{"id":121640,"date":"2023-05-15T08:53:44","date_gmt":"2023-05-15T06:53:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=121640"},"modified":"2023-05-15T08:53:45","modified_gmt":"2023-05-15T06:53:45","slug":"techniques-06-dapres-palomar","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-06-dapres-palomar\/","title":{"rendered":"##Techniques #06 | D&rsquo;apr\u00e8s Palomar"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Plusieurs textes. Peut-\u00eatre long \u00e0 lire. Peut-\u00eatre chiant. Peut-\u00eatre que \"peut-\u00eatre\" est \u00e0 bannir. En tous cas une prolif\u00e9ration. Preuve par neuf. Neuf le chiffre ou neuf diff\u00e9rent de d'habitude ? Fabrication de timbres-poste. C'est du courrier que l'on r\u00e9dige sur du timbre-poste. Et plus c'est petit plus \u00e7a devient grand, insondable. Donc on ne sonde pas trop non plus. On ne canule pas. On essaie en tous cas. Et l'ordre dans tout \u00e7a. Chronologique, anti ? Pas tr\u00e8s important. On ne procrastine pas en se servant de l'ordre, en prenant l'ordre comme pr\u00e9texte. <\/code><\/pre>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Distance<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prendre de la distance. Effectuer un mouvement de recul. Ne pas rester coll\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Se d\u00e9tacher peu \u00e0 peu de l\u2019\u00e9vidence, du clich\u00e9, d\u2019une id\u00e9e toute faite . Consid\u00e9rer l\u2019ensemble. Les tenants et aboutissants. Poss\u00e9der un peu de bon sens , le faire hurler si possible dans l\u2019\u00e9treinte afin qu\u2019il s\u2019amollisse devienne plus coulant. Puis s\u2019installer en p\u00e9riph\u00e9rie, en marge, en orbite. Devenir spectateur sur les gradins. Trouver une bonne place si possible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qu\u2019y a t\u2019il donc \u00e0 voir ainsi qui ne soit d\u00e9j\u00e0 vu mille fois et revu. Ce n\u2019est sans doute pas ce qu\u2019il y a \u00e0 voir l\u2019important. C\u2019est le point de vue o\u00f9 on se situera pour voir. Chercher en premier lieu le point de vue. T\u00e2tonner au besoin. Ne pas emprunter les sentiers battus. Se perdre en consid\u00e9rations puis lever le nez, se fier aux \u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Estimer la distance. Respecter la distance. Appr\u00e9cier la distance. L\u2019appr\u00e9hender. La craindre. \u00c9valuer la distance. Se tenir \u00e0 bonne distance. Maintenir une distance. Gommer, effacer la distance. Briser la glace. Affronter la distance. Ne pas tenir compte de la distance. Subir le choc de plein fouet. Se retrouver en \u00e9tat de choc. Se remettre du choc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Recommencer \u00e0 prendre de la distance, etc, etc<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Tendre<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Il faut tendre, sans \u00eatre tendre, c\u2019est \u00e0 dire, ne pas c\u00e9der comme le beurre c\u00e8de au couteau qui rabote la motte ( n\u00e9gligemment le plus souvent) Il faut dire au couteau:  <em>Ce n\u2019est pas parce que je compte pour du beurre qu\u2019il faut en profiter<\/em> ! Il faut tendre l\u2019oreille, sans \u00eatre dur de la feuille. Ceci \u00e9tant dit si on tend l\u2019oreille, ce n\u2019est pas ce qu\u2019elle va capter qui nous int\u00e9ressera en premier lieu, mais plut\u00f4t se concentrer sur cette action machinale, vous savez, qui consiste \u00e0 tendre une oreille. Comment tendre une oreille sans se casser les pieds, ou les casser aux autres, un enjeu de taille. