{"id":120292,"date":"2023-04-25T17:51:44","date_gmt":"2023-04-25T15:51:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=120292"},"modified":"2023-04-25T17:52:31","modified_gmt":"2023-04-25T15:52:31","slug":"techniques-03-corps-emmurement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-03-corps-emmurement\/","title":{"rendered":"#techniques #03 | corps emmurement"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/mur-humide--1024x678.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-120383\" width=\"590\" height=\"390\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/mur-humide--1024x678.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/mur-humide--420x278.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/mur-humide--768x509.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/mur-humide--1536x1018.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/mur-humide--2048x1357.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 590px) 100vw, 590px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re les silences, son corps emmur\u00e9. Il n\u2019y a pas de corps plus neutre, plus parfaitement transparent, plus au fait du vide que son corps de femme enferm\u00e9e dans la maison. Son corps s\u2019est d\u00e9labr\u00e9. Il l\u2019a trahie. Le miroir de la salle de bain en est le seul t\u00e9moin. Au bord du lavabo, son dentier trempe dans un bol. Il est la quintessence anonyme de son corps d\u00e9truit et elle trouve \u00e7a tr\u00e8s bien. Il ne contient rien de plus que ce qui y repose. Ce qui veut bien tenir encore. Du corps humain souffrant, d\u2019une souffrance liquide, \u00e0 la limite du supportable. De la maison o\u00f9 personne ne vient parce qu\u2019ils ont honte, elle a r\u00eav\u00e9 qu\u2019elle la tuait. Au milieu de sa cuisine, dans une nuit habituelle o\u00f9 s\u2019acheminent les fous et les chiens, elle la frappe \u00e0 mort. Elle n\u2019a plus mal alors, elle peut marcher, courir vite pour se jeter sur elle, et la ruer de coups avec un objet contondant, une barre de traction qui trainerait dans sa chambre d\u2019adolescent, et la vieille tombe ensevelie sous les coups de l\u2019objet m\u00e9tallique, d\u00e9bord\u00e9e de sang, sans un cri peut-\u00eatre. Ou alors si, justement, son corps \u00e0 elle qui crierait. Avec des cris de dents, de chiens enrag\u00e9s toutes canines devant, qui arracheraient la chair, et le dos malgr\u00e9 tout un peu courb\u00e9 par le poids de l\u2019horreur, de la voir ainsi matraquer la mar\u00e2tre, son \u00e9ternel bourreau, celle qui l\u2019a d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de sa maison, de leur maison, et la vieille qui la regarderait sans rien pouvoir faire d\u2019autre que de subir l\u2019effroi de sa violence qui la d\u00e9poss\u00e8de, la rosse, lui \u00e9clate tout le corps, quand c\u2019est son corps \u00e0 elle qui se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re, que le foie la rate explosent, et la m\u00e2choire fractur\u00e9e comme une revanche \u00e0 ses dents effondr\u00e9es, ses rotules pour les siennes, qui ne la portent plus tellement, elle si lourde, emmur\u00e9e dans son corps, alors elle broie ses os, ses poignets, ses rotules encore, les deux coudes, elle s\u2019affale sous les coups, glisse sur elle, elle ne tient plus debout, son corps lourd, derri\u00e8re le silence, des crissements, des gestes sur le carrelage macul\u00e9 de sang, elles tombent de tout leurs corps dans un m\u00eame mouvement, et du couteau qu\u2019elle saisit sur l\u2019\u00e9vier de la vieille, elle l\u2019assassine, elle y va de bon coeur, de tout son coeur qui d\u00e8s lors n\u2019est plus n\u00e9cros\u00e9, elle fend sa peau comme une soie fragile, sa peau fine et rid\u00e9e qui s\u2019ouvre pour laisser le sang s\u2019\u00e9pancher et les mots qui sortent alors de la bouche sont confus, ils racontent une histoire de corps de femme abandonn\u00e9e, jamais aim\u00e9e jamais consid\u00e9r\u00e9e jamais choy\u00e9e, malgr\u00e9 sa beaut\u00e9 pass\u00e9e sur le vieux port, le sang s\u2019\u00e9panche, elle s\u2019\u00e9panche en mots confus, ce qu\u2019elle dit se perd dans le tumulte du sang, des visc\u00e8res, de la mati\u00e8re blanche et spongieuse du cerveau qui sourd de la t\u00eate \u00e9clat\u00e9e de la vieille, ce qu\u2019elle dit, ce que crie son corps raconte l\u2019image derni\u00e8re de son corps disloqu\u00e9. C\u2019est un cri puissant, sonore, vindicatif, qui exprime quelque chose derri\u00e8re l\u2019horreur de son acte, quelque chose d\u2019authentique. Elle dit que c\u2019est injuste que son corps soit comme il est maintenant, prisonnier de ces murs humides, de cette maison qui n\u2019est pas la sienne, pas la leur, et que la vieille peau aurait d\u00fb mourir, qu\u2019elle m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre morte pour le mal qu\u2019elle leur a fait, \u00e0 tous les deux. \u00c0 pr\u00e9sent, elle marche dans la maison, dans les couloirs de la maison, et ses genoux la font atrocement souffrir. Elle est lourde \u00e0 nouveau. Elle se souvient de son corps d\u2019enfant quand elle courait. Si elle tuait la vieille elle pourrait revivre dans le cri d\u00e9multipli\u00e9 de son enfance. Les os de ses hanches craquent. Il se confondent avec le silence de la maison. La perte de l\u2019enfance. La perte du corps. Elle respire mal. Elle s\u2019allonge de tout son corps. Lourdement. Elle a tir\u00e9 le drap jusqu\u2019au menton. Il est parti depuis une semaine. Elle est seule dans la maison. Emmur\u00e9e dans son corps. Elle regarde ce corps devenir un territoire, son territoire de grande d\u00e9tresse. Elle se souvient quand elle marchait sur le vieux-port. Elle se souvient de ses chaussures \u00e0 talons. Si proches ces talons. Si proche le souvenir de son corps. C\u2019est \u00e0 l\u2019endroit des talons qu\u2019elle se mue. <br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-rich is-provider-soundcloud wp-block-embed-soundcloud\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\nhttps:\/\/soundcloud.com\/camille-chamsky-633573342\/corps-emmure\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re les silences, son corps emmur\u00e9. Il n\u2019y a pas de corps plus neutre, plus parfaitement transparent, plus au fait du vide que son corps de femme enferm\u00e9e dans la maison. Son corps s\u2019est d\u00e9labr\u00e9. Il l\u2019a trahie. 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