{"id":120379,"date":"2023-04-25T15:51:29","date_gmt":"2023-04-25T13:51:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=120379"},"modified":"2023-04-28T15:00:33","modified_gmt":"2023-04-28T13:00:33","slug":"ateliers-derriere-les-silences-mon-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ateliers-derriere-les-silences-mon-corps\/","title":{"rendered":"#ateliers| derri\u00e8re les silences mon corps"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"983\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/IMG_0999-983x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-120408\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/IMG_0999-983x1024.jpeg 983w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/IMG_0999-403x420.jpeg 403w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/IMG_0999-768x800.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/IMG_0999.jpeg 1140w\" sizes=\"auto, (max-width: 983px) 100vw, 983px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Mon corps frissonne sous le souffle du vent qui h\u00e9risse la surface tann\u00e9e de ma peau.<br>Je suis si vieille que je ne peux m\u2019en souvenir. L\u2019amn\u00e9sie me frappe. Autant qu\u2019elle me sauve. C\u2019est impressionnant la capacit\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019amn\u00e9sie \u00e0 se souvenir ind\u00e9finiment de sa n\u00e9cessit\u00e9 a tout effacer avec constance et application. De mes cinq sens je ne me fie qu\u2019au toucher. Les autres sont- dans l\u2019ordre de la d\u00e9couverte humaine-la vue l\u2019ou\u00efe l\u2019odorat et le go\u00fbt. Le toucher prend le temps. Les quatre autres sont cacophonie sur la t\u00eate trop loin du c\u0153ur. La peau qui touche est enveloppe. Elle sert de contenant \u00e9tanche \u00e0 l\u2019ensemble de mon corps liquide, lui donne forme, et cuirasse contre l\u2019exotique. C\u2019est-\u00e0-dire tout ce qui m\u2019est ext\u00e9rieur, que je ne connais pas et qui me fait si peur. La peau sait qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019une mue transparente, vide creuse et morte au bord d\u2019un chemin sans le c\u0153ur pour la nourrir. Il suffit de poser les doigts sur la peau pour sentir, faible d\u2019abord, puis plus mat \u2014 cela est plus facile sans le poids de l\u2019exp\u00e9rience \u2014 le tambour battant de la vie. Les autres sens ne sont-ils pas pr\u00e9tentieux, peureux et paresseux ainsi perch\u00e9s comme une port\u00e9e d\u2019oisillons affam\u00e9s  et craintifs, blottis les uns contre les autres tout au sommet du corps ? Directement c\u00e2bl\u00e9s au cerveau ? Le toucher, lui, ose, se tend, s\u2019aventure partout et le chemin du retour lui est bien plus long et p\u00e9nible pour regagner le conscient. Tout contact est automatiquement vrai. Alors que les mirages, les amertumes, les sifflements restent trop souvent trompeurs.<br>Mes racines sont profondes. Pourtant, j\u2019ai pouss\u00e9 tordu, peut- \u00eatre trop vite. J\u2019ai m\u00eame eu l\u2019originalit\u00e9 de pousser \u00e0 l\u2019envers. Les feuilles vertes de bourgeons menacent de pourrir dans la profondeur humide, ainsi priv\u00e9e du soleil et je consens au ridicule de l\u2019impudique \u00e9talage de mon intimit\u00e9 aux oiseaux de passage. Les racines s\u00e8chent, elles sont faites pour se nourrir de terre grasse et \u00e9paisse. Certaines ont d\u00e9j\u00e0 craqu\u00e9. La nuit je sens les fissures s\u2019\u00e9tendre sur le bois sec. Je cherche la solution\u2026 Si seulement un passant me murmurait quelques mots\u2026 M\u2019aideraient-ils \u00e0 comprendre ?