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">  Le placement du corps tout entier doit avoir une importance. Selon que l\u2019on se tient de face ou de profil, on ne peut tendre l\u2019oreille de la m\u00eame fa\u00e7on. Idem si l\u2019on est assis ou debout, voire allong\u00e9, et encore vivant ou mort, \u00e0 dix-huit m\u00e8tres de profondeur sous l\u2019eau ou au sommet d\u2019un poteau t\u00e9l\u00e9graphique. Le son frappe l\u2019oreille suivent une r\u00e8gle de tangentes assez absconse mais bien r\u00e9elle.<br>Tendre du linge sur un fil demandera aussi un peu d\u2019attention. Ne pas perdre de vue le fil, tout en tenant d\u2019une main l\u2019\u00e9pingle, de l\u2019autre la chemise\u2014 si c\u2019est bien une chemise ( on peut le v\u00e9rifier et modifier le mot \u00e7a ne changera pas grand chose sauf la phrase). Tendre vers le mieux, s\u2019efforcer vers \u00e7a est \u00e0 prendre avec des pincettes, sachant d\u2019une part que le mieux est l\u2019ennemi du bien et que d\u2019autre part il faut savoir d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient avant de pr\u00e9tendre se rendre o\u00f9 que ce soit. Mais si c\u2019est vers un mieux, il y a de grandes chances que l\u2019origine soit<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Un bien que l\u2019on ne saurait supporter en l&rsquo;\u00e9tat<\/li>\n\n\n\n<li>Un mal que l\u2019on cherche \u00e0 renommer<\/li>\n\n\n\n<li>Une \u00e9nigme, on ne sait pas d\u2019o\u00f9 l\u2019on part on se contente simplement d\u2019embo\u00eeter le pas du plus grand nombre vers le mieux.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">  Il faut noter les pistes consciencieusement pour ne pas s\u2019\u00e9garer inutilement.<br>Tendre vers une certaine pr\u00e9cision, mais sans jamais l\u2019atteindre de plein fouet, aucun carambolage n\u2019am\u00e9liore la pr\u00e9cision. Aucun carambolage n\u2019apporte quoique ce soit de bien pr\u00e9cis si l\u2019on n\u2019en meurt pas, qu\u2019on ne se retrouve pas h\u00e9mipl\u00e9gique, amn\u00e9sique, amput\u00e9, groggy ou m\u00eame indemne. On a juste assist\u00e9 \u00e0 un carambolage, peut-\u00eatre m\u00eame avoir endoss\u00e9 un r\u00f4le de premier plan, mais il ne vaut mieux pas profiter de l\u2019occasion pour tendre vers la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 tout de m\u00eame,  o\u00f9 ce qui est la m\u00eame chose, vers une id\u00e9e toute faite. La pr\u00e9cision ne s\u2019atteint pas plus que la perfection, elle se rumine seulement, elle se r\u00eave, on peut la d\u00e9sirer certes, la convoiter, mais la poss\u00e9der serait beaucoup trop grossier. Tendre vers un soup\u00e7on de modestie \u00e0 ce moment l\u00e0 si l&rsquo;on sent  que   l\u2019on s\u2019\u00e9gare, si l&rsquo;on tend vers l&rsquo;abus, l&rsquo;extr\u00eame. <br>  Dans la tendance moderne d\u2019arriver avant d\u2019\u00eatre parti, tendre est un verbe oubli\u00e9. Enterr\u00e9. Mais dont il faudra tout de m\u00eame faire l&rsquo;effort se souvenir pour ne pas sombrer \u00e0 la fin des fins. Et puis par piti\u00e9, ne pas s\u2019attendrir pour autant comme un bifteck sous le plat du  couteau du boucher. Ne pas se ramollir. Quand bien m\u00eame l&rsquo;adversit\u00e9 produirait autant d&rsquo; efforts d\u00e9mesur\u00e9s pour nous nous maintenir dans l&rsquo;ignorance ou dans l&rsquo;oubli. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">  Se r\u00e9veiller le matin et toujours  voir en premier inscrit sur  un<em> post-it <\/em> qu\u2019on aura coll\u00e9 sur la table de chevet la veille. TENDRE. En lettres capitales . Ma\u00eetre mot d\u2019un d\u00e9but de journ\u00e9e . Ensuite si besoin est,  se d\u00e9tendre en se levant, prendre une douche, un caf\u00e9 si c\u2019est absolument n\u00e9cessaire. si l\u2019on a pris l\u2019habitude de s\u2019imposer ce genre d\u2019habitudes. Ce qui n\u2019emp\u00eache nullement de tendre \u00e0 les r\u00e9duire voire les supprimer si elles ne vous servent \u00e0 rien, si