{"id":120003,"date":"2023-04-20T15:00:01","date_gmt":"2023-04-20T13:00:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=120003"},"modified":"2023-05-22T20:15:15","modified_gmt":"2023-05-22T18:15:15","slug":"voyages-09-les-histoires-existent-parce-quon-les-ecoute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voyages-09-les-histoires-existent-parce-quon-les-ecoute\/","title":{"rendered":"#voyages #09 | Les histoires existent parce qu\u2019on les \u00e9coute"},"content":{"rendered":"\n<p>Esther raconte une \u00e9trange histoire \u00e0 mon sujet. \u00c9trange, tant par le contenu que par le fait, assez inhabituel chez moi, que je ne m\u2019en souviens pas (\u00e0 part quelques exemples qui ne font nullement loi, pas encore). \u00c9trange aussi parce que je me suis longtemps demand\u00e9 si Esther ne l\u2019avait invent\u00e9e, sans que je sache pourquoi. La premi\u00e8re fois qu\u2019elle l\u2019a racont\u00e9e, nous \u00e9tions attabl\u00e9s avec des amis dans un grand appartement parisien o\u00f9 elle vivait en communaut\u00e9, ambiance peace and love, rajah yoga et odeur d\u2019encens. Je me trouvais l\u00e0 un peu par hasard, je crois que j\u2019\u00e9tais all\u00e9 \u00e0 Paris pour passer un concours administratif mais je n\u2019en suis plus tr\u00e8s s\u00fbr aujourd\u2019hui. Je l\u2019ai entendu raconter cette histoire \u00e0 d\u2019autres occasions mais c\u2019est celle-ci dont je me souviens. Lorsque nous \u00e9tions \u00e0 New-York, nous avons habit\u00e9 quelques temps dans un petit appartement \u00e0 Greenwich Village. Au-dessous de notre appartement, dans cette rue anim\u00e9e, se trouvait un cin\u00e9ma qui, nous allions le d\u00e9couvrir, accueillait un v\u00e9ritable spectacle de fa\u00e7on r\u00e9currente. Je ne sais pas depuis combien de temps \u00e7a durait, plusieurs ann\u00e9es sans doute, mais tous les samedis soir s\u2019y tenait la projection du Rocky Horror Picture Show, qui n\u2019\u00e9tait pas une simple s\u00e9ance de cin\u00e9ma. Nous n\u2019en savions rien lorsque, un soir, en voyant la foule qui envahissait le trottoir avant la s\u00e9ance, nous nous \u00e9tions retrouv\u00e9s happ\u00e9s dans la file d\u2019attente, au milieu d\u2019une joyeuse bande d\u2019illumin\u00e9s dont certains \u00e9taient d\u00e9guis\u00e9s et portaient des accessoires, parapluies, seaux et autres objets improbables. L\u2019ambiance respirait une certaine folie et nous aimions \u00e7a. Nous avons d\u00e9couvert ce qu\u2019\u00e9tait le Rocky Horror Picture Show, un film de s\u00e9rie B assez quelconque durant lequel les spectateurs interviennent, r\u00e9pliquent parfois, depuis leur si\u00e8ge ou, pour certains d\u2019entre eux, sur une sc\u00e8ne en dessous de l\u2019\u00e9cran. Mon niveau de pratique de la langue anglaise \u00e9tait, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, si m\u00e9diocre, que j\u2019\u00e9tais le spectateur d\u2019une folie sans paroles intelligibles, ce qui ajoute sans conteste \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du moment. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019Esther m\u2019a pr\u00eat\u00e9 un comportement dont je ne sais s\u2019il fait partie d\u2019un r\u00eave, d\u2019une hallucination ou de la r\u00e9alit\u00e9. Dans la folie collective et chor\u00e9graphi\u00e9e, je me serais approch\u00e9 de la sc\u00e8ne, y serais mont\u00e9 et aurais d\u00e9clin\u00e9 quelques vers en fran\u00e7ais que la narratrice avait oubli\u00e9s. Du Rimbaud, peut-\u00eatre, j\u2019aimais bien r\u00e9citer quelques sonnets \u00e0 cette \u00e9poque, le plus souvent de mani\u00e8re impromptue. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 accueilli avec bienveillance par les acteurs de circonstance m\u00eame si, eux-aussi, ne comprenant pas un tra\u00eetre mot de ce qui \u00e9tait dit. Et j\u2019avais regagn\u00e9 ma place sous les tapes amicales sur l\u2019\u00e9paule et les invectives sympathiques de la salle, jusqu\u2019\u00e0 Esther qui m\u2019avait accueilli en m\u2019embrassant. C\u2019est \u00e9trange que je ne me rappelle pas de ce baiser.