{"id":1217,"date":"2019-06-16T09:36:59","date_gmt":"2019-06-16T07:36:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=1217"},"modified":"2019-06-16T09:54:23","modified_gmt":"2019-06-16T07:54:23","slug":"gentilly","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gentilly\/","title":{"rendered":"gentilly"},"content":{"rendered":"\n<p>il y a la fertilit\u00e9 du chaos, je crois que c&rsquo;est Kubrick qui en parle mais je ne retrouve plus en quels termes ni \u00e0 quelle occasion, il para\u00eet qu&rsquo;Altman lui aussi en \u00e9tait convaincu, que le chaos fait na\u00eetre, je ne suis pas s\u00fbre, je ne m&rsquo;y connais pas assez en cin\u00e9ma, ce n&rsquo;est peut-\u00eatre pas par hasard si des cin\u00e9astes apparaissent ici maintenant avec un long travelling, ou plut\u00f4t un parcours panoramique, cameraman les pieds plant\u00e9s au sol, le torse pivotant et les \u00e9paules pour que l&rsquo;image d&rsquo;immeuble en arc-de-cercle d\u00e9roule, tant d&rsquo;\u00e9tages, dix douze je ne sais plus, avec tous les paliers ouverts, balcons non s\u00e9par\u00e9s, il y a s\u00fbrement un terme d&rsquo;architecte qui d\u00e9signe \u00e7a, je ne sais pas, d&rsquo;abord une entr\u00e9e assez large depuis la rue, on passe dans la cour int\u00e9rieure et puis tout de suite sur le flanc droit ou gauche on prend un escalier et \u00e7a d\u00e9bouche sur les balcons non s\u00e9par\u00e9s, il faut passer devant chaque porte d&rsquo;appartement, on s&rsquo;y oblige, dans cette sorte de couloir \u00e0 l&rsquo;air libre qui est entre deux zones, publique, priv\u00e9e, tout le monde peut y marcher mais c&rsquo;est le balcon de quelqu&rsquo;un, il y laisse ses chaises, ses  \u00e9tendoirs \u00e0 linge, ses v\u00e9los, ses cageots, \u00e7a s&rsquo;appelle Gentilly et quand on continue \u00e0 suivre le couloir \u00e0 l&rsquo;air libre jusqu&rsquo;\u00e0 la bonne porte avec la crainte de fr\u00f4ler ou casser ce qui ne nous appartient pas, on tombe sur deux pi\u00e8ces derri\u00e8re ce genre de rideau de pampilles qui sert \u00e0 arr\u00eater les mouches, et qui ailleurs peut faire sourire quand \u00e7a sent la lavande, mais qui ici est jaune, us\u00e9, poisseux de perles f\u00eal\u00e9es et de ficelles incompl\u00e8tes, on est entr\u00e9, une table carr\u00e9e dans ce qui sert de pi\u00e8ce \u00e0 vivre comme on dit, cuisine et salle de bain au m\u00eame \u00e9vier, une ouverture qui donne sur la seule chambre, les toilettes je ne sais plus, je suis \u00e0 moiti\u00e9 accroupie les fesses cal\u00e9es sur le support en croix de la table, sous la table, je regarde le chien qui ne bouge pas, ce chien est allong\u00e9 sur l&rsquo;assise empaill\u00e9e d&rsquo;une des chaises, allong\u00e9 les deux pattes cal\u00e9es sous la t\u00eate, il regarde le sol, je veux le caresser, je lui parle mais il ne bouge pas, il regarde le sol, il ne fait que regarder le sol, rien d&rsquo;autre, l&rsquo;homme dont je sais que c&rsquo;\u00e9tait le p\u00e8re de mon p\u00e8re dit &lsquo;c&rsquo;est comme \u00e7a, les chiens qui regardent le sol sans arr\u00eat c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils vont mourir&rsquo;, ma m\u00e8re entend cette phrase et je sens qu&rsquo;elle frissonne, le mot mort agit toujours sur elle comme un volet qui claque, un malheur, une r\u00e9pulsion-panique incalculable, alors je garde la t\u00eate bien droite, je ne la baisse pas, je ne regarde pas le sol, Orph\u00e9e, statue de sable, le chien est une mythologie aux poils tristes, au nez chaud coinc\u00e9 dans sa l\u00e9gende, imm\u00e9moriel, mais le chaos Kubrick, le chaos dit que les choses sont toujours plus complexes que le pan simple de la peur, sur l&rsquo;autre versant de la mort c&rsquo;est la vie, les pissenlits qui poussent aux ar\u00eates des trottoirs, les coquillages pris dans les rainures du sable en Italie, les arabesque bleues de l&rsquo;entr\u00e9e de Dompierre assembl\u00e9es en carrelage pr\u00e9cis, s\u00e9rieux, honn\u00eate, les amas de racines et de tiges, les silex lorsque dans les champs qui longent le canal d&rsquo;Aire on cherchait des fossiles, c&rsquo;est bien ambivalent le sol, \u00e7a sert \u00e0 tout, \u00e0 dire la vie, \u00e0 dire la mort et les deux \u00e0 la fois, pas seulement l&rsquo;un ou l&rsquo;autre mais les deux \u00e0 la fois, \u00e7a sert \u00e0 dire la sueur et le travail dans le parquet ponc\u00e9 pendant deux jours dans un village de l&rsquo;Est, imm\u00e9moriel aussi, on le voit dans les livres avec le tableau de Caillebotte, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il raconte, le clair-obscur, la courbure des \u00e9paules, la s\u00e9cheresse des rabots, nous sommes des artisans qui rabotons le monde, c&rsquo;est la condamnation des dieux, comme qui se fait manger le foie chaque matin par l&rsquo;aigle, un aigle noir, le noir ici aussi \u00e0 quelque chose \u00e0 dire, comme les tableaux, les architectes, les cin\u00e9astes, le noir aussi poss\u00e8de une autre face, on dit que les Romains n&rsquo;en ont pas vraiment peur car ils le trouvent f\u00e9cond, il d\u00e9signe la terre, la grotte secr\u00e8te, la grotte fertile, on peut tr\u00e8s vite en arriver \u00e0 penser que la mort est fertile mais je n&rsquo;ose pas, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle je crois &lsquo;conflit de loyaut\u00e9&rsquo;, ce qui explique qu&rsquo;un enfant pr\u00e9f\u00e8re suivre ses parents, faire comme eux et penser comme eux pour ne pas les trahir, par amour, alors quand je regarde le sol de pr\u00e8s je sens que je passe outre Orph\u00e9e, le chien, ma m\u00e8re et la condamnation des dieux, cette multitude des sens n&rsquo;est pas facile mais \u00e7a aide, je ne saurais pas dire comment, \u00e7a augmente le panoramique, l&rsquo;amour infuse les images, voracement, discr\u00e8tement, maladroitement, le sol se porte sur les \u00e9paules courbes, les phrases s\u00e8ches, en passant d&rsquo;un balcon \u00e0 l&rsquo;autre courir ramper sauter sont des r\u00e9ponses et nous allons 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