ce ne sont que de simples programmes install\u00e9s <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Se lancer<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il faut vous lancer\u2026 on ne sait pas comment vous le dire\u2026 et sur tous les tons\u2026 lancez-vous\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">  Je mis un temps avant de comprendre qu\u2019ils s\u2019adressaient \u00e0 moi. Ou du moins \u00e0 eux-m\u00eames au travers de moi. Car il est extr\u00eamement rare que l\u2019on s\u2019adresse vraiment \u00e0 moi tel que je suis. Moi-m\u00eame y parvenant une fois tous les dix ans et encore, assez difficilement Il fallait donc se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Il fallait se lancer aussi dans cette approche. Je n\u2019\u00e9tais ni plus ni moins qu\u2019un \u00e9pouvantail, un homme de paille, \u00e0 moiti\u00e9 Turc. Il insistaient sur la t\u00eate. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">  Se lancer\u2026 ils me la baillaient belle. On ne se lance pas comme \u00e7a sans y penser. Sans y r\u00e9fl\u00e9chir. Sans \u00e9tablir de plan en tous cas. Peser le pour et le contre en amont mais aussi en aval. On oublie toujours l\u2019aval. Sans compter qu\u2019il faut en premier lieu une rampe de lancement. Une arm\u00e9e d\u2019ing\u00e9nieurs, des super calculateurs. Sans oublier la mati\u00e8re premi\u00e8re, le b\u00e9ton, l\u2019acier, le fer. Sans oublier la bonne volont\u00e9, une quantit\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9cise de hargne, ajout\u00e9 \u00e0 quelques soup\u00e7ons de na\u00efvet\u00e9. Et puis c\u2019est tellement trivial de le dire mais il faut tout de m\u00eame le dire,  pour se lancer il faut surtout le nerf de la guerre. \u00c7a ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval bai cerise  venu. Tout une machinerie \u00e0 mettre en branle, pour d\u00e9gotter le fameux nerf.<br>  Sans oublier tous ces rencards. Rendez-vous chez le banquier avancez de deux. Rendez-vous \u00e0 l\u2019Urssaf reculez de trois. Sans oublier l\u2019imprimeur, combien pour une publicit\u00e9 de lancement je vous prie. Et si je ne prends  que le recto ? Attendez il me reste peut-\u00eatre quelques pennies pour une ou deux capitales. C\u2019est bien les Capitales pour lancer une campagne de lancement non. Ne pas \u00eatre trop b\u00e9gueule. Voir grand. Un flyer format A5. Avec en gros Demain, JE me lance.. Venez assister au spectacle. Deux francs six sous la place. Et ne croyez pas qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019homme Canon. Une vieille resuc\u00e9e de Luna parc. Rien de tout \u00e7a.<br>   Juste une tentative burlesque, tragique, comique ? Ah ah ah myst\u00e8re et boule de gomme, vous le saurez si vous achetez le billet. Tarif promotionnel pour les Cents premiers : un francs vingt-cinq centimes seulement pour en prendre, EN AVANT PREMIERE , plein les mirettes. Lancez-vous !  laissez-vous tenter ! Venez nombreux  assister au lancement.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;abondance, la mesure<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">  <p>Tout \u00e7a pourrait rendre  cingl\u00e9. Peut-\u00eatre est-il d\u00e9j\u00e0 trop tard. Cette profusion d\u2019id\u00e9es qui ne cesse de se d\u00e9verser comme l\u2019eau d\u2019une fontaine de jardin, une fontaine qui s\u2019autopompe en circuit clos. Les nains de jardin tout autour restent silencieux. Un merle moqueur se moque. Prisonnier de l\u2019abondance, vilain condamn\u00e9 \u00e0 la servilit\u00e9 pire qu\u2019ob\u00e9ir , serf mis\u00e9rable. Le malgr\u00e9-soi revient \u00e0 fond de train. La victime. Un peu de mesure mon petit vieux. Tout \u00e0 fait le genre de victime qui \u00e9tablit m\u00e9ticuleux le compte des lunettes, de dents