{"id":119562,"date":"2023-04-17T06:01:39","date_gmt":"2023-04-17T04:01:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=119562"},"modified":"2023-05-05T01:56:19","modified_gmt":"2023-05-04T23:56:19","slug":"revisite-04-dans-une-chambre-pleine-de-livres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/revisite-04-dans-une-chambre-pleine-de-livres\/","title":{"rendered":"#revisite #04"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>&#8211; 1 &#8211;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La poussi\u00e8re s&rsquo;est accumul\u00e9e sur les \u00e9tag\u00e8res. Des ann\u00e9es d&rsquo;attente. Attente d&rsquo;\u00eatre ouverts, \u00e9corn\u00e9s. Attente d&rsquo;\u00eatre lus, \u00e9ventuellement. Elle s&rsquo;\u00e9tale, la poussi\u00e8re, recouvre ma pens\u00e9e, l&rsquo;envahit, <em>elle suffoque<\/em>. Il y a de tout, des livres en tout genre, qui rient, qui hurlent, qui pleurent. Restes de toute une vie dont je n&rsquo;ai jamais su me d\u00e9barrasser. Traces d&rsquo;un pass\u00e9 lointain que je regrette parfois. Un velux d\u00e9chire le toit, m&rsquo;imposant un ciel morne, gris le jour, sombre la nuit. Parfois, quand le ciel se prend \u00e0 r\u00eaver, des nuages passent et, de plus en plus rares, des oiseaux, qui se pavanent, se vantent de savoir voler, il faut faire preuve d&rsquo;optimisme, de temps en temps. Et il y a les voitures, qui font du bruit, m&rsquo;interdisent de me vider la t\u00eate, le chien du voisin, qui aboie, avec toute la rage du monde, m&rsquo;interdit de penser \u00e0 autre chose, tous ces bruits, des milliers de sons, foules de grincements, grondements, crissements, cacophonie qui, le jour d\u00e9clinant, mourra avec lui, agonisera, je n&rsquo;attends que ce moment. La vitre est crasseuse d&rsquo;avoir attendu. Des ann\u00e9es. Des d\u00e9cennies. Comme les \u00e9tag\u00e8res o\u00f9 des livres s&rsquo;ennuient. Depuis des si\u00e8cles. Comme ma pens\u00e9e qui s&rsquo;ent\u00eate \u00e0 tourner en rond.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, la rue se d\u00e9ploie. Elle s&rsquo;\u00e9mancipe, hors de ma chambre, hors des livres sur les \u00e9tag\u00e8res. Elle virevolte, elle s&rsquo;\u00e9tire, prend son envol, brise le velux au-dessus de ma t\u00eate. Elle me conduit ailleurs. Alors je me laisse entrainer. Elle me m\u00e8ne o\u00f9 \u00e7a lui chante. Vers mes hontes mill\u00e9naires. Vers mes craintes mortif\u00e8res. Je revois des faces incendiaires. Leur d\u00e9dain d\u00e9gueulasse. Et il y a le ciel, incroyablement bleu. Le beau temps s&rsquo;est rappel\u00e9 \u00e0 ma m\u00e9moire. Mes plus chouettes souvenirs. Je me souviens, je me souviens. Des choses famili\u00e8res, qui reviennent me harceler, s&rsquo;amoncellent dans ma m\u00e9moire. Des rires, des rictus, des abandons. Tant de projets rest\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de projet. Alors, avec pr\u00e9cipitation, comme le feu au cul, je retourne sur mes pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>&#8211; 2 &#8211;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La voix caboss\u00e9e lac\u00e8re le silence encrass\u00e9. Vlan&nbsp;! Les livres vacillent et tombent. Ils sont en trop, qui hurlent, qui bavardent, qui chuchotent. Ils se racontent des histoires \u00e0 dormir debout. D&rsquo;autres, pleins d&rsquo;un savoir obsol\u00e8te, dissertent sur la vie. Ils savent des tonnes de choses que nous suivons religieusement. Nous avons le respect de l&rsquo;enfant na\u00eff et sot. Ils nous expliquent comment acc\u00e9der au bonheur, piper un peuple cr\u00e9dule, d\u00e9passer la peur de la mort, installer un terrarium pour tortues aquatiques, etc. Certains gardent le silence. Mais quand le temps commence \u00e0 se faire long, sous le ciel gris et sale, ils s&rsquo;\u00e9changent des ragots. Il y a ceux qui r\u00eavent de ma mort prochaine.