{"id":12179,"date":"2019-09-27T00:01:24","date_gmt":"2019-09-26T22:01:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=12179"},"modified":"2019-09-27T17:47:14","modified_gmt":"2019-09-27T15:47:14","slug":"12179-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/12179-2\/","title":{"rendered":"Saisissements&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p>Dimanche 27 septembre 2015, ce matin je repense \u00e0 ces quelques mois \u00e9coul\u00e9s depuis le d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e. A Paris, le 31 d\u00e9cembre, nous effectuons une petite travers\u00e9e de quelques quartiers que nous aimons particuli\u00e8rement. Des Halles nous avan\u00e7ons vers la rue des Rosiers, une pens\u00e9e vers mon amie c\u00e9ramiste qui vit en Corse et qui a grandi dans cette rue apr\u00e8s la guerre. La rue des Rosiers, avec ses ruelles pav\u00e9s, ses d\u00e9licieuses odeurs \u00e9pic\u00e9es et ses  falafels grill\u00e9s. Au d\u00e9tour d&rsquo;une ruelle, mon \u0153il est attir\u00e9 par un magasin sp\u00e9cialis\u00e9 dans les carnets, carnets noirs bien connus des \u00e9crivains, plaisir d&rsquo;un choisir un celui de l&rsquo;ann\u00e9e \u00e0 venir. Je le choisis tout en longueur, couverture noire, d&rsquo;un papier sur lequel je pourrais \u00e9crire et dessiner. C&rsquo;est le challenge, illustrer.Je suis ravie, moi qui ne dessine pas tr\u00e8s bien, les deux premiers dessins pr\u00e9sents, r\u00e9alis\u00e9s par ma ni\u00e8ce et mon beau fr\u00e8re sont splendides, au crayon tout en finesse. Le challenge est lanc\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p> Dr\u00f4le de challenge, sept jours plus tard, j&rsquo;\u00e9cris : <em>Un \u00e9v\u00e9nement dramatique et non un fait \u00ab\u00a0d&rsquo;hiver\u00a0\u00bb comme dirait un ami philosophe, un \u00e9v\u00e9nement avec un avant et un apr\u00e8s. Quel sera cet apr\u00e8s ? D\u00e9marr\u00e9 ce carnet avec des dessins, je ne pensais pas que des dessinateurs c\u00e9l\u00e8bres s&rsquo;y colleraient<\/em>.  La force des mots, je red\u00e9couvre une fois de plus le lapsus r\u00e9v\u00e9lateur d&rsquo;une impossibilit\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire le fait en quelque chose de banal, m\u00eame le mot n&rsquo;a pas pu s&rsquo;\u00e9crire, nous \u00e9tions en hiver, d\u00e9pass\u00e9, reli\u00e9 par la violence de l&rsquo;acte,au c\u0153ur de la tourmente, tous concern\u00e9s et pourtant&#8230; La vie reprend son cours pour le fran\u00e7ais lambda, bien sur des interm\u00e8des sont l\u00e0 pour faire rappel \u00e0 l&rsquo;oubli, des \u00e9changes ont lieu entre les mod\u00e9r\u00e9s, les pessimistes, les radicaux, les optimistes, les plus que&#8230; les autres aussi..  <\/p>\n\n\n\n<p>Charlie Hebdo en passe de dispara\u00eetre, rena\u00eet de la mort de ses dessinateurs, le temps de quelques mois, peut \u00eatre plus.  Effet de sid\u00e9ration r\u00e9activ\u00e9, ce matin de septembre, qui m&#8217;emp\u00eache de continuer \u00e0 penser d&rsquo;autres moments de ces mois ant\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p> <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"383\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190831_155127-1024x383.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-12761\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190831_155127-1024x383.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190831_155127-420x157.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190831_155127-768x287.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Jeudi 27 septembre 2018, 6h du matin  <\/p>\n\n\n\n<p>La sonnerie musicale du r\u00e9veil, me sort du sommeil profond dans lequel j\u2019\u00e9tais plong\u00e9e. R\u00e9veil difficile comme chaque matin, je voudrais tant rester couch\u00e9e, je me tourne pour l\u2019\u00e9teindre et me colle tendrement \u00e0 mon compagnon, refermant les yeux. Cinq minutes de r\u00e9pit avant de me lever, me doucher, m\u2019habiller, et filer \u00e0 la gare pour prendre le train\u2026 Un d\u00e9part est pr\u00e9vu pour Lyon ce matin, une journ\u00e9e pour une demi-heure d\u2019entretien. je ne peux\ns\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 