{"id":121277,"date":"2023-05-07T23:13:03","date_gmt":"2023-05-07T21:13:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=121277"},"modified":"2023-05-09T13:07:48","modified_gmt":"2023-05-09T11:07:48","slug":"techniques-04-trois-portraits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-04-trois-portraits\/","title":{"rendered":"#techniques #04 | Trois portraits"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Ce que c\u2019est que devenir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Aux \u00e2mes bien n\u00e9es, la valeur n\u2019attend pas le nombre des ann\u00e9es<\/em>&nbsp;\u00bb. \u00c7a lui pla\u00eet bien, cette phrase, il ne sait m\u00eame pas, quelle importance, qui l\u2019a \u00e9crite, c\u2019est le prof de fran\u00e7ais qui l\u2019a dite en cours. Il s\u2019en rappelle encore aujourd\u2019hui, un an plus tard. Et dire qu\u2019il y en a qui le trouve con&nbsp;! En vrai, il ne saurait pas vraiment l\u2019expliquer, il la ressent plus qu\u2019il ne la comprend. \u00c7a claque, \u00e7a fait son petit effet, garanti, devant les autres, pour ambiancer, \u00e7a d\u00e9clenche toujours des rires. L\u2019\u00e9cole, il n\u2019aime pas, toujours des gens pour vous reprendre, dans tous les sens, qui veulent avoir le dernier mot parce qu\u2019il ont le privil\u00e8ge de l\u2019\u00e2ge. Alors, il lui faut bien savoir se d\u00e9fendre, pas se laisser manger le foie. Briser l\u2019autre sur le mur du sarcasme. Il a vu \u00e7a sur YouTube, l\u2019autre fois, un type expliquait comment retourner contre l\u2019agresseur la propre force de son attaque, c\u2019est \u00e7a qu\u2019il fait, renvoyer les f\u00e2cheux dans leur terrier, leur enfoncer le nez dans leur merde, les f\u00e2cheux, encore un mot qu\u2019il appr\u00e9cie, celui-l\u00e0, il le tient de son ann\u00e9e de cinqui\u00e8me. Il a sa petite collection, \u00e0 lui, qu\u2019il affute dans le silence de la torpeur d\u2019une salle de classe, il envoie, d\u2019un coup sec du poignet, les shurikens, pointu, dans son esprit, imagine les situations propices, les angles d\u2019attaques, l\u2019effet de surprise qu\u2019il sait produire. D\u2019une main experte, il r\u00e9cup\u00e8re ses \u00e9toiles plein la t\u00eate et les relance dans une ronde sifflante et virevoltante, autre angle, autre situation, autres attitudes&nbsp;; Cr\u00e9er de l\u2019incertitude, chez l\u2019interlocuteur&nbsp;; Il sait utiliser les avantages de son physique, ses joues encore rondes, reste d\u2019enfance, lui donnent encore un air innocent, m\u00eal\u00e9 \u00e0 l\u2019indolence de ses mouvements, il peut changer d\u2019appui \u00e0 tout moment. Son c\u00f4t\u00e9 hybride, <em>s<\/em><em>lime<\/em>, le rend fort, insaisissable. Le monde, celui des adultes, il l\u2019a compris de fa\u00e7on diffuse, aime les certitudes, l\u2019esprit de s\u00e9rieux et rejette, par la m\u00eame logique tout ce qui lui \u00e9chappe, la plasticit\u00e9, le flou, le gris. Lui, il est sur le fil, un funambule entre deux vides, celui des premiers \u00e2ges qui d\u00e9j\u00e0 s\u2019estompent, et celui de la raison, droit devant, vers lequel ils veulent le faire glisser, de force, au chausse-pieds. Il veut rester cette balle rebondissante, bien rouge, qu\u2019il retire de son nez et envoie \u00e0 toute force rebondir contre les murs qu\u2019on lui a trac\u00e9. Il veut laisser du d\u00e9sordre dans son sillage, faire parler sa force d\u2019inertie et si, un jour \u00e7a lui revient dans la gueule, ou que \u00e7a s\u2019\u00e9puise de soi-m\u00eame, tant pis, il aura au moins bien mis le bordel, miskine&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce que c\u2019est le souvenir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Crevette, ma petite crevette&nbsp;\u00bb. Les souvenirs \u00e7a a toujours un cheminement bizarre. A l\u2019improviste, \u00e7a arrive sans crier gare. Pourquoi l\u00e0, pourquoi maintenant en plein milieu du magasin tandis qu\u2019elle range les derniers arrivages de cahiers&nbsp;? Dans ces cas-l\u00e0, ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que \u00e7a se produit, elle s\u2019immobilise un instant, juste un instant, sans laisser le temps \u00e0 la fatigue, qui la guette sournoisement, de la saisir par les chevilles et de lui remonter tout le corps. Si elle l\u00e2che la bride\u2026 La vision qui l\u2019a prise, pourtant fugace, est bien nette&nbsp;: elle et sa grand-m\u00e8re ramassant la salicorne, sans doute \u00e0 la pointe du Si\u00e8ge m\u00eame si ce n\u2019est plus si clair. La chair verte, d\u2019un vert bien vif, presque phosphorescent, du v\u00e9g\u00e9tal, casse d\u2019un coup et s\u2019abandonne entre les doigts&nbsp;; le sel peu \u00e0 peu recouvre la main d\u2019une fine pellicule, r\u00e9v\u00e8le et avive les petites plaies que l\u2019empressement de l\u2019enfance avait fait oublier&nbsp;. Cela, par contre, elle le ressent vivement&nbsp;: dans un mouvement r\u00e9flexe, elle se met \u00e0 inspecter ses mains, la d\u00e9licieuse petite br\u00fblure, l\u00e0 o\u00f9 la cuticule de son pouce est arrach\u00e9e, elle l\u2019a presque per\u00e7ue. A fleur de peau, dans sa peau songe-t-elle, elle a toujours eu besoin de l\u2019incruster cette sensation. Une mani\u00e8re de retenir la vie, un point d\u2019ancrage dans le r\u00e9el, une marque dans la tra\u00eene de l\u2019existence, avec la piq\u00fbre comme un arr\u00eat, une fa\u00e7on de garder \u00e0 soi, en soi, que personne, m\u00eame par la force, ne pourra lui reprendre. C\u2019est exactement \u00e7a qu\u2019elle fait quand elle s\u2019offre un tatoo, marquer d\u2019un signe de croix ind\u00e9l\u00e9bile sa m\u00e9moire, marquer au dermographe, sentir la douleur et l\u2019encre la remplir, cette douleur, combler ces moments heureux ou p\u00e9nibles, mais importants, tous. Pour \u00eatre l\u00e9ger, il faut savoir appuyer l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a noue, chercher l\u2019attache et apr\u00e8s d\u2019une impulsion sauter dans le vide et continuer. Ne pas d\u00e9tourner les yeux, accepter et r\u00e9sister conjointement. L\u2019\u00e9poque avide de concepts nouveaux, \u00e0 vendre sur les plateaux t\u00e9l\u00e9 et dans les livres qui vont bien avec, appelle cela r\u00e9silience. La d\u00e9finition psychologisante ne lui convient pas, trop plastique, trop molle, mais son acception en physique, elle l\u2019a retenue&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>v<\/em><em>aleur caract\u00e9risant <\/em><em>l<\/em><em>a r\u00e9sistance au choc du m\u00e9tal<\/em>&nbsp;\u00bb, elle en aime l\u2019id\u00e9e et la retourne souvent pendant le travail. Elle, si fine, en savoure la pesanteur, la mat\u00e9rialit\u00e9, \u00e7a claque, \u00e7a ne plie pas au moindre souffle, il y a de la pl\u00e9nitude et de la franchise, c\u2019est direct, \u00e7a ne tortille pas. Mais, dans le m\u00eame mouvement, \u00e7a \u00e9pouse, fait corps, coule incandescent au creux de la veine, et \u00e0 force de friction, \u00e7a monte en temp\u00e9rature, et tout est vaporis\u00e9, quelque part, invisible, mais pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce que c\u2019est que les mots<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Certains mots sont intraduisibles. Ce sont des n\u0153uds. Ce sont des sensations qui font