{"id":120852,"date":"2023-05-01T12:26:50","date_gmt":"2023-05-01T10:26:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=120852"},"modified":"2023-05-22T19:42:42","modified_gmt":"2023-05-22T17:42:42","slug":"techniques-04-fragments-de-corps-en-portraits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-04-fragments-de-corps-en-portraits\/","title":{"rendered":"#techniques #04 | fragments de corps en portraits"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que c\u2019est qu\u2019un dos \u00e9tranger. La t\u00eate, pench\u00e9e en avant, s\u2019enfonce dans les \u00e9paules, laissant appara\u00eetre une peau fonc\u00e9e et cuivr\u00e9e sous des cheveux intens\u00e9ment noirs. La femme se tient de dos, sur le devant de l\u2019espace. Comme un totem. Devant elle, comme si elle \u00e9tait la spectatrice unique d\u2019une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, un parterre de personnages. La juge de la d\u00e9tention et des libert\u00e9s est assise exactement en face, \u00e0 quelques m\u00e8tres. Elle se trouve sur une estrade de fa\u00e7on \u00e0 ce que son regard plonge sur sa victime, c\u2019est elle qui regarde de haut, la mise en sc\u00e8ne est soigneusement \u00e9tudi\u00e9e. \u00c0 gauche, le repr\u00e9sentant de la pr\u00e9fecture, \u00e0 droite, un avocat et une interpr\u00e8te. Au fond, derri\u00e8re la juge sur son promontoire, un huissier pianote sur un clavier. Mise en abyme, le public regarde la personne centrale de dos qui regarde la sc\u00e8ne devant elle. Pas de visage, des bribes d\u2019histoires racont\u00e9es par la juge perch\u00e9e. Un ton d\u2019inventaire de supermarch\u00e9. Elle s\u2019est enfuit de Guin\u00e9e \u00c9quatoriale, entr\u00e9e en Europe par l\u2019Espagne, arr\u00eat\u00e9e en Alsace pour vagabondage. Pas de papiers. Le dos se penche l\u00e9g\u00e8rement, \u00e9change de murmures avec l\u2019interpr\u00e8te. C\u2019est pas une fuite, c\u2019est un enl\u00e8vement. La pr\u00e9fecture ricane, se faire kidnapper dans la brousse pour \u00eatre envoy\u00e9e en Europe, on aura tout entendu. L\u2019huissier pianote. L\u2019Espagne, c\u2019est un r\u00e9seau de prostitution. L\u2019Europe, pour elle, c\u2019est les parkings pour poids-lourds, les arri\u00e8res-salles de troquets mal fam\u00e9s, les toilettes de stades abandonn\u00e9s. L\u2019avocat commis \u00e9coute l\u2019histoire comme s\u2019il \u00e9tait devant sa t\u00e9l\u00e9. Et l\u2019Alsace alors ? L\u2019Alsace, c\u2019est un train de nuit dans laquelle elle a saut\u00e9 pour fuir ses tortionnaires. Cela aurait pu \u00eatre pour n\u2019importe quel endroit. Faut pas. Faut pas monter dans des trains quand on n\u2019a pas de billet. Faut pas se prostituer. Regardez-moi, vous avez les yeux dans la vague, faut pas se droguer non plus. Pensez \u00e0 vos parents, jeune fille. Un peu de dignit\u00e9.&nbsp;<br>Christy a \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9e en Espagne, proc\u00e9dure de Dublin oblige. Ce que c\u2019est qu\u2019un dos sans papiers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que c\u2019est que des yeux qui ont peur. Il a de grands yeux tout ronds, il regarde autour de lui avec fr\u00e9n\u00e9sie, en qu\u00eate du moindre \u00e9v\u00e9nement suspect. Il tord ses doigts, une main puis l\u2019autre. Le bureau, les fauteuils, la chaise pos\u00e9e contre le mur l\u00e0-bas dans un coin, le bureau, les feuilles de papier, les stylos, le crayon, la gomme, la tasse de caf\u00e9 vide. Par la fen\u00eatre, la route qui passe en bas, le palier de la maison en face, les fen\u00eatres les unes apr\u00e8s les autres, le v\u00e9lo pos\u00e9 contre le lampadaire, le ciel et les nuages, le papillon qui vient de poser pr\u00e8s de la vitre. J\u2019\u00e9tais un enfant heureux et ma m\u00e8re est morte. Mon p\u00e8re m\u2019a dit qu\u2019elle \u00e9tait partie en voyage, j\u2019avais dix ans. Capite ? Une fissure au plafond, une t\u00e2che d\u2019humidit\u00e9 sur le mur, un carreau fendu sur le sol. Mon p\u00e8re \u00e9tait quelqu\u2019un de respect\u00e9 dans mon village en Italie. Mes oncles me donnaient de l\u2019argent, ils m\u2019aimaient bien. Capite ? Le regard s\u2019arr\u00eate sur une camionnette gar\u00e9e le long du trottoir. Silence durant une dizaine de secondes. Non, c\u2019est rien, c\u2019est un pigeon. La police m\u2019a mis sous protection, j\u2019\u00e9tais un enfant. La mafia tout autour de moi, la famille, mes voisins, l\u2019\u00e9picier m\u00eame. Capite ? Ses ongles