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fr\u00e8re d\u2019Esther s\u2019appelle Lucho. Nous nous croisons parfois par hasard dans le quartier, il habite&nbsp; pas tr\u00e8s loin d\u2019o\u00f9 je vis aujourd\u2019hui. Quand nous le pouvons, ce qui est assez fr\u00e9quent, nous rejoignons la terrasse d\u2019un caf\u00e9 et nous parlons de tout et de rien. D\u2019Esther souvent. Il m\u2019a racont\u00e9 un r\u00eave qu\u2019il avait fait plusieurs mois auparavant et qui avait laiss\u00e9 de profondes traces dans son esprit. Au point que m\u00eame ce jour, il \u00e9prouvait une certaine \u00e9motion \u00e0 le raconter. Esther \u00e9tait en Inde, en qu\u00eate de quelques chim\u00e8res transcendantales dont elle \u00e9tait friande. C\u2019\u00e9tait la fin de son s\u00e9jour et, pour rejoindre l\u2019a\u00e9roport, s\u2019\u00e9tait associ\u00e9e \u00e0 d\u2019autres voyageurs pour partager les frais d\u2019un taxi. Le chauffeur, racontait-il, semblait pris d\u2019une agitation peu habituelle, ce qui aurait d\u00fb \u00e9veiller les soup\u00e7ons de ses clients dont faisait partie Esther. Sa soeur n\u2019\u00e9tait ni craintive ni m\u00e9fiante, elle accordait sa confiance facilement. Ce jour-l\u00e0, le chauffeur avait entrepris un d\u00e9passement dangereux au volant de son taxi bond\u00e9 de touristes et de leurs bagages. Il avait perdu le contr\u00f4le du v\u00e9hicule et celui-ci s\u2019\u00e9tait lourdement \u00e9cras\u00e9 contre un arbre innocent avant de finir sa course dans des fourr\u00e9s en contrebas. Esther \u00e9tait la seule survivante, tous les autres occupants du v\u00e9hicule avaient perdu la vie. Elle \u00e9tait sorti toute seule des d\u00e9combres et des corps ensanglant\u00e9s et inertes, elle avait ramp\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la route, elle avait les os cass\u00e9s, ceux de la hanche, d\u2019un bras, plusieurs vert\u00e8bres. Et son visage. Il avait perdu toute sa peau, il n\u2019\u00e9tait que chair et sang. Esther n\u2019\u00e9tait plus Esther. Lorsque Lucho m\u2019a racont\u00e9 ce r\u00eave, il tremblait. Ce qui est \u00e9trange, c\u2019est que je m\u2019en souviens. Non pas de ce que Lucho m\u2019avait racont\u00e9e de son r\u00eave, mais de l\u2019accident dont avait \u00e9t\u00e9 victime Esther. Je me souviens avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9muni, incapable de pouvoir l\u2019aider \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ignore pour quelles raisons j\u2019avais racont\u00e9 cette histoire. La bi\u00e8re sans doute. J\u2019ignore m\u00eame o\u00f9 je l\u2019avais apprise. Trop pr\u00e9cise pour l\u2019avoir invent\u00e9e, trop vraie pour l\u2019avoir r\u00eav\u00e9e. Je crois que je l\u2019avais lue dans un recueil d\u2019histoires de plongeurs sous-marins, j\u2019aimais lire ce genre d\u2019histoires \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je plongeais. J\u2019aimais me retrouver au fond de la mer, dans cet environnement o\u00f9 les sons sont alt\u00e9r\u00e9s, o\u00f9 les d\u00e9placements sont lents, o\u00f9 les pens\u00e9es s\u2019envolent avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Nous \u00e9tions devant un comptoir, la plong\u00e9e au pied des Calanques marseillaises avait \u00e9t\u00e9 belle. Comme souvent, avec mes compagnons de palanqu\u00e9e, nous voulions prolonger le d\u00e9lice de cette journ\u00e9e. Alors nous nous racontions des histoires pour suspendre le temps et nous encha\u00eenions les demis pour prolonger l\u2019apesanteur qui avait \u00e9t\u00e9 n\u00f4tre. \u00c7a se passait en Australie, sur la grande barri\u00e8re de corail qui longe la c\u00f4te est. Je racontais ce que j\u2019avais lu. Sur le tombant d\u2019un massif corallien, au coeur du bleu lumineux de l\u2019oc\u00e9an, le plongeur observait les moindres recoins charg\u00e9es de mille couleurs, accompagn\u00e9 dans son entreprise de poissons clowns, papillons, anges, perroquets, de demoiselles princesses, et m\u00eame d\u2019une tortue \u00e0 bec d\u2019oiseau, qui \u00e0 en croire le narrateur originel, n\u2019avait pas la langue dans sa poche. Bien \u00e9videmment, je fignolais dans mon r\u00e9cit tous ces d\u00e9tails qui allument les plafonniers de tous les plongeurs du monde. Dans le r\u00e9cit d\u2019origine, le point culminant \u00e9tait la d\u00e9couverte par ce plongeur d\u2019une accumulation de polypes qui, avec le dessin d\u2019une \u00e9toile de mer pourpre voisine, dessinait un visage. Et chaque plongeur d\u2019y reconna\u00eetre les traits d\u2019une figure famili\u00e8re. Ce que je taisais dans ma narration, de fa\u00e7on \u00e9vidente, c\u2019\u00e9tait \u00e0 qui appartenaient ces traits. Ne me demandez pas comment cela est possible, le visage d\u2019Esther perdu en Inde se trouvait au large de Brisbane.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:12px\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/s\/photos\/david-clode\">David Clode<\/a> pour <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\">Unsplash<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Esther raconte une \u00e9trange histoire \u00e0 mon sujet. \u00c9trange, tant par le contenu que par le fait, assez inhabituel chez moi, que je ne m\u2019en souviens pas (\u00e0 part quelques exemples qui ne font nullement loi, pas encore). \u00c9trange aussi parce que je me suis longtemps demand\u00e9 si Esther ne l\u2019avait invent\u00e9e, sans que je sache pourquoi. 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