n\u0153ud, qui font corps dans la chair. Certains mots ne s\u2019expriment pas, ils sont incarn\u00e9s, ils sont en nous ils sont, au creux de la poitrine. \u00c0 chaque inspiration. \u00c0 chaque expiration. Ils sont dans les battements de notre c\u0153ur. Ils sont dans le flux et le reflux du sang. Elle les voit et les sens plus qu\u2019elle ne les entend. La t\u00e9l\u00e9 a beau brailler, elle ne l\u2019\u00e9coute pas vraiment, un bruit de fond, pendant que les bulles de sa journ\u00e9e \u00e9coul\u00e9e remontent \u00e0 la surface. Elles gonflent, ont leur propre inertie, et puis grosses, elles lib\u00e8rent d\u2019elles-m\u00eames. La fatigue lui fait cela, tous les soirs, la fatigue rend son corps \u00e0 sa propre g\u00e9ographie. C\u2019est un paysage que les gestes, ses gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s au fil des heures, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9. Des failles, des creux, dans les reins, la carcasse, elle est jeune, mais d\u00e9j\u00e0 cela grince, baille un peu dans les coins. Des ombres et des murmures s\u2019y sont tapis. La t\u00e9l\u00e9 est trop forte, la lueur cathodique forme un halo protecteur, le son un refuge. Les mots des voix peuvent alors ressortir, se glisser au dehors sans fracas. Chacun sa forme, sa texture, son odeur comme les peaux qu\u2019elle lave, qu\u2019elle frotte, dont elle retire l\u2019odeur &#8211; provisoirement &#8211; et qui reviennent \u00e0 leur v\u00e9rit\u00e9 premi\u00e8re. Les vieux, ses petits vieux, les mots ils les oublient et les laissent sortir sans fard, sans plus le souci de la convenance, dans leur nudit\u00e9, leur crudit\u00e9. Elle croit que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle aime ce qu\u2019elle fait m\u00eame si \u00e7a blesse, m\u00eame si \u00e7a use. \u00c0 l\u2019\u00e9cole les mots lui jouaient des tours, il fallait toujours les interpr\u00e9ter, les triturer, pour leur donner un sens, toujours abstrait et qui lui \u00e9chappait. Dans son m\u00e9tier, elle n\u2019\u00e9prouve plus cette g\u00eane ressentie alors. Les mots ne sont plus les mots, ce sont des personnes, des voix, des histoires, des sentiments, des col\u00e8res, des engueulades parfois aussi. Il y a en eux une urgence, une adh\u00e9rence qu\u2019elle ne retrouve pas ailleurs. La t\u00e9l\u00e9 l\u2019\u00e9claire de biais, dans sa lucarne des plages paradisiaques, des corps, pas ceux dont elle s\u2019occupe pour la toilette, d\u2019autres corps, trop sains, trop bronz\u00e9s, trop muscl\u00e9s. Leurs mots dans la vantardise, l\u2019invective ou la s\u00e9duction couvrent ceux que l\u2019on lui adresse dans son propre salon. Un homme lui parle. Elle le connait bien, il la c\u00f4toie dans son intimit\u00e9 plus qu\u2019il ne l\u2019a partage. \u00c7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 comme \u00e7a. Elle le sait et elle peine \u00e0 y croire. Les mots, les gestes, les regards entre eux sont des mues, des peaux mortes laiss\u00e9es \u00e0 l\u2019abandon comme des vieilles guenilles. \u00c7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 comme \u00e7a et elle le sait. Elle ne veut plus y penser.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce que c\u2019est que devenir \u00ab&nbsp;Aux \u00e2mes bien n\u00e9es, la valeur n\u2019attend pas le nombre des ann\u00e9es&nbsp;\u00bb. \u00c7a lui pla\u00eet bien, cette phrase, il ne sait m\u00eame pas, quelle importance, qui l\u2019a \u00e9crite, c\u2019est le prof de fran\u00e7ais qui l\u2019a dite en cours. Il s\u2019en rappelle encore aujourd\u2019hui, un an plus tard. 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