{"id":120276,"date":"2023-04-24T09:07:16","date_gmt":"2023-04-24T07:07:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=120276"},"modified":"2023-04-24T15:13:10","modified_gmt":"2023-04-24T13:13:10","slug":"techniques-03-moi-antoine-truchard-cure-insermente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-03-moi-antoine-truchard-cure-insermente\/","title":{"rendered":"#techniques #03 | Moi, Antoine Truchard cur\u00e9 inserment\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re les silences, mon corps souffre plus qu\u2019il ne l\u2019aurait cru et pas du tout de ce qu\u2019il avait imagin\u00e9.Je croyais que ce qui me manquerait le plus c\u2019\u00e9tait cette confiance d\u2019\u00e2me \u00e0 \u00e2me que j\u2019entretenais avec eux pour lesquels je disais pouvoir tout donner, la vie m\u00eame, pour les sauver. Ce r\u00f4le de pasteur, je continue \u00e0 le pratiquer aupr\u00e8s des petites \u00e2mes de mon village, dans le bruit des m\u00e9tiers \u00e0 tisser ou dans les pr\u00e9s \u00e0 garder vaches et moutons avec les petits enfants. Je le fais clandestinement en me m\u00e9fiant des t\u00eates brul\u00e9es qui d\u00e9noncent si facilement ce qu\u2019ils ne comprennent pas. Je me cache, moi qui voudrais parler au grand jour dans la lumi\u00e8re. Et cette honte me fait souffrir. Je souffre dans ma chair d\u2019imaginer ce que deviendront ces enfants et ces sans-culottes dans ce monde sans Dieu. Je souffre de voir se d\u00e9chainer librement de bas instincts de lucre et de vengeance. Sauront-ils seulement garder la r\u00e9serve et la mesure dans lesquels ils me demandaient de les maintenir&nbsp;? J\u2019ai vu sortir les \u00e9cus pour acqu\u00e9rir ces biens appel\u00e9s biens nationaux dont j\u2019avais la garde et qu\u2019ils se sont partag\u00e9s aux ench\u00e8res. Je souffre de leur avidit\u00e9 qui se d\u00e9chaine et va les perdre. Plus aucune bienveillance, plus de pardon, juste ce d\u00e9sir de possession. Mais ce dont mon corps souffre plus encore, c\u2019est de ne plus avoir le calme que je trouvais dans l\u2019obscurit\u00e9 de ma petite \u00e9glise et la lecture des textes. C\u2019est un manque cruel que l\u2019absence de ces mots dans lesquels je trouvais l\u2019espoir et le repos. Je marche sans fin dans les grands bois pour y retrouver un peu de cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Les for\u00eats de haute futaie m\u2019apaisent et bercent mon \u00e2me. J\u2019y retrouve l\u2019esp\u00e9rance en des jours meilleurs. Dans les h\u00e9traies de ce pays surtout, dont j&rsquo;aime la pure clart\u00e9 qui passe entre les troncs. C&rsquo;est peut-\u00eatre pour elles que je n\u2019ai pas voulu quitter cette terre de France. Je n\u2019en avais pas les moyens ni les soutiens certes, mais quelque chose de plus profond me r\u00e9pugnait comme quand on sent qu\u2019il faut rester pour veiller une personne malade. Peut-\u00eatre, sait-on jamais, trouvera-t-on le geste \u00e0 faire, la parole \u00e0 prononcer qui \u00e9loigneront le mal. C\u2019est une douleur \u00e9trange que cette souffrance qui m\u2019\u00e9treint pour ceux qui sont partis et qu&rsquo;ils nomment immigr\u00e9s. J\u2019imagine l&rsquo; arrachement que cela implique, je le ressens comme s\u2019il fallait me s\u00e9parer d\u2019un bras ou d\u2019une jambe, s\u2019arracher un peu de chair, se condamner au martyr. Je perds confiance certains jours. Plus rien ne semble avoir de sens. Je ne ressens alors plus ni col\u00e8re, ni r\u00e9volte, ni d\u00e9sir autre que de me laisser aller au d\u00e9sespoir. Ce sont les pires moments que ceux o\u00f9 je ressens l\u2019immense inutilit\u00e9 de cette vie sur terre mis\u00e9rable. La fatigue me vient, immense et aveuglante. Je connaissais autrefois aussi ces