<br>Reste calme. Tu n\u2019es pas seul, rassure-toi et regarde : je suis l\u00e0. Je ne te vois pas ! Regarde loin \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, pince ta peau s\u2019il le faut. Je n\u2019ai pas l\u2019inconsistance d\u2019un r\u00eave. Apr\u00e8s la douleur de ses paroles, un souvenir ancien appelle ma m\u00e9moire. Faiblement. C\u2019est qu\u2019il me semble si lointain. Oui, c\u2019est vrai, je t\u2019ai connu. Dans un grand b\u00e2timent de verre aux arr\u00eates saillantes. Un lieu plein de vie. Et de mouvement. Ah \u00e7a oui ! la vie rentrait bien faible et amoch\u00e9e. Tu t\u2019employais \u00e0 tenter de la r\u00e9parer. Je revois encore ton corps se d\u00e9mener pour l\u2019accueillir, allant d\u2019\u00e9tage en \u00e9tage, sillonnant les couloirs, \u00e9coutant, murmurant, apaisant, rassurant, ber\u00e7ant la fragilit\u00e9 des corps. Parfois, lorsque le mal \u00e9tait plus profond il te fallait faire appel \u00e0 tout ton savoir. Tu me disais toujours modestement que tu ne savais rien, que certitude est dangereuse chim\u00e8re et que d\u2019autres avant toi t\u2019avaient pris par la main et l\u2019avaient instruite de tous ces gestes. Que tu ne faisais que miner leur sagesse et que ton seul m\u00e9rite \u00e9tait de cacher ta main tremblante de peur de ne pas faire avec la rigueur et la pr\u00e9cision n\u00e9cessaire. Je courais aussi vite que je pouvais dans ton sillage alors que tu te battais de toutes tes forces, tranchant, piquant, essorant, \u00f4tant et drainant tout le pus et les souillures de leurs vies. Au cr\u00e9puscule, les pieds br\u00fblant de ta course, j\u2019observais ta silhouette. Droite. D\u00e9coup\u00e9e dans le contre-jour. Post\u00e9e \u00e0 la sortie du b\u00e2timent de verre. Ton dos courb\u00e9, courbatur\u00e9, tu trouvais encore un peu de force pour compter le nombre de pieds qui repartaient vers l\u2019horizon. Certains soirs, il y en avait tr\u00e8s peu et une ride creusait un peu plus profond\u00e9ment ton front. Tu rentrais chez toi, dans une nuit froide et sans \u00e9toile. Un peu plus transparent. J\u2019aurais voulu t\u2019aider dans cette t\u00e2che inhumaine. Mais, impuissant dans ton dos, je me contentais de joindre mes deux mains comme un r\u00e9ceptacle pour r\u00e9cup\u00e9rer les milliers de larmes sal\u00e9es qui se d\u00e9versaient sans cesse dans ce lieu. Mes mains serr\u00e9es \u00e0 me faire mal pour que le liquide ne file pas entre mes doigts. Je ne savais que faire de toute cette eau. Une fois seul, je la contemplais, pensif. Lourde comme du plomb dans le creux de mes paumes. Sa surface miroitante \u00e0 peine troubl\u00e9e par les saccades des remous tout au fond. C\u2019est mon reflet que j\u2019observais. Un jour, cela \u00e9tait pr\u00e9visible, les larmes si nombreuses virent \u00e0 d\u00e9border mes mains. En s\u2019\u00e9crasant au sol, elles prenaient la teinte rouge vif du sang. J\u2019aper\u00e7us alors les m\u00e2choires pr\u00eates \u00e0 mordre juste derri\u00e8re les murs de verres. Je ne les avais pas vus. J\u2019eus la certitude qu\u2019elles avaient toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Tu avais fait le choix de les ignorer. Je paniquais, et la peur poussant la panique, mes mains s\u2019entrouvrirent. Le rouge inonda le sol, palpitant, \u00e9claboussant jusque sur les murs \u00e9carlates. Je n\u2019ai jamais v\u00e9cu d\u2019exp\u00e9rience si humiliante, d\u00e9gradante, traumatisante, terrifiante. Dans cette apocalypse, je crois t\u2019avoir entr\u2019aper\u00e7u d\u00e9j\u00e0 loin \u2014 entre les pi\u00e8ces disjointes de mon corps pulv\u00e9ris\u00e9 sous le choc de la violence. Ensuite je n\u2019\u00e9tais plus l\u00e0. Depuis, je suis seul. J\u2019ai m\u00eame chass\u00e9 ma m\u00e9moire. Elle n\u2019est que litanie douloureuse. Les racines forment un rond gris de cendre dans le pr\u00e9. Seuls les vautours s\u2019en interrogent parfois. Quant \u00e0 l\u2019arbre et les branches et les fleurs ? Il faudrait creuser pour le savoir. J\u2019ai fait depuis le choix de devenir min\u00e9ral. \u00c0 pr\u00e9sent, la roche et l\u2019empreinte des milliers de fossiles que j\u2019enserre dans mon poing crisp\u00e9 suffisent \u00e0 mon bonheur. Et je go\u00fbte avec d\u00e9lectation les strates de silences qui viennent se poser d\u00e9licatement sur mes \u00e9paules. Leur poids stabilisant mes pieds d\u2019argile. Les appuyant toujours plus fermement contre le sol. J\u2019attends. M\u00eame l\u2019impatience ne m\u2019importune plus de sa pr\u00e9sence.