{"id":121614,"date":"2023-05-13T13:14:39","date_gmt":"2023-05-13T11:14:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=121614"},"modified":"2023-05-13T15:20:20","modified_gmt":"2023-05-13T13:20:20","slug":"revisite-variations-wajsbrot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/revisite-variations-wajsbrot\/","title":{"rendered":"#techniques #05 | variations Wajsbrot"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Je me r\u00e9veille. Les carreaux de la fen\u00eatre encadr\u00e9s de rideaux jaunes tirant sur le paille. Trois hirondelles passent. Une d\u2019abord, suivie de deux autres. Les branches de t\u00eate du sapin fr\u00e9missent. Au fond : le ciel d\u00e9j\u00e0 bleu.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><br>Au tout d\u00e9but est \u00e9crit \u00ab Je me r\u00e9veille \u00bb. Les d\u00e9s sont jet\u00e9s d\u2019embl\u00e9e. Je est le protagoniste. Il a son importance. Primordiale. Le Je majuscule s\u2019expose, se met \u00e0 nu. Au fil de la lecture, un paradoxe : on comprend bien ici que la sc\u00e8ne d\u00e9crite n\u2019est pas un simple tableau. Le rythme joue sur deux temps. Ce ne peut \u00eatre un simple hasard. Alternance de phrases verbales et nominales. Il y a un verbe, puis il n\u2019y en a plus. Trois fois. R\u00e9p\u00e9t\u00e9 sur six phrases. Il ne faut pas n\u00e9gliger cela. C\u2019est de ses sentiments et pas de la sc\u00e8ne bucolique et na\u00efve qu\u2019il s\u2019agit. La narratrice s\u2019en d\u00e9douane en interposant le carreau de la fen\u00eatre. Il faut l\u2019assourdir, la prot\u00e9ger autrement, la mettre au second plan. Changer de pronom nominal ? Non le r\u00e9cit serait fauss\u00e9. On ne peut pas se permettre de remplacer \u00ab Je me r\u00e9veille \u00bb, par \u00ab Elle se r\u00e9veille \u00bb, cela serait malhonn\u00eate. Il faut garder le Je. Essayons de le placer en troisi\u00e8me position. Tout en lui laissant un r\u00f4le actif ! C\u2019est elle qui vit cette sc\u00e8ne apr\u00e8s tout. En arrivant troisi\u00e8me ni il ne rompt, l\u2019alternance du nominal et du non nominal ni il se trouve trop mis en lumi\u00e8re. La subtilit\u00e9 r\u00e9side \u00e0 ne pas le mettre non plus \u00e0 la fin. Trop visible. En troisi\u00e8me position c\u2019est mieux. Comme si l\u2019auteur en avait fait un contrepied. Sorte de contreplong\u00e9e. \u00c7a donne de la profondeur. Le rythme n\u2019est pas rompu. Le texte se joue en six phrases. Le Je a la tierce place sans pour autant en perdre sa majuscule. Il se dresse en fronti\u00e8re entre l\u2019ext\u00e9rieur et l\u2019int\u00e9rieur, juste avant la c\u00e9sure. L\u2019espace gagne en profondeur. On ne consid\u00e8re plus que le dedans et le dehors. Le milieu nous fait basculer de l\u2019int\u00e9rieur vers l\u2019ext\u00e9rieur. Quatre dimensions et non pas deux. Se pose alors la question de la place des hirondelles ? La solution de la permutation simple avec le Je semble la plus \u00e9vidente. Elles deviennent un sujet vivant, sans laisser la fen\u00eatre prendre le devant de la sc\u00e8ne. Ce ne serait alors plus l\u2019\u00e9vocation d\u2019un tableau printanier, mais une nature morte. Les hirondelles premi\u00e8res. Le camouflage du protagoniste est parfait. D\u2019ailleurs ne dit-on pas commun\u00e9ment que les hirondelles annoncent le printemps ?<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><br>Trois hirondelles passent. Une d\u2019abord, suivie de deux autres. Je me r\u00e9veille. Les carreaux de la fen\u00eatre encadr\u00e9s de rideaux jaune paille. Les branches de t\u00eate du sapin fr\u00e9missent. Au fond : le ciel d\u00e9j\u00e0 bleu.