<\/p>\n\n\n\n<p>La voix, \u00e0 l&rsquo;autre bout de la baraque, baragouine bovinement mon nom. Mon silence, qui la heurte, persiste, mais parce qu&rsquo;il faut gagner la bataille, elle insiste, hurle encore. Elle a espoir,&nbsp;la bougresse, d&rsquo;avoir une r\u00e9ponse. Mais il faut r\u00e9sister. Refuser ce bruit. Refuser de se soumettre. Apprendre \u00e0 s&rsquo;en foutre. D\u00e9cevoir ces voix qui crient, exigent de vous d&rsquo;\u00eatre de leur c\u00f4t\u00e9, de porter leurs combats, de valider leurs convictions politiques, spirituelles, philosophiques, esth\u00e9tiques, et ce n&rsquo;est pas facile. Il y a leur regard, si doux, doucereusement rude, dur derri\u00e8re une apparence de douceur, de bienveillance, une jolie fa\u00e7ade. Et vous, soumis \u00e0 toutes ces attentes empoussi\u00e9r\u00e9es, ces sales faces nuageuses, vous voulez fuir. Vous vous ferez bouffer. Ils vous embrigaderont. Vous feront renoncer \u00e0 ce que vous \u00eates. A ce que vous pensez. A vos vices, affreusement ignobles, laids et terribles. Ce triste monstre qui grogne et g\u00e9mit en vous.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous le ciel gris et sale, les livres s&rsquo;ennuient. Les cancans ont t\u00e2ch\u00e9 leurs pages. Il faut regarder ce qui se trame dedans. Vous n&rsquo;y arrivez pas. Alors, coinc\u00e9 entre, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, des murs qui vous \u00e9touffent, et de l&rsquo;autre, des livres qui refusent de s&rsquo;ouvrir, vous attendez que le temps passe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>&#8211; 3 &#8211;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Hier, une \u00e9tag\u00e8re s&rsquo;est effondr\u00e9e. Les livres se sont cass\u00e9 la gueule. Il a fallu tout ranger, trouver un moyen de r\u00e9parer le meuble, pour pouvoir poser les pauvres livres d\u00e9figur\u00e9s, avec toujours ce probl\u00e8me de place, ma hantise.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;un probl\u00e8me de place qui manque. C&rsquo;est la peur que vienne ce jour o\u00f9 il en manquera, d\u00e9finitivement. La peur qu&rsquo;un jour, on n&rsquo;ait plus rien de nouveau \u00e0 ajouter chez soi, plus de raisons de r\u00eaver, de penser. Alors on fait tout pour repousser l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance. On resserre le tout, au maximum. On met des livres par-dessus d&rsquo;autres livres, ou derri\u00e8re, ou dans des tiroirs qui, maintenant, ne serviront plus qu&rsquo;\u00e0 stocker. Puis une fois qu&rsquo;on a fait du vide, un vide rassurant, plein de cette illusion qu&rsquo;on vivra encore, que notre mis\u00e9rable existence sera pleine d&rsquo;exp\u00e9riences nouvelles, on ach\u00e8te de nouveaux livres. Puis d&rsquo;autres encore, qui prendront de la place. Puis d&rsquo;autres, qui prendront la poussi\u00e8re, qu&rsquo;on aura peur d&rsquo;ouvrir, qu&rsquo;on ne lira pas. Ils nous surveillent, d\u00e9pit\u00e9s, muets d&rsquo;ennui, sous ce ciel gris, ce ciel sale, muet d&rsquo;ennui, qui nous \u00e9pie, plein de morbides pens\u00e9es. On envie le passant, qui passe dans la rue, qui n&rsquo;a pas nos inqui\u00e9tudes, de la place \u00e0 faire, des livres \u00e0 acheter, et on r\u00eaverais de foutre le feu \u00e0 tout ce foutu capharna\u00fcm.