<br>Tu as raison. C\u2019est sur les rochers des hautes cimes que poussent les plus belles fleurs. Je m\u2019y suis rendue un jour, juste pour v\u00e9rifier. Je n\u2019ai trouv\u00e9 aucune terre f\u00e9conde pas plus que tes soi-disant fleurs. Les n\u00e9v\u00e9s blancs gel\u00e9s en surface et froids et profonds m\u2019ont effray\u00e9. J\u2019ai longtemps pu ne pas en d\u00e9gager le regard. J\u2019\u00e9tais sur le point de c\u00e9der \u00e0 l\u2019envie irr\u00e9pressible d\u2019y laisser l\u2019empreinte de mes pas. Tout droit, toujours tout droit. Sans fatigue, sans croisement ni relief. Mais mon intention de me perdre n\u2019\u00e9galait pas le vacarme de mon cri \u00e0 suivre ma trace. Empreinte d\u2019\u00e9cho blanc pour guider ce qui aurait pu rester d\u2019humanit\u00e9. La coque glac\u00e9 qui rend les neiges \u00e9ternelles si miroitantes est un leurre, elle se brise et l\u2019on chute tout au fond \u00e9touff\u00e9 de neige blanche qui remplit la bouche et c\u2019est de l\u2019int\u00e9rieur que la glace \u00e9teins le feu. Il n\u2019y a pas de fum\u00e9e et l\u2019odeur s\u2019\u00e9tiole sous les flocons opaques \u00e0 toute lumi\u00e8re. J\u2019ai renonc\u00e9. J\u2019ai long\u00e9 les abords blancs et je n\u2019ai pas vu de fleur.<br>Pourtant elles y \u00e9taient ! Tu n\u2019as pas cherch\u00e9 correctement, c\u2019est tout ! Je t\u2019ai vu ! j\u2019\u00e9tais sur la cr\u00eate non loin du col qui m\u00e8ne \u00e0 la cime. Je ne t\u2019ai d\u2019abord pas reconnu. Tu dansais une \u00e9trange com\u00e9die, tra\u00e7ant avec ton b\u00e2ton de grands signes vengeurs en direction du ciel. J\u2019ai pu lire les signes et y comprendre des mots qui ne voulaient rien dire. Ce n\u2019est qu\u2019une fois franchis les derniers m\u00e8tres de l\u2019abrupte verticale que j\u2019ai vu tes paupi\u00e8res closes. L\u2019image est rest\u00e9e. Forte. Tu es entour\u00e9 de fleurs que tu pi\u00e9tines. N\u2019ouvre pas les yeux, tu ne les verrais pas. Jette donc ce b\u00e2ton. Il rend tes mots st\u00e9riles et \u00e9coute moi. Je suis l\u00e0. Accepte de courber ton dos un peu plus pr\u00e8s du sol. Je sais la peur, le d\u00e9s\u00e9quilibre, la violence et la douleur qui s\u2019\u00e9lancent l\u00e0 dans tes reins. \u00c9coute,-moi. Je suis l\u00e0. Fait cet effort, je sais que tu en es encore capable. Tend tes bras, tes doigts h\u00e9sitent, effleurant et t\u00e2tonnant. C\u2019est normal , \u00e7a va venir. Touche enfin car  c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elles se tiennent minuscules et insignifiantes. Au ras du sol, \u00e0 l\u2019abri du vent. Caresse leur duvet soyeux, il les prot\u00e8ge du froid. Ne cherche pas leur odeur, elles se sont s\u00e9par\u00e9es de cet artifice trompeur. Tu me crois maintenant ? Je suis l\u00e0. Rel\u00e8ve-toi et continuons d\u2019avancer paume contre paume. J\u2019ouvre les yeux. Le ciel est si beau, bard\u00e9 de guirlandes d\u2019\u00e9toiles aux p\u00e9tales argent\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon corps frissonne sous le souffle du vent qui h\u00e9risse la surface tann\u00e9e de ma peau.Je suis si vieille que je ne peux m\u2019en souvenir. L\u2019amn\u00e9sie me frappe. Autant qu\u2019elle me sauve. 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