en or, de cheveux dans les camps. On compte et puis on balance sur le tas, des montagnes se cr\u00e9ent ainsi. Des concr\u00e9tions infinies. Le malgr\u00e9-soi capot. Mais quel petit salaud. Petit doigt sur la couture du pyjama ray\u00e9. Non mais tu te rends compte, toi qui voulais r\u00e9sister. Preuve qu\u2019on ne change pas si facilement sa nature. Que pour certain la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un ma\u00eetre va se loger dans la profondeur la plus d\u00e9bile de l\u2019\u00eatre. \u00catre ainsi domin\u00e9 par sa propre abondance, ne pas savoir comment lui r\u00e9sister. Une soumission terrifiante, quand on y pense.<\/p>   <p>Que la mesure jaillisse de ce tas de boue, en fabrique un golem, pr\u00e9serve les enfants prisonniers du ghetto. Tomber \u00e0 genoux. Implorer la g\u00e9om\u00e9trie. Allumer des cierges au Nombre d\u2019Or. Se mettre \u00e0 plat ventre devant la moindre repr\u00e9sentation d\u2019un fantasme de simple, d\u2019aust\u00e9rit\u00e9.<\/p>   <p>Puis une fois la bonne conscience refaite, repartir ventre \u00e0 terre. Se vautrer dans l\u2019abondance de nouveau. Se r\u00e9veiller la nuit pour mieux encore la servir. Des fois qu\u2019on aurait eut malheur de laisser passer une id\u00e9e. Des fois que la culpabilit\u00e9 nous tenaillerait d\u2019avoir laisser sans contr\u00f4le la main mise sur la profusion. Des fois qu\u2019on toucherait enfin la flamme, qu\u2019elle nous liquiderait nous consumant comme il faut. Carbonisation totale de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, fauch\u00e9 en plein vol. Combustion impeccable, petit tas de cendres choyant au sol, vite balay\u00e9 par les grands vents, la pluie, aval\u00e9 aussit\u00f4t par les terres, la rigole qui zigzag entre les limaces, les salades. Dig\u00e9r\u00e9 par l\u2019oubli.<\/p>   <p>Chaque jour c\u2019est ainsi que Sisyphe vit. Et \u00e7a ne lui viendrait pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e de laisser tomber son caillou, de dire <em>\u00e7a suffit comme \u00e7a<\/em> les conneries. De prendre sa serviette de bain, de se rendre \u00e0 la plage, de piquer une t\u00eate puis d\u2019aller s\u2019allonger sur le sable, se r\u00f4tir la couenne au soleil. De prendre du bon temps. <\/p>   <p>Un sacr\u00e9 manque d\u2019imagination finalement.<\/p>   <p>\u2014<em>La mesure viendra d\u2019elle-m\u00eame ou bien ne viendra pas.<\/em> <\/p>   <p>C\u2019est ce que rumine Sisyphe comme but ou comme raison. Sans doute est-ce la seule possibilit\u00e9 d\u2019imagination une fois que toutes les autres auront \u00e9t\u00e9 dans l\u2019ivresse, la fi\u00e8vre, \u00e9puis\u00e9es.<\/p>   <p>\u2014<em>Br\u00fbler l\u2019abondance , la mesure,  par les deux bouts.<\/em><\/p> <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Voir du dehors quand on est mort <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que l\u2019on peut voir du dehors, depuis la mort est apaisant. Il ne sert strictement \u00e0 rien de s\u2019\u00e9nerver. Il n\u2019y a plus la moindre raison de s\u2019\u00e9nerver, ou d\u2019avoir peur, ou de continuer \u00e0 porter des \u0153ill\u00e8res. \u00catre vivant n\u00e9cessite des \u0153ill\u00e8res. L\u2019illusion est \u00e0 ce point totale du temps et de l\u2019espace, que pour se diriger dans la vie il faut des \u0153ill\u00e8res quand on est dans la vie. Quand on est mort plus d\u2019espace-temps pour voir il suffit juste d\u2019y penser, de vouloir voir. Et c\u2019est instantan\u00e9. La chose \u00e0 voir nous est donn\u00e9e aussit\u00f4t \u00e0 voir. Comment voir une chose quand on est mort sans tous les outils, les sens qui nous permettaient, vivant , de la voir.