{"id":120324,"date":"2023-04-24T22:04:41","date_gmt":"2023-04-24T20:04:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=120324"},"modified":"2023-05-22T20:05:27","modified_gmt":"2023-05-22T18:05:27","slug":"techniques-03-les-souvenirs-imparfaits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-03-les-souvenirs-imparfaits\/","title":{"rendered":"#techniques #03 | les souvenirs imparfaits"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re les silences. Mon corps se couvre de taches floues, couleurs d\u00e9lav\u00e9es, halos de lumi\u00e8re l\u00e0-m\u00eame o\u00f9 les traits de mon bras, de mon buste, de mes jambes perdent le fil de mon \u00eatre. Une goutte d\u2019eau, de pluie. Non, pas une larme. Une goutte d\u2019eau dans laquelle se perd la continuit\u00e9 de mon moi. Des parties de mon corps entre parenth\u00e8ses sans cris, sans paroles, sans son, dans les silences de mon existence. Ma carte d\u2019identit\u00e9 est d\u00e9chir\u00e9e et \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 se trouve ma photo silencieuse, manque un bout de m\u00e2choire, ou une m\u00e8che, ou un oeil. Mon nom, aussi, a perdu quelques lettres, elles sont remplac\u00e9es par des silences. Je deviens une suite de soupirs, une nom hach\u00e9 de blancs. Les images d\u2019un film super 8 o\u00f9 d\u00e9filent sans son et sans couleurs mon corps d\u2019enfant vivant sa vie d\u2019enfant turbulent devant la cam\u00e9ra de mon p\u00e8re silencieux sans corps et d\u00e9j\u00e0 mort. Des souvenirs imparfaits. Mon corps poss\u00e8de les souvenirs imparfaits de qui j\u2019\u00e9tais. Je rep\u00e8re des cicatrices enfantines sur mon sourcil, chute de v\u00e9lo, sur mon genou, cour de l\u2019\u00e9cole, sur mon poignet, une pierre. Mon corps me raconte silencieusement l\u2019histoire de ma vie pour peu que je sache lire derri\u00e8re les cicatrices que ma peau exhibe. Et puis il y a les autres blessures, celles que je ne vois pas. D\u2019autres cicatrices, d\u2019autres silences. Mon corps s\u2019efface en cicatrices muettes, en douleurs muettes, en pens\u00e9es muettes. Imperfections. J\u2019ai le souvenir imparfait des autres. Un mouvement de cam\u00e9ra, rien d\u2019autre, pour t\u00e9moigner de l\u2019existence de mon p\u00e8re. Derri\u00e8re les silences, des corps qui disparaissent dans la fum\u00e9e du temps incapable. Flux et reflux de vagues sur la plage, et l\u2019eau qui va de moins en moins loin, qui se retire toujours un peu plus et les silences qui grandissent. Et mon corps qui devient amn\u00e9sique. Les t\u00e2ches de silence deviennent adultes et c\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent des parties enti\u00e8res de moi qui disparaissent. Les extr\u00e9mit\u00e9s de mes doigts s\u2019envolent, et avec elles les caresses sur un visage pour sentir la vie, les touches d\u2019un clavier pour \u00e9crire le bruit. Mes mains se d\u00e9sagr\u00e8gent et avec elles les poings et les col\u00e8res, les questions et les pri\u00e8res. Et les bras, et les jambes, et mon sexe. Derri\u00e8re le plaisir charnel, s\u2019imposent les silences de l\u2019oubli. Je ne me souviens pas plus des fois o\u00f9 j\u2019ai joui que de celles o\u00f9 j\u2019ai pleur\u00e9. Mon corps ne se souvient pas combien de personnes j\u2019ai enterr\u00e9es. Derri\u00e8re les silences, mon corps ne me parle ni de ma naissance ni de ma mort. Il me dit des couleurs qui flottent dans un espace transparent, il me dit des odeurs qui se transforment en oc\u00e9ans, il me dit des lumi\u00e8res qui demeurent invisibles, il me dit des musiques et des feux d\u2019artifice et des moments de bonheur. Il me dit aussi la puanteur et la douleur, une charogne \u00e9cras\u00e9e sur le bord d\u2019une route, une balle qui a travers\u00e9 mon poignet. Ce n\u2019\u00e9tait pas une pierre. Derri\u00e8re les silences, mon corps se souvient de la guerre, lever la main au-dessus de la tranch\u00e9e pour la faire fusiller et pour sortir de l\u00e0, bless\u00e9 mais sauv\u00e9. Derri\u00e8re les silences, mon corps dispara\u00eet. Je ne suis rien d\u2019autres que des bribes de souvenirs imparfaits qui s\u2019effacent. Je ne me rappelle plus la derni\u00e8re fois que j\u2019ai hurl\u00e9, je ne me souviens plus du son de sa voix, mon p\u00e8re qui criait et qui m\u2019embrassait. Je ne me souviens pas plus de mes rires, allong\u00e9 l\u00e0, sans vie, dans ce cercueil en bois. Derri\u00e8re les silences, un m\u00e8tre de terre, mon corps en poussi\u00e8re. Subsistent pourtant, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, quelques t\u00e2ches de vie. Dans le souvenir \u00e9vanescent du parfum d\u2019une fleur, celle-l\u00e0 dont je tiens entre mes dents les racines. Dans la cicatrice maintenant visible, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 battait, fut un temps, un coeur insensible. De minuscules t\u00e2ches de vie d\u2019o\u00f9 bient\u00f4t na\u00eetra le bruit. Un immense fracas pour devancer les silences, une explosion un ouragan une fulgurance, au coeur de laquelle, bien au chaud, je devine une pr\u00e9sence. Un corps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:12px\">Photo de <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@heftiba\">Toa Heftiba<\/a> pour <a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\">Unsplash<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re les silences. Mon corps se couvre de taches floues, couleurs d\u00e9lav\u00e9es, halos de lumi\u00e8re l\u00e0-m\u00eame o\u00f9 les traits de mon bras, de mon buste, de mes jambes perdent le fil de mon \u00eatre. Une goutte d\u2019eau, de pluie. Non, pas une larme. Une goutte d\u2019eau dans laquelle se perd la continuit\u00e9 de mon moi. 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