{"id":121201,"date":"2023-05-06T14:02:08","date_gmt":"2023-05-06T12:02:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=121201"},"modified":"2023-05-06T15:03:15","modified_gmt":"2023-05-06T13:03:15","slug":"techniques-04-portraits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-04-portraits\/","title":{"rendered":"#techniques #04 | trois portraits"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong><em>J.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce que c\u2019est que la lumi\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p>Elle entre dans le salon chaotique et encombr\u00e9. Les murs et leurs \u00e9chafaudages d\u2019\u00e9tag\u00e8res surcharg\u00e9es de livres, la t\u00e9l\u00e9vision constamment travers\u00e9e de trucs d\u00e9biles qui l\u2019int\u00e9ressent pas, \u00e7a la fait bien marrer toutes ces conneries, la table marocaine finement sculpt\u00e9e sous l\u2019empilement des revues, les tasses \u00e0 moiti\u00e9 vides, les cendriers pleins, les fauteuils trapus noy\u00e9s sous les couvertures d\u00e9lav\u00e9es et froiss\u00e9es, le panier en osier pour le coussin du chat, le chat. Elle se cogne entre les obstacles vers la grande fen\u00eatre, baisse le store, \u00e0 toute vitesse, en faisant tournoyer la manivelle d\u2019une main, comme un lasso. Une moue crisp\u00e9e sur le visage maigre, une p\u00e2le grimace de douleur, comme sous un coup invisible. Elle rabaisse la farine moulue derri\u00e8re la vitre, qui d\u00e9chire ses yeux, br\u00fble, lui traverse la peau comme par infiltration, une intense flamb\u00e9e de blanc r\u00e9verb\u00e9r\u00e9e par le cr\u00e9pi clair de la maison d\u2019en face. Dans ce matin partout forc\u00e9ment des gens lev\u00e9s lav\u00e9s v\u00eatus nourris (pour la plupart) marchent passent entre les fa\u00e7ades, dans les rues, sillonnent les trottoirs. Dans les grandes villes elle l\u2019a bien vu, c\u2019est comme les bancs de poisson quand \u00e7a s\u2019engouffre par vagues dans les nasses de m\u00e9tro, en d\u00e9gringolant les escaliers invisibles, sinon solitaires, press\u00e9s, ou par deux, envelopp\u00e9s de paroles. La vari\u00e9t\u00e9 est grande des fa\u00e7ons de meubler la ville avec des corps, la vari\u00e9t\u00e9 est grande de se noyer dans les flaques d\u2019ombres, se calciner aux rayons de soleil. Chez elle c\u2019est plus r\u00e9duit et chaque jour \u00e7a meurt un peu plus encore&nbsp;: toutes ces rues des vitrines bouch\u00e9es de panneaux bois. La lumi\u00e8re \u00e7a lui fait surtout baisser la t\u00eate, relever la cagoule, fixer la pointe des chaussures par deux comme des gendarmes \u00e0 motos s\u2019amuseraient \u00e0 se passer l\u2019un devant, l\u2019autre derri\u00e8re, et alternatif. Ce que \u00e7a lui fait ce trop, ce bain de photons et d\u2019ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques, comme buter contre un mur, tomber dans l\u2019aveuglant repoussant, et elle aussit\u00f4t vomie \u00e9chou\u00e9e comme r\u00e9gurgit\u00e9e d\u2019\u00e9cume. Tout ce blanc d\u2019un coup \u00e7a lui \u00e9blouit l\u2019int\u00e9rieur de la t\u00eate, broie ses id\u00e9es en poudre et disperse les flocons d\u2019images, comme celle d\u2019un souvenir d\u2019il y a longtemps&nbsp;: le p\u00e8re agitait furieusement le cul du sac de ciment \u00e9ventr\u00e9 pour en faire tomber les ultimes poussi\u00e8res au-dessus du tas de grumeaux gris. Apr\u00e8s il faisait &nbsp;gicler l\u2019eau dans le crat\u00e8re. Hier elle a entendu le m\u00e9decin dire que c\u2019est la faute d\u2019une peau qui pousserait sur les yeux qu\u2019il faudrait s\u2019en occuper quand elle aura la possibilit\u00e9 mais l\u00e0 c\u2019est pas trop le moment. L\u2019autre maladie est revenue, lui bouffe tout le devant et le dedans. Elle a reconnu&nbsp;: pour tenir je fais comme avant je me coupe en deux, celle qui regarde \u2013 celle qui ferme les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong><em>B.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce que c\u2019est que recommencer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a lui prend \u00e0 peine une demie seconde d\u2019h\u00e9sitation \u00e0 peine le temps pour les mots de plonger se frayer un chemin jusqu\u2019\u00e0 va savoir o\u00f9&nbsp;? \u2013 dans quel endroit d\u2019autres mots d\u2019images de pens\u00e9es de sons de souvenirs heureux ou malheureux \u2013 quel refuge d\u2019un long continuum d\u2019ivresses plus ou moins comateuses \u2013 histoire de clouer la tristesse comme les chouettes d\u2019antan sur les portes des granges \u2013 pas vraiment une tristesse d\u2019ailleurs, s\u2019il fallait nommer l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e2me \u00e7a serait compliqu\u00e9 \u2013 une dr\u00f4le de grisaille ind\u00e9finissable \u2013 tra\u00eene-godasse \u2013 tenue \u00e0 distance respectueuse dans les grands fonds liquides \u2013 un temps englouti dissous recrach\u00e9 \u2013 elle s\u2019est r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 ce grand corps encombrant \u2013 toujours