<br>C\u2019est simple il suffit de se d\u00e9tacher d\u2019une ancienne vision subjective et donc fausse la plupart du temps. Encore que dans la mort les choses \u00e0 voir ne soient pas plus justes que fausses. Ni agr\u00e9ables ou d\u00e9sagr\u00e9ables.<br>Les choses que l\u2019on voit quand on est mort sont de la m\u00eame neutralit\u00e9 que celui qui les voit. Et comment ne pourrait-on pas \u00eatre neutre dans cet \u00e9tat l\u00e0 ? Comment pourrait on encore \u00e9prouver la plus petite pr\u00e9f\u00e9rence, le moindre engouement, de la d\u00e9ception, de l\u2019aversion, ou on ne sait quoi encore qui ne cesse de casser les pieds des vivants.<br>\u00catre mort et regarder les choses ainsi comme du dehors, mais c\u2019est bien s\u00fbr une expression. Car mort la notion de dehors et de dedans dispara\u00eet elle-aussi.<br>La question est ensuite de savoir si le ph\u00e9nom\u00e8ne se produit de fa\u00e7on instantan\u00e9e. Est-ce que l\u2019on perd imm\u00e9diatement toute subjectivit\u00e9 envers ce que l\u2019on voit quand on pense \u00e0 quelque chose. Est-ce que penser \u00e0 quelque chose est encore possible durant un certain temps. Le temps de la d\u00e9composition du corps par exemple.<br>On pense tant qu\u2019il a \u00e0 bouffer pour les vers, ou les asticots, nos pens\u00e9es transitent ainsi vers un monde d\u2019invert\u00e9br\u00e9s les nourrissent, comme nos pens\u00e9es nourrissent la terre, \u00e9quilibre les taux, le ph, fournit suffisamment d\u2019acide ou d\u2019alcalinit\u00e9 aux sols. Ce n\u2019est pas si sot de songer que la chimie de nos pens\u00e9es dans le ph\u00e9nom\u00e8ne de la d\u00e9composition r\u00e9\u00e9quilibre l\u2019argile, la glaise, la faune, la flore. Ce serait un minimum, la moindre des politesses.<br>Regarder n\u2019est pas le bon mot. Contempler le monde du dehors. Peut-\u00eatre que la d\u00e9composition m\u00e8ne \u00e0 un certain \u201cl\u00e2cher prise\u201d authentique celui-l\u00e0. Et une fois que tout nous sera parfaitement \u00e9gal on pourra enfin contempler du dehors le monde.<br>Termin\u00e9s les liens de filiation, les hi\u00e9rarchies, la peur des fins de mois, l\u2019avidit\u00e9 des soldes, la course \u00e0 l\u2019\u00e9chalote. Enfin pas tout \u00e0 fait. \u00c7a continuera. Bien sur que tout \u00e7a continuera. Mais on pourra le voir sans y prendre part. En \u00e9tant parfaitement d\u00e9tach\u00e9 du pourquoi et du comment. Alors c\u2019est certain on verra bien mieux tout \u00e7a du dehors que du dedans autrefois. Ce sera comme un ballet, un tableau, un film d\u2019auteur, un spectacle incessant. Et qui durera le temps n\u00e9cessaire, ou suffisant satisfaisant ce d\u00e9sir de voir. Car au bout d\u2019un moment plus ou moins long quand le vent du d\u00e9sert soul\u00e8vera la poussi\u00e8re de nos os, nous n\u2019aurons peut-\u00eatre plus besoin de rien, pas m\u00eame de voir. Il y aura une f\u00eate dans le dehors \u00e0 ce moment l\u00e0 chez les vivants. Les oiseaux s\u2019\u00e9broueront dans les mares les \u00e9tangs chanteront. Ce sera le signal. Le vent pourra nous soulever tr\u00e8s haut dans le ciel, peut-\u00eatre que durant un moment on sera oiseau. Peut-\u00eatre que tout finira ainsi en trille, en spirale, en volutes. On verra encore une toute derni\u00e8re fois la terre et les habitants de la terre, puis les champs rapetisseront comme des mouchoirs, un patchwork irlandais. On sortira de la stratosph\u00e8re, on continuera ainsi \u00e0 s\u2019\u00e9lever, puis \u00e0 sortir du syst\u00e8me solaire, de la galaxie, de la voie Lact\u00e9e, on naviguera ainsi jusqu\u2019aux confins de l\u2019univers, puis on en sortira aussi d\u00e9finitivement. On ne verra plus rien mais on verra \u00e7a tr\u00e8s bien, parfaitement, comme un nez au milieu d\u2019une figure. Et ce sera fini vraiment une bonne fois pour toutes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Faire