<\/p>\n\n\n\n<p>Les livres se sont cass\u00e9 la gueule. Ils se sont bris\u00e9s. Ils avaient tant de choses \u00e0 raconter, mais avant d&rsquo;avoir pu dire quoi que ce soit, les voil\u00e0 morts, tristes cadavres de papier. Les histoires qui sommeillaient dans leurs tripes, nous ne les saurons jamais. Les mondes lointains qui s&rsquo;y trouvaient nous sont d\u00e9sormais inaccessibles. Distants de plusieurs centaines de millions d&rsquo;ann\u00e9es lumi\u00e8res, nous esp\u00e9rions y retrouver nos rep\u00e8res, notre petit confort, pouvoir nous y reconstruire, tout en rompant avec la monotonie de notre poussi\u00e9reuse existence. La r\u00e9alit\u00e9 nous saute \u00e0 la gorge, froide, cauchemardesque. Notre vie est insignifiante. C&rsquo;est alors qu&rsquo;avec pr\u00e9cipitation, nous retournons sur nos pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>&#8211; 4 &#8211;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Que les livres prennent feu. Dehors, la rue gronde. C&rsquo;est la nuit. <\/em>Il ne dort pas. Il ne veut pas c\u00e9der. Mais rester. R\u00e9sister, jusqu&rsquo;au bout r\u00e9sister. Son c\u0153ur est triste. Ses entrailles ont faim. Lui, il pense. La poussi\u00e8re est l\u00e0, qui s&rsquo;accumule. Malgr\u00e9 tous les efforts pour s&rsquo;en d\u00e9barrasser, elle est l\u00e0, elle reste. Et lui, il pense. Il pense \u00e0 ses \u00e9checs. A toutes ses ruptures, ses abandons. Il se sent nul. Il doute pouvoir un jour tout surmonter. Il voudrait partir. Il ne peut pas. Il en a, des regrets, plein le dos, plein le crane, plein les dents. Dehors, le ciel est noir. Dans la vitre, on ne voit rien, que la lumi\u00e8re de la chambre qui se refl\u00e8te dedans, et une silhouette, une ombre, au milieu, comme un trou noir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Que les livres prennent feu. Dehors, la rue gronde. C&rsquo;est la nuit. <\/em>Il refuse, apr\u00e8s tout ce que son cuir a endur\u00e9, de se persuader que tout va changer. Il sait qu&rsquo;il restera ce mec naze, sans avenir, un peu malade, difforme, d\u00e9testable, une ombre au milieu de la chambre, comme un trou noir, qui aspire tout. Il h\u00e9site. Ca grogne dans sa t\u00eate. Ses pens\u00e9es d\u00e9rapent. Elles ont une odeur de haine, de sang. Il va prendre un livre. Il l&rsquo;ouvre et essaie de lire. <em>Les mots se bousculent ses yeux. Fuient les lignes il veut aller au bout<\/em>. De la page. Du paragraphe. De la phrase. Mais les mots d\u00e9rapent. Ils dansent. S&rsquo;\u00e9coulent. S&rsquo;\u00e9croulent. Il n&rsquo;y pige pas grand-chose. Comme un brouhaha. Maudit boucan. Alors il referme le livre.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Que les livres prennent feu. Dehors, la rue gronde. C&rsquo;est la nuit. <\/em>Un miaulement a rompu le silence. C&rsquo;est son chat. Son petit chat qu&rsquo;il aime tant. Il miaule. L\u00e8ve les pattes ant\u00e9rieures. Il veut \u00eatre port\u00e9. Dormir dans ses bras, comme souvent, \u00e0 cette heure. Dormir l\u00e0, avec toute la douceur et la lourdeur du monde. R\u00eaver pr\u00e8s de son c\u0153ur. Devenir le centre du monde. Alors, miraculeusement, toute la lumi\u00e8re et la chaleur de l&rsquo;univers sont revenues. Enfin, la douleur aux bras, on se sent vivre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8211; 1 &#8211; La poussi\u00e8re s&rsquo;est accumul\u00e9e sur les \u00e9tag\u00e8res. Des ann\u00e9es d&rsquo;attente. Attente d&rsquo;\u00eatre ouverts, \u00e9corn\u00e9s. Attente d&rsquo;\u00eatre lus, \u00e9ventuellement. Elle s&rsquo;\u00e9tale, la poussi\u00e8re, recouvre ma pens\u00e9e, l&rsquo;envahit, elle suffoque. Il y a de tout, des livres en tout genre, qui rient, qui hurlent, qui pleurent. Restes de toute une vie dont je n&rsquo;ai jamais su me d\u00e9barrasser. 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