \u00e9trange, comme si une maladie \u00e9tait tapie l\u00e0 juste derri\u00e8re. Le regard si bleu dit le reste&nbsp;; il est comme \u00e9teint, vague, d\u00e9poli. C\u2019est par les yeux que le \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb s\u2019\u00e9chappe, qu\u2019il y a des fuites, le ruissellement de la folie. On joue au baby-foot&nbsp;; il tra\u00eene les pieds dans toutes les salles, indique qu\u2019il m\u2019adopte en posant sur mon bras son pull-over. Gilbert. Entend-il&nbsp;? S\u2019il entend, c\u2019est de fa\u00e7on si lente, si lointaine&nbsp;; bon nombre d\u2019\u00e9corces s\u2019interposent entre lui et nous. Ses yeux \u00e0 lui sont compl\u00e8tement \u00e9teints&nbsp;; il faut lui r\u00e9p\u00e9ter plusieurs fois la m\u00eame question pour les voir bouger, comme une vase bleue, sans lueur \u2013m\u00eame pas un feu follet. Neutres, presque vides&nbsp;; le soleil y est absorb\u00e9, non refl\u00e9t\u00e9. Il reste immobile, plong\u00e9 dans une morne extase devant l\u2019\u00e9lectrophone o\u00f9 il \u00e9coute des dizaines de fois, comme pour \u00eatre rassur\u00e9, les chansons de Babar. Il reste assis, absorb\u00e9 par la rotation du disque. Philippe vient&nbsp; lui proposer d\u2019apprendre une chanson mim\u00e9e. Aucun r\u00e9sultat. Philippe s\u2019\u00e9loigne, sans insister. Je m\u2019agenouille pr\u00e8s du fauteuil o\u00f9 Gilbert est englouti et doucement, en commen\u00e7ant par tenter de le rejoindre l\u00e0 o\u00f9 il est, en r\u00e9p\u00e9tant les m\u00eames mots simples \u2013\u00e7a tourne, tu es content, quand \u00e7a tourne, tu voudrais que \u00e7a ne s\u2019arr\u00eate jamais \u2013 j\u2019ai l\u2019impression que je suis en train &nbsp;de desserrer l\u2019\u00e9tau, d\u2019entrer dans ce cristal de folie, de le saisir, de remonter apr\u00e8s l\u2019avoir d\u00e9tach\u00e9, et enfin de le ramener \u00e0 la surface \u2013oui, refaire surface, crever l\u2019\u00e9cran de l\u2019absence. Tout est interminable, \u00e9touffant mais je ne l\u00e2che pas prise et enfin, merveille, SES YEUX SE POSENT SUR MOI. Il arr\u00eate lui-m\u00eame l\u2019\u00e9lectrophone, se l\u00e8ve, tire la porte coulissante, part \u00e0 l\u2019autre bout de la pi\u00e8ce en me REGARDANT. Je m\u2019assieds en pleurant de joie, \u00e9puis\u00e9e mais triomphante. Naissance.<strong>Jeudi 27 Septembre 1990<\/strong>. Dans l\u2019attente de l\u2019heureux \u00e9v\u00e9nement s\u2019est gliss\u00e9e une douleur, la forme d\u2019une inqui\u00e9tude sur fond de guerre du Golfe. On l\u2019avait pourtant dit&nbsp;: il faut faire attention maintenant. Nager aussi loin avec une nouvelle vie dans le ventre, vous n\u2019\u00eates plus une jeune fille. J\u2019avais remarqu\u00e9. Mais la chaleur \u00e9tait si lourde. Examen de routine, on ne vous laisse pas repartir&nbsp;: le col s\u2019ouvre, c\u2019est trop t\u00f4t. Sous perfusion une semaine. Cap franchi. L\u2019enfant&nbsp; na\u00eetra d\u00e9but novembre. Si beau. Lui en regard.<strong>Jeudi 27 Septembre 2001<\/strong>. Onde de choc du 11, le contre coup. Des cours donn\u00e9s le matin. Une question retourn\u00e9e dans tous les sens, une sorte de cube dont toutes les parois renvoient la m\u00eame image, celle d\u2019un monde qui se fissure au-del\u00e0 de tout ce qu\u2019il \u00e9tait possible d\u2019imaginer. Comment apprendre  \u00e0 habiter l\u2019impensable, qui cr\u00e8ve les \u00e9crans et d\u00e9sormais prolif\u00e8re quand on n&rsquo;en croit pas ses yeux? <strong>Jeudi 27 Septembre 2018<\/strong>. Avant-veille de l\u2019inhumation. C\u0153ur pris dans l\u2019\u00e9tau de la disparition sans possibilit\u00e9 de se retrouver, se poser, comprendre comment tout est all\u00e9 si vite, dans la nuit du 24 au 25.  Pas de r\u00e9pit. Paris, la course. Qui fait quoi. D\u00e9marches, papiers obligatoires, formalit\u00e9s, organisation des jours suivants&nbsp;: un premier hommage &nbsp;rendu le lendemain matin dans le jardin des artistes puis lev\u00e9e du corps qui sera transport\u00e9 par&nbsp; la route et nous par TGV. L\u2019expression&nbsp; \u00ab&nbsp;lev\u00e9e du corps&nbsp;\u00bb, sid\u00e9ration. Lev\u00e9e. Corps. Ce que porte la langue. Corps. Corps \u00e9tranger. Soulev\u00e9. Port\u00e9. Transport\u00e9. Et nous en parall\u00e8le,  corps voyageurs&nbsp;: arriv\u00e9e Morlaix 20h40. L\u2019amie fid\u00e8le sera l\u00e0 comme toujours&nbsp;: encore un peu de route vers le dernier endroit. Tard le&nbsp; soir du 27 Septembre, on se pr\u00e9pare, on est dans l&rsquo;attente sans savoir ce qu&rsquo;on attend.  On n\u2019a rien pris de la journ\u00e9e  alors chorba en sachet, sushi, yaourts \u00e0 la rhubarbe achet\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arrache et c\u2019est bou\u00e9e de sauvetage  dans l\u2019atelier &nbsp;pour les  corps h\u00e9b\u00e9t\u00e9s, sonn\u00e9s, bris\u00e9s, vivants que nous sommes. On se regarde. On regarde la nuit. On regarde l&rsquo;atelier. On regarde la pierre \u00e0 encre sur la table de travail. On regarde.  <br> <br> <br> <br> <br> <br> <\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1090],"tags":[],"class_list":["post-11934","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-08-nos-27-septembre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11934","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11934"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11934\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11934"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11934"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11934"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}