d\u00e9bordant, qui depuis longtemps se fige inexorablement \u2013 s\u2019enrobe de plus en plus \u2013 s\u2019\u00e9paissit se ralentit devient masse \u2013 empli de douleurs de raideurs de lourdeurs de vin de gin et de grognements \u2013 perd l\u2019\u00e9quilibre sans la canne ou le bras \u2013 r\u00e9clame \u2013 elle a encore soif \u2013 il est temps il est l\u2019heure de \u2013 la vie c\u2019est fait pour \u00e7a \u2013 les bons moments qu\u2019elle se donne \u2013 les bonnes affaires les bons restaurants \u2013 la vie rutilante \u2013 celle de l\u2019\u00e9t\u00e9 et de la douceur \u00e0 la fran\u00e7aise exhib\u00e9s dans la page Facebook \u2013 photos et plans \u00e0 l\u2019appui&nbsp;: B . et L. \u00e9taient ici pour lunch \u2013 chapeau de soleil immense terrasse parasols plats bouteilles et verres bloody marvelous \u2013 vaut mieux faire envie que votre piti\u00e9 \u2013 celle des voyages mais \u00e7a y est elle a eu son compte&nbsp;: les Etats-Unis, les croisi\u00e8res, les aurores bor\u00e9ales \u2013 les consommations sur le bateau plus ch\u00e8res que tout le voyage \u2013 faut dire aussi que l\u00e0-bas c\u2019est pas donn\u00e9, et puis quand tu payes qu\u2019en fin de partie&nbsp;! \u2013 l\u2019Egypte trois fois \u2013 bloody gorgeous \u2013 chanteuse d\u2019op\u00e9ra elle dit \u2013 part d\u2019un \u00e9clat de rire ph\u00e9nom\u00e9nal \u2013 une d\u00e9flagration \u2013 chanteuse d\u2019op\u00e9ra \u2013 je pourrai balancer tout ce que j\u2019ai \u2013 \u00ab&nbsp;Si tu pouvais recommencer ta vie tu ferais quoi&nbsp;?\u00bb \u00c0 peine une demie seconde pour l\u2019infinie consolation, le r\u00eave de triomphe de puissance et de surplomb \u2013 surgie de ce corps immense et formidable sa voix envo\u00fbtante s\u2019\u00e9l\u00e8ve vole, hypnotise des foules captives aux regards admirateurs et envieux. Elle leur fera voir ce qu\u2019elle a en r\u00e9serve elle leur fera \u00e9prouver ce feu qui ne demande qu\u2019\u00e0 jaillir. Elle sera r\u00e9par\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong><em>M. S.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>ce que c\u2019est que la n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Visage carr\u00e9. Les cheveux blonds. Un grand d\u00e9sordre de m\u00e8ches suffisamment organis\u00e9 (un doute subsiste), fr\u00f4lant les \u00e9paules. Elle a l\u2019habitude du rituel des rentr\u00e9es litt\u00e9raires et des promotions. Un air un peu fragile, poup\u00e9e aux yeux d\u2019un bleu tr\u00e8s clair, presque gris, des l\u00e8vres rouges, mobiles et charnues. Elle r\u00e9pond une nouvelle fois aux questions sur son dernier livre. Comment le sujet est venu, que lui est-il donc arriv\u00e9&nbsp;pour qu\u2019un fait totalement \u00e9tranger \u00e0 sa propre histoire r\u00e9veille ainsi une telle charge intime \u2013 pourquoi le retour de pans entiers de sa m\u00e9moire ? Pull couleur rouille, monotonie troubl\u00e9e et structur\u00e9e de quelques torsades. Le col large monte haut sous le menton bien dessin\u00e9. Veste \u00e0 fins carreaux de chevrons, comme une autre peau suspendue au dossier de la chaise. Elle avait perdu l\u2019envie et le chemin de son abri d\u2019\u00e9criture. Elle a entendu cette \u00e9mission \u00e0 la radio. Ce jour-l\u00e0 elle s\u2019est dit \u00e7a fera un bon sujet, \u00e7a me sortira du d\u00e9sert. La voix est douce et paisible, presque monocorde. Tr\u00e8s vite, presque d\u00e8s le d\u00e9but elle a perdu la ma\u00eetrise, plong\u00e9, s\u2019est sentie d\u00e9bord\u00e9e et envahie. La voix s\u2019anime, enfle, ou baisse et parfois s\u2019efface presque. La voix porte les enthousiasmes, les al\u00e9as, les doutes, la confusion des espaces du souvenir, la prise de possession progressive. La voix cite <em>ce qui n\u2019existe pas insiste, insiste<\/em> <em>pour exister<\/em>. La voix dit perdue, dit j\u2019oublie tout, dit sinc\u00e9rit\u00e9, c\u2019est la sinc\u00e9rit\u00e9 qui m\u2019a tenu lieu de colonne vert\u00e9brale dans la travers\u00e9e. Les mains tourbillonnent en mimant le remue-m\u00e9nage, elle hoche la t\u00eate, ou bien l\u00e8ve les yeux dans le vague. Remous internes. Parfois elle sourit. Elle parle de cet \u00e2ge incertain o\u00f9 ce qui ne se mesure pas fait basculer les destins dans la trag\u00e9die. Elle entend qu\u2019elle est \u00e9crivaine de l\u2019indicible, des secrets, des ambiances troubles. La t\u00eate s\u2019incline sur l\u2019\u00e9paule droite. La voix dit le travail d\u2019approcher le vide o\u00f9 les mots n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s, la voix dit \u00e7a tue toutes ces histoires d\u2019abus et d\u2019incestes sans mots ou bien banalis\u00e9s. La voix dit c\u2019est un lent poison. La main a grimp\u00e9 dans les cheveux, l\u2019index enroule une m\u00e8che, la lisse, descend, la reprend. Longtemps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J. Ce que c\u2019est que la lumi\u00e8re Elle entre dans le salon chaotique et encombr\u00e9. 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