{"id":119464,"date":"2023-04-15T21:04:07","date_gmt":"2023-04-15T19:04:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=119464"},"modified":"2023-05-22T20:30:10","modified_gmt":"2023-05-22T18:30:10","slug":"double-voyage-05-hemingway-par-neuf","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/double-voyage-05-hemingway-par-neuf\/","title":{"rendered":"#voyages #05 |\u00a0Hemingway par neuf"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-background wp-block-paragraph\" style=\"background-color:#f7f404\"><em>Cuba 1992. La Havane. Bien que visuels, mes souvenirs sont marqu\u00e9s par des rencontres. Plus de trente ans plus tard, je ne garde que peu de souvenirs des rues et des monuments. Sans doute, faudrait-il que je retrouve les photos que j\u2019ai pu y faire mais je ne sais pas o\u00f9 elles se trouvent. Peut-\u00eatre perdues. Je me souviens tr\u00e8s bien, par contre, de certains visages, de discussions, de sourires et de rires qui m\u2019ont guid\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 un homme.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sortie de l\u2019a\u00e9roport<br>Plein d\u2019enfants. Des dizaines qui me demandent des choses. Je comprends des chewing-gums, des stylos-bille. Je comprends mal, ils me demandent des dollars.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">H\u00f4tel au nom oubli\u00e9<br>Il sourit. Sur le toit de l\u2019h\u00f4tel, derri\u00e8re son comptoir, le barman m\u2019aper\u00e7oit alors que je sors de l\u2019ascenseur. Je suis en maillot de bain, une serviette sur le dos, il fait chaud, l\u2019air est moite. J\u2019ai vu une photo dans l\u2019entr\u00e9e, la piscine se trouve l\u00e0, sur le toit de l\u2019h\u00f4tel. Il essuie des verres avec un torchon mais ne me quitte pas des yeux, il commence \u00e0 rire. Quelques clients en chemises \u00e0 fleurs me tournent le dos. La piscine est bien l\u00e0 mais elle est vide. Un grand trou d\u2019air. P\u00e9riode sp\u00e9ciale, p\u00e9nurie d\u2019eau. Je ne me d\u00e9monte pas, je le vois rire, je joue le jeu. Je vais m\u2019allonger sur une chaise longue, mes lunettes noires sur le nez. Je suis ridicule, il n\u2019y a m\u00eame pas de soleil, le ciel est gris et il fait une chaleur \u00e0 crever. Il rit \u00e0 pleines dents. Je ris aussi. Il m\u2019offre un jus de fruits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019op\u00e9ra<br>Juste avant la fermeture du b\u00e2timent en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, je marche dans le couloir de l\u2019op\u00e9ra. Le Gran Teatro de La Habana. J\u2019entends une m\u00e9lodie au piano, j\u2019ouvre une porte. Une grande salle, une dame \u00e2g\u00e9e joue devant des chaises vides. Elle me voit, elle s\u2019arr\u00eate. Puis elle me fait signe d\u2019entrer et de fermer la porte derri\u00e8re moi. Je m\u2019ex\u00e9cute, je m\u2019assois, elle se remet \u00e0 jouer. Elle chante aussi. Du Mozart, je crois. Plus tard, je quitte l\u2019op\u00e9ra en marchant \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Elle est guide, elle fait visiter l\u2019op\u00e9ra aux touristes. Avant, quand les Am\u00e9ricains \u00e9taient encore l\u00e0, elle \u00e9tait chanteuse d\u2019op\u00e9ra. Elle me raconte, ses yeux brillent, elle n\u2019a pas voulu quitter La Havane. Elle est rest\u00e9e et elle n\u2019a plus chant\u00e9. Elle a pass\u00e9 l\u2019essentiel de sa vie \u00e0 faire visiter l\u2019op\u00e9ra. Elle saute dans un autobus bond\u00e9 de monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Malec\u00f3n<br>Une corniche qui suit le bord de mer, une agr\u00e9able balade \u00e0 pied. Je regarde vers la mer. Devant moi, derri\u00e8re l\u2019horizon, Key West, la Floride, les \u00c9tats-Unis. Une voix derri\u00e8re moi me demande si je suis Am\u00e9ricain. Un homme, la trentaine, comme moi. Je lui dis que non, que je suis Fran\u00e7ais. il me parle m\u00e9decine, maladies, m\u00e9dicaments. Je n\u2019y comprends pas grand chose, alors il m\u2019explique. Sa petite fille a une maladie plut\u00f4t rare, elle a besoin de m\u00e9dicaments. On sait ce dont elle a besoin, la m\u00e9decine cubaine est \u00e0 la pointe mais elle a peu de moyens. Il me note sur un papier quelques noms de m\u00e9dicaments que j\u2019ai aujourd\u2019hui oubli\u00e9s ainsi que son adresse. Je lui avais envoy\u00e9 un colis de retour en France, \u00e7a m\u2019avait co\u00fbt\u00e9 quelques dizaines de francs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La terrasse d\u2019un bar, je ne sais plus o\u00f9<br>Je bois un caf\u00e9 assis sur une terrasse. Il est assis \u00e0 une table voisine, la cinquantaine. Il me demande si je