des \u00e9tincelles <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que l\u2019on comprend seul d\u2019un \u00e9v\u00e9nement, d\u2019un texte, d\u2019une parole dite. Ce que l\u2019on fabrique seul de tout \u00e7a. Quitte \u00e0 \u00eatre totalement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la signification qu\u2019attribue la collectivit\u00e9. Tout chemine de la na\u00efvet\u00e9 premi\u00e8re, par la b\u00eatise-soi-disant- puis par le malaise, la culpabilit\u00e9, le jugement, l\u2019enfermement, la lib\u00e9ration et la r\u00e9demption qui est le retour chez soi, le retour \u00e0 sa propre na\u00efvet\u00e9 qui vaut bien toutes les sciences entr\u2019aper\u00e7ues dans ce p\u00e9riple. Faire d\u2019une tare, d\u2019un \u00e9garement, d\u2019une solitude, une force plut\u00f4t que tout ces harassements, ces accablements, qui nous rongent sans rel\u00e2che. Parce qu\u2019on aurait commis comme le crime de s\u2019inventer un sens personnel \u00e0 la vie qu\u2019on m\u00e8ne, qu\u2019on sent, aux \u00e9v\u00e9nements qui ne cessent de se d\u00e9ployer, et d\u2019ailleurs dont personne ne sait le pourquoi du comment mais s\u2019impose l\u2019air d\u2019avoir l\u2019air de savoir, tout \u00e7a pour \u00eatre \u00e0 l\u2019heure gr\u00e9gaire, \u00e0 la mode ou je ne sais quoi.<br>\u2014<em>Mais non vous ne pouvez, vous n\u2019avez pas le droit, vous vous \u00e9garez ! Tenez allez donc au coin, prenez ce bonnet d\u2019\u00e2ne, et mon pied au cul, et ma main sur la gueule, en passant.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme cela parait naturel d\u00e9sormais d\u2019\u00e2nonner , en raison de l\u2019habitude prise t\u00f4t, enfonc\u00e9e de gr\u00e8s ou de force dans le ciboulot.<br>Je comprends mon attrait furieux pour les silex, leur cassure nette, leur avantage tranchant. Je suis du silex comme on est des villes, de la campagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019obsession de faire du feu en frappant l\u2019un contre l\u2019autre deux silex m\u2019est venue t\u00f4t. J\u2019y ai pass\u00e9 comme on passe des rames de papier au d\u00e9chiqueteur, beaucoup de temps, toute une enfance. Jamais je n\u2019ai obtenu autre chose que des \u00e9tincelles. Il ne m\u2019est pas venue l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00e9toupe, du foin, de la brindille, du duvet comme combustible. C\u2019est que le feu en lui-m\u00eame, une fois pris- cette id\u00e9e majeure partag\u00e9e par un si grand nombre, ne m\u2019int\u00e9ressait pas. C\u2019\u00e9tait son origine, la naissance du feu qui me fascinait bien plus que de m\u2019y r\u00e9chauffer de m&rsquo;en rassurer ou d&rsquo;en \u00eatre \u00e9clair\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La grosse boite d\u2019allumettes sur le plan de travail de la cuisine, une facilit\u00e9 d\u00e9testable. Frotter une allumette contre la partie rugueuse de l\u2019emballage, faire un tel geste de mani\u00e8re machinale, en pensant aux fins de mois, aux commissions, au linge, aux semis, \u00e0 l\u2019injustice chronique des quolibets, des critiques, des moqueries, voil\u00e0 dans quel \u00e9tat ou lieu de l\u2019esprit r\u00e9sidait ma m\u00e8re une grande partie du temps. Frotter une allumette sans y penser pour allumer le feu sous le faitout, la po\u00eale, l\u2019introduire dans la gueule noire d\u2019un four pour r\u00f4tir le poulet, r\u00e9chauffer ou dorer le gratin de nouilles, se jeter dans cette facilit\u00e9 sans y penser, m\u2019expliqua en grande partie je crois ce vers quoi m\u00e8ne une \u00e9norme partie de nos apprentissages. Faire des choses sans y penser, en pensant \u00e0 autre chose, ne jamais \u00eatre l\u00e0 mais log\u00e9 dans l\u2019ailleurs, la r\u00eaverie furieuse des lendemains qui