coup\u00e9s trop ras, rong\u00e9s, l\u2019index de la main gauche manque, il se frotte les mains sans cesse, il s\u2019\u00e9pluche les doigts. Je suis devenu un monstre, \u00e0 dix-huit ans je pesais cent vingt kilos, j\u2019\u00e9tais militaire \u00e0 vingt-deux, j\u2019\u00e9tais un tifoso \u00e0 vingt-cinq. Un voyou, je cassais tout, je me battais avec tout le monde, j\u2019\u00e9tais toujours en taule. Capite ? Un groupe de jeunes filles discutent en attendant de pouvoir traverser la rue, elles rient de bon coeur. Un cycliste passe en sifflant. Il ne bouge plus, ses yeux ne bougent plus, ses doigts ne bougent plus. Je suis quelqu\u2019un de gentil, je ne suis pas m\u00e9chant. Dans une rue de Rome, j\u2019ai ouvert le coffre d\u2019une voiture, je m\u2019y suis allong\u00e9. J\u2019y suis rest\u00e9 des heures et des heures, elle a roul\u00e9 longtemps. J\u2019en suis sorti, j\u2019\u00e9tais ici. Capite ?<br>Fabio loge \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique, il a peur. Ce que c\u2019est que des yeux qui ont toujours peur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que c\u2019est que les mains d\u2019une veille femme. Elles sont pos\u00e9es sur son ventre comme si elles avaient besoin l\u2019une de l\u2019autre pour se soutenir. Pour se souvenir aussi. Les doigts de la main droite massent ceux de la main gauche et appuient sur les jointures des phalanges, l\u00e0-m\u00eame o\u00f9 les articulations sont devenues si \u00e9paisses. Les doigts de la main gauche massent aussi ceux de la main droite. Fut un temps, sans arthrose, o\u00f9 les d\u00e9li\u00e9s des doigts fins et agiles d\u2019une main caressaient les cordes d\u2019un violon qu\u2019ils pin\u00e7aient sur la touche en \u00e9b\u00e8ne du manche pendant que ceux de l\u2019autre tenaient d\u00e9licatement la base d\u2019un archet qu\u2019ils faisaient voler avec l\u2019aide du poignet ondulant sur un flot de notes de musique. Fut un temps o\u00f9 les mains jouaient ensemble sans m\u00eame se toucher. Sur la peau fine et rid\u00e9e du dos de ces mains se lisent les plaisirs et les souffrances. Les taches brunes dessinent la carte aux tr\u00e9sors des souvenirs, les veines gonfl\u00e9es de sang bleu \u00e9rigent des montagnes et creusent des vall\u00e9es, les sillons dans la peau figurent les champs de culture o\u00f9 le bl\u00e9 dor\u00e9 se laissait caresser par le vent. Ou par une autre main, ou par une bouche aimante. Sans perdre de sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, la main gauche s\u2019envole et vient se poser sur le bas d\u2019un visage. La soie du bout des doigts suit le contour de l\u00e8vres arides et translucides d\u2019un frottement d\u00e9licat, imperceptible. La main droite, charg\u00e9e d\u2019un verre rempli d\u2019eau rejoint sa jumelle et vient poser le bord du r\u00e9cipient sur la rive du gouffre que les l\u00e8vres entrouvertes esquissent. Le filet d\u2019eau dispara\u00eet, laissant perler quelques gouttes qui, lentement, glissent vers le menton. Avant que les doigts de la main gauche ne viennent les disperser en essuyant l\u2019eau lib\u00e9r\u00e9e, laissant mouill\u00e9s quelques fragments de peau blanche et us\u00e9e. Les mains retrouvent alors leurs places sur le ventre, les doigts tress\u00e9s entre eux lov\u00e9s dans le nid paisible d\u2019un repos retrouv\u00e9. De ces doigts si bavards, les mains partagent leurs souvenirs encore vivants avant de se laisser aller au bercement d\u2019une respiration courte et apais\u00e9e.<br>Madeleine s\u2019est endormie sur son fauteuil. Ce que c\u2019est que les mains d\u2019une vieille femme qui se souviennent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:12px\">Photo de\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/es\/@koflights?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Eduardo Barrios<\/a>\u00a0sur\u00a0<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/@koflights?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce que c\u2019est qu\u2019un dos \u00e9tranger. La t\u00eate, pench\u00e9e en avant, s\u2019enfonce dans les \u00e9paules, laissant appara\u00eetre une peau fonc\u00e9e et cuivr\u00e9e sous des cheveux intens\u00e9ment noirs. La femme se tient de dos, sur le devant de l\u2019espace. Comme un totem. Devant elle, comme si elle \u00e9tait la spectatrice unique d\u2019une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, un parterre de personnages. 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