moments; j\u2019ai peur maintenant qu\u2019il ne me reste pas assez de temps pour les surmonter. Si par malheur, je me laissais aller au pire ! Le temps, oui le temps qu\u2019il me reste. Quatre ans d\u00e9j\u00e0 ont pass\u00e9 depuis qu\u2019on m\u2019a remplac\u00e9. Pour combien de temps encore&nbsp;? Trois ans bient\u00f4t qu\u2019ils ont ex\u00e9cut\u00e9 le roi ! De quels espoirs me suis-je aveugl\u00e9 au d\u00e9but&nbsp;? J\u2019avais confiance et je croyais \u00eatre utile. Cet ordre nouveau, j\u2019y croyais, cette aspiration \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 aussi. J\u2019ai aim\u00e9 voir partager, j\u2019ai aim\u00e9 m\u00eame qu\u2019on me d\u00e9pouille de ses possessions que je n\u2019avais qu\u2019en garde, j\u2019ai aim\u00e9 ce d\u00e9nuement qui me laissait plus l\u00e9ger. \u00c9tait-ce arrogance ou simple attachement \u00e0 mes proches que je ne voulais pas quitter, de la faiblesse&nbsp;? Je souffre terriblement de ces erreurs, de mon manque de discernement. Je m\u2019en fais reproche chaque jour. C\u2019est dans la pri\u00e8re que j\u2019aurais d\u00fb trouver plus de clairvoyance. D\u00e9sormais l\u2019avenir me fait peur, autant que de rester dans le vide et vague de mon inutilit\u00e9, autant d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 \u00e0 mon minist\u00e8re dans un monde d\u00e9truit. Que trouverai-je apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es&nbsp;? Des \u00e2mes errantes et perdues, bouffies d\u2019arrogance, ayant renonc\u00e9 \u00e0 tout amour du prochain, soup\u00e7onneuses et avides&nbsp;? Mon corps et mon esprit seront trop faibles pour le supporter \u00e0 d\u00e9j\u00e0 plus de soixante ans. Et o\u00f9 reposerai-je si la mort me surprend&nbsp;? Je n\u2019ose y penser. Il me faudrait avoir la force de tirer louange d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 une si dure \u00e9poque et cela non plus je ne le peux pas. Je me fais trop de reproches pour y parvenir. Il me faudrait un guide, un soutien, un pair pour d\u00e9poser ma peine et il n\u2019y a plus rien que le silence, ou plut\u00f4t le hurlement incessant de mes angoisses. Je ne dors plus, trop de choses m\u2019habitent. J\u2019ai honte de m\u2019\u00eatre cru plus malin que le Malin. j\u2019ai pactis\u00e9 avec le diable, je suis perdu. Mon corps croyait aspirer \u00e0 la solitude, au contraire elle me rend fou. Autour de moi ils d\u00e9frichent, ils enl\u00e8vent \u00e0 la terre arbustes, buissons et \u00e9pines, font fuir les oiseaux et les b\u00eates. Je sais, ils veulent semer, faire rendre \u00e0 la terre le prix de leur travail. Ils s\u2019\u00e9puisent, se chicanent et se volent, tout cela pour manger et amasser. Ils ne connaissent plus le repos, plus jamais ils ne prennent soin de leur \u00e2me, plus jamais ils ne s\u2019arr\u00eatent pour entendre la parole. Cette terre nue o\u00f9 ne poussent m\u00eame plus les foug\u00e8res, o\u00f9 ils tracent p\u00e9niblement des sillons m\u2019est d\u00e9solation et souffrance. Ils pi\u00e8gent les oiseaux et traquent les b\u00eates sauvages, ils fouillent la terre pour en extraire de nouvelles richesses, ils d\u00e9tournent les ruisseaux pour en prendre l&rsquo;eau, ils font la guerre, ils tuent et d\u00e9chainent la haine.Il ne sera pas possible de revenir en arri\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re les silences, mon corps souffre plus qu\u2019il ne l\u2019aurait cru et pas du tout de ce qu\u2019il avait imagin\u00e9.Je croyais que ce qui me manquerait le plus c\u2019\u00e9tait cette confiance d\u2019\u00e2me \u00e0 \u00e2me que j\u2019entretenais avec eux pour lesquels je disais pouvoir tout donner, la vie m\u00eame, pour les sauver. 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