chantent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Battre le briquet, expression attrap\u00e9 dans un conte de f\u00e9e, Perrault ou Grimm, non Andersen plut\u00f4t : Le petit soldat de plomb. Ou peut-\u00eatre Riquet \u00e0 la houppe, je reviens donc \u00e0 Perrault. Mais peu importe le lieu, l\u2019origine, la r\u00e9f\u00e9rence. Battre le briquet, pour dire allumer la flamme d\u2019un briquet. Cela incite imm\u00e9diatement \u00e0 penser la peine qu\u2019il faut infliger \u00e0 un objet quelconque pour qu\u2019il produise l\u2019\u00e9tincelle puis la flamme. Toute l\u2019\u00e9ducation que nous avons subit ne tient-elle pas dans cette expression d\u00e9su\u00e8te.<br>Il fait noir, on n\u2019y voit goutte, mais si l\u2019on bat le briquet l\u2019obscurit\u00e9, l\u2019ignorance reculeront. Ceci expliquant cela il ne fut pas rare que je choisisse l\u2019obscurit\u00e9 en y p\u00e9n\u00e9trant les mains vides, sans silex, sans allumette, sans briquet.<br>Je crois que je voulais comprendre cette obscurit\u00e9, sa nature, sa raison d\u2019\u00eatre. Me faire ma propre id\u00e9e de cette obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9videmment ainsi en apparence je n\u2019arrive nulle part pour la plupart des gens. Ils ne peuvent se faire une id\u00e9e de nulle part, d\u00e9sirant plus que tout des lieux balis\u00e9s, avec des torches de pr\u00e9f\u00e9rence, de grands feux, des feux rouges, des feux de stationnement, des feux de position, des panneaux de signalisation, indiquant le meilleur sens de circulation possible pour ne pas s\u2019\u00e9garer. J\u2019aime le soir quand le soleil frappe ou bat les surfaces vitr\u00e9es des immeubles de la ville. Quand des \u00e9tincelles surgissent des grandes tours au del\u00e0 de Neuilly, son pont, du cot\u00e9 de Courbevoie ou Puteaux. Dans ce quartier neuf qu\u2019on nomme la D\u00e9fense.<br>Il y a l\u00e0 une sorte de r\u00e9tribution du min\u00e9ral, du silex, une intention qui ressurgit du fond des \u00e2ges. La g\u00e9om\u00e9trie, la froideur, les angles aigus, tranchant, les \u00e9tincelles aux surfaces vitr\u00e9es beaucoup plus larges, un meilleur accueil \u00e0 l\u2019\u00e9tincelle, peut-\u00eatre une glorification de celle-ci bien plus que partout ailleurs dans la ville de l\u2019autre cot\u00e9 du pont qui enjambe la Seine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Taper un silex contre un autre jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019odeur qui s\u2019en d\u00e9gage vous prenne le nez, vous enivre, nous avons ce pouvoir depuis le fond des \u00e2ges. Est-ce vraiment pour nous pr\u00e9munir contre l\u2019obscurit\u00e9, pour seulement \u00e7a et cuire des aliments et nous chauffer. Je crois que c\u2019est bien plus et en m\u00eame temps si peu. Peut-\u00eatre qu\u2019une grande partie de ce que nous nommons po\u00e9sie provient que de \u00e7a. Taper un silex contre un autre, provoquer des chocs dans la min\u00e9ralit\u00e9, peut-\u00eatre du son, pourquoi pas une musique si on prend la pr\u00e9caution d\u2019observer le rythme qui nous conduit. De temps \u00e0 autre la chair en p\u00e2tit, le tranchant de la pierre tranche la chair, le sang jaillit. Il faut peut-\u00eatre perdre beaucoup de sang ainsi pour cr\u00e9er la moindre \u00e9tincelle en tapant l\u2019un contre l\u2019autre deux silex. C\u2019est un apprentissage aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Distance Prendre de la distance. Effectuer un mouvement de recul. Ne pas rester coll\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Se d\u00e9tacher peu \u00e0 peu de l\u2019\u00e9vidence, du clich\u00e9, d\u2019une id\u00e9e toute faite . Consid\u00e9rer l\u2019ensemble. Les tenants et aboutissants. 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