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><br>Rien n\u2019est anodin. Chaque d\u00e9tail compte. C\u2019est cela qu\u2019il faut ressentir. La quatri\u00e8me phrase \u00ab Les carreaux de la fen\u00eatre encadr\u00e9s de rideaux jaune paille \u00bb est beaucoup plus longue. Comme un soupir interrompant un discours hach\u00e9 et pr\u00e9cipit\u00e9. Peut-\u00eatre en le pla\u00e7ant tout \u00e0 la fin cela soulagerait la lassitude qu\u2019il provoque au milieu du texte. On en tire un triple b\u00e9n\u00e9fice. Premi\u00e8rement, l\u2019effet de surprise. Quel lecteur ne s\u2019est jamais assoupi apr\u00e8s le pic-nique dominical dans l\u2019herbe verte, l\u2019estomac bienheureux et la paupi\u00e8re lourde, sombrant avec d\u00e9lice berc\u00e9 par le chant des oiseaux ? Il n\u2019existe pas de plus doux r\u00e9veil. Le chant d\u00e9licat du vent dans les branches. On s\u2019\u00e9tire o\u00f9 l\u2019on b\u00e2ille bruyamment. Les rires des enfants jouant un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart. On se sent bien, en osmose totale avec la nature. Il y a quelque chose qui sonne faux dans cette \u00e9vocation. Ici, il n\u2019y a pas de bruit. Ici, les oiseaux ne chantent pas. Ici, les carreaux et l\u2019\u00e9paisseur des rideaux isolent suffisamment pour que l\u2019on ne puisse entendre le bruit du vent. Ici le r\u00e9veil est brutal de son silence. Il n\u2019est m\u00eame pas pr\u00e9cis\u00e9 si la narratrice r\u00eavait auparavant\u2026 Dormait-elle seulement ? Enfin, cela permet un recadrage spatial : le lecteur est projet\u00e9 avec violence de sa paisible sieste champ\u00eatre directement derri\u00e8re le carreau. Emprisonn\u00e9. D\u2019autant plus surpris qu\u2019il ne s\u2019y attendait pas. D\u2019ailleurs, dans quelle pi\u00e8ce se trouve-t-elle ? Rien ne permet d\u2019affirmer que c\u2019est une chambre \u00e0 coucher : on peut tout aussi bien suspendre des rideaux jaunes avec embrases dans un salon, ou bien en tissu un peu plastifi\u00e9 que l\u2019on peut rencontrer aussi bien dans les chambres d\u2019un h\u00f4tel de banlieue, d\u2019un hospice, ou du dortoir d\u2019une colonie de vacances.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><br>Trois hirondelles passent. Une d\u2019abord, suivie de deux autres. Je me r\u00e9veille. Les branches de t\u00eate du sapin fr\u00e9missent. Au fond : le ciel d\u00e9j\u00e0 bleu. Les carreaux de la fen\u00eatre encadr\u00e9s de rideaux jaune paille.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><br>Le vrai sujet trait\u00e9 est plus du domaine de l\u2019angoisse. Une angoisse sourde. Le vrai sujet n\u2019est-il pas hors du cadre pr\u00e9sent\u00e9 ici ? Que vient faire cette t\u00eate vertigineusement accroch\u00e9e en haut de l\u2019arbre ? Qui a d\u00e9j\u00e0 vu un sapin fr\u00e9mir ? D\u2019ailleurs pourquoi ce choix du sapin ? Le choix \u00e9voque plut\u00f4t l\u2019hiver. Arbre caduc. Que vient-il faire dans cette sc\u00e8ne printani\u00e8re ? La narratrice aurait tout aussi bien pu choisir un orme, un \u00e9rable, un ch\u00eane\u2026 Le choix est quasi infini parmi les arbres qui refleurissent au printemps. Pourtant, elle a choisi le sapin. Le sapin est vert toute l\u2019ann\u00e9e. C\u00e9l\u00e9br\u00e9 aux f\u00eates de No\u00ebl. \u00c0 la premi\u00e8re lecture, cela ne choque pas. La relecture laisse une sensation bizarre. Un go\u00fbt amer restant en fond de gorge.<br>Les chiffres ont leur importance, il y a trois hirondelles. Une. Seule. Puis deux. Une t\u00eate. Deux rideaux. Quelle est la couleur des carreaux ? Sont-ils propres ou couverts de poussi\u00e8re ? L\u2019adjectif d\u00e9j\u00e0 devant le bleu \u00e9voque-t-il l\u2019aube naissante ou fait-il r\u00e9f\u00e9rence au noir profond qui pr\u00e9c\u00e8de ?<br>Et ce jaune paille qui cl\u00f4t le cercle de l\u2019angoisse du temps qui file comme d\u00e9j\u00e0 un peu brul\u00e9 au dur soleil de l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me r\u00e9veille. Les carreaux de la fen\u00eatre encadr\u00e9s de rideaux jaunes tirant sur le paille. Trois hirondelles passent. Une d\u2019abord, suivie de deux autres. Les branches de t\u00eate du sapin fr\u00e9missent. Au fond : le ciel d\u00e9j\u00e0 bleu. Au tout d\u00e9but est \u00e9crit \u00ab Je me r\u00e9veille \u00bb. Les d\u00e9s sont jet\u00e9s d\u2019embl\u00e9e. Je est le protagoniste. 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