connais la musique cubaine. Je lui sors quelques noms (je m\u2019y int\u00e9ressais \u00e0 l\u2019\u00e9poque mais aujourd\u2019hui, je suis incapable de citer un nom. \u00c0 part Buena Vista Social Club\u2026) On parle de musique, lui surtout. Il dit qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 musicien. Il dit qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 militaire aussi, en Afrique. Qu\u2019il n\u2019aurait pas d\u00fb, qu\u2019il aimerait oubli\u00e9 cette partie de sa vie. Il paye mon verre et part aussi vite qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le bus pour Varadero<br>Il a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, tout au plus. Il me demande si je cherche un endroit pour dormir pas loin de la plage. Il me propose de dormir dans la maison qu\u2019il occupe avec ses parents en \u00e9change de quelques dollars am\u00e9ricains. Il me dit aussi qu\u2019il est homosexuel. Je lui dis que moi non, je ne suis pas homosexuel. Il me dit que personne n\u2019est parfait, il rigole. Je lui dis que oui, \u00e7a pourrait m\u2019int\u00e9resser, une chambre pour quelques dollars et pour une ou deux nuits. Plus tard, il me demande si j\u2019ai de l\u2019essence. Je lui dis que non, que je n\u2019ai pas l\u2019habitude de me promener avec un bidon d\u2019essence. Il me dit que c\u2019est dommage parce que ses parents ont une superbe Chevrolet Corvette des ann\u00e9es 50 mais qu\u2019il n\u2019ont pas d\u2019essence pour la faire rouler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parque de la Fraternidad<br>Il est assis sur un banc. \u00c0 ses pieds, d\u2019un sac en plastique d\u00e9bordent des habits en boule. Un morceau de pantalon d\u00e9passe, deux tee-shirts. D\u2019autres sacs, aussi. Il est sale. Il me voit arriver et, sans se lever, me demande de quel pays je viens. Il parle en anglais, mieux que moi. Je lui r\u00e9ponds en espagnol. Il me regarde longuement sans rien dire puis il me dit qu\u2019il a quelque chose \u00e0 me demander. Je lui dit que pourquoi pas, je dois avoir un ou deux dollars en poche. Il me demande alors de lui expliquer la politique \u00e9trang\u00e8re de la France. Il me dit qu\u2019il ne comprend pas le jeu de Mitterand. Je dois lui dire que je n\u2019en sais rien. Il a l\u2019air d\u00e9\u00e7u mais je pense qu\u2019il ne me croit pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la vieille ville<br>En passant devant l\u2019\u00e9choppe du barbier, je me suis dit que j\u2019allais r\u00e9aliser un vieux r\u00eave m\u00eame si, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, je ne suis pas tr\u00e8s vieux : me faire raser la barbe. Je rentre, le patron m\u2019accueille en souriant. Je lui demande combien \u00e7a peut me co\u00fbter, il me r\u00e9ponds en dollars am\u00e9ricains bien s\u00fbr. Mais il me dit aussi que \u00e7a peut ne rien me co\u00fbter. Je lui dis que je ne comprends pas, il me dit de m\u2019asseoir. Il me savonne et sort son rasoir, le m\u00eame que j\u2019ai vu dans les vieux westerns qu\u2019affectionnaient ma grand-m\u00e8re. Il le passe d\u00e9licatement sur mes joues puis il m\u2019essuie le visage avec une serviette chaude. Et l\u00e0, je comprends. Devant moi, une file de femmes plut\u00f4t \u00e2g\u00e9es, quelques hommes aussi. Ils me proposent, \u00e0 tour de r\u00f4le, des boites de cigares et des bouteilles de rhum. Des fruit aussi, du poisson m\u00eame. Je m\u2019all\u00e8ge de quelques billets verts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Bodeguita del Medio<br>Je tombe dessus par hasard. Dans une rue \u00e9troite, le bar est plein de touristes. Sur le mur, des articles de journaux et des vieilles photos p\u00e2lies, sur les tables, des assiettes pleines de riz et de haricots noirs. Je lis un mot manuscrit : My mojito in la Bodeguita, my daiquiri in El Floridita. Moi, je trouve que le cocktail qui sied le mieux \u00e0 l\u2019endroit, c\u2019est le Cuba libre. M\u00e9lange rhum coca, m\u00eame si je suis plus rhum que coca. Et l\u00e0, j\u2019entends Ernest Hemingway m\u2019intimer \u00e0 l\u2019oreille l\u2019envie d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:12px\">Photo de\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/@iggii?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">hp koch<\/a>\u00a0sur\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/CRJhnimJ2z0?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cuba 1992. La Havane. Bien que visuels, mes souvenirs sont marqu\u00e9s par des rencontres. Plus de trente ans plus tard, je ne garde que peu de souvenirs des rues et des monuments. 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