l\u2019absurdit\u00e9 de la situation\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>50 ans, deux enfants, un m\u00e9tier passionnant avec des \u00e9tudiants sympathiques avec lesquels j\u2019ai une certaine proximit\u00e9, je pourrais vivre ma vie tranquillement, sans me rajouter des contraintes suppl\u00e9mentaires. Ce matin je me sens lasse, fatigu\u00e9e, je me l\u00e8ve \u00e0 contre c\u0153ur, luttant contre le fait d\u2019abandonner ce projet de formation, ce serait simple, personne ne m\u2019en voudrait, mais comme un d\u00e9fi, le sentiment d\u2019un chemin \u00e0 suivre inexorablement me pousse \u00e0 y aller. L\u2019impossibilit\u00e9 aussi sans doute \u00e0 annuler, une fois engag\u00e9e, respecter aussi les bonnes mani\u00e8res, la politesse <\/p>\n\n\n\n<p>Je me d\u00e9p\u00eache, \u00e0 force de r\u00eavasser, l\u2019heure tourne, et toujours pr\u00e9sente cette peur d\u2019\u00eatre en retard, de louper mon train. Je me retrouve assise dans la voiture, sans m\u00eame avoir eu le temps de boire un caf\u00e9, dans un \u00e9tat second, je ne comprend pas cette lassitude qui m\u2019envahit ce matin. <\/p>\n\n\n\n<p>Le paysage\nfamilier d\u00e9file sous mes yeux, les enfants marchent avec leur sac pour\nrejoindre l\u2019\u00e9cole primaire au centre du village. La caserne des pompiers est\nd\u00e9j\u00e0 active, les camions sortis sont nettoy\u00e9s \u00e0 grands coups de jet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le long du\ncanal, les bateaux semblent presque abandonn\u00e9s en ce matin d\u2019automne gris et\npluvieux.&nbsp; Le feu est\nrouge, mon compagnon me propose, attentionn\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>&nbsp;Un petit pain pour la route&nbsp;?<\/li><li>Oui, pourquoi pas\u2026&nbsp; <\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Je lui r\u00e9ponds, plus par automatisme que par r\u00e9elle envie de me nourrir. Il se gare sur le parking face \u00e0 la boulangerie. J\u2019ouvre la\nporti\u00e8re, sort de la voiture, un peu comme une automate, le regard dirig\u00e9 vers\nla vitrine de la boulangerie install\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, j\u2019avance, me\nfige, raide, un camion passe \u00e0 vive allure, un soufflement me fr\u00f4le, je m\u2019\narr\u00eate \u00e0 temps, sid\u00e9r\u00e9e. Un pas de plus, le choc aurait \u00e9t\u00e9 fatal.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le train, je repense \u00e0 cette sc\u00e8ne, sortant le carnet qui m\u2019accompagne toujours de mon sac \u00e0 dos, j\u2019\u00e9cris&nbsp;: <em>Urgence de l\u2019\u00e2ge qui avance, du temps qui passe, in\u00e9luctable. 50 ans bient\u00f4t, vision optimiste, la moiti\u00e9 du parcours&nbsp;! Vision r\u00e9aliste, je rentre dans cette partie fragile de la vie, le corps se transforme. La conscience murmure urgence, quelque chose d\u2019indicible change. <\/em>Je r\u00e9alise que le sentiment de mortalit\u00e9 omnipr\u00e9sent depuis quelques temps, a pris une saveur de r\u00e9alit\u00e9 intense. Je me laisse bercer par le rythme du train qui avance et m\u2019endort.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9e Lyon Perrache, en fin de matin\u00e9e, le rendez-vous est pr\u00e9vu \u00e0 15H. Trois longues heures devant moi, je me souviens que ma vieille amie  m\u2019a conseill\u00e9e d\u2019aller visiter le mus\u00e9e de la D\u00e9portation. Je cherche le chemin sur Google Maps et marche dans la ville solitaire et apais\u00e9e, passant devant la brasserie Georges dans laquelle nous avons voulu manger avec elle et sa fille, il y a un an, un samedi soir mais au vue de la longue file d\u2019attente, nous avons fini dans une pizzeria de quartier.<\/p>\n\n\n\n<p>Je traverse le pont Gallieni, la vue est belle, l\u2019eau du fleuve miroite au soleil, pas un bateau \u00e0 l\u2019horizon, hormis deux p\u00e9niches amarr\u00e9es le long des quais. Je continue mon chemin, droit devant moi, tranquillement \u00e0 l\u2019image des touristes dans la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrive\ndevant le mus\u00e9e, impressionn\u00e9e, d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e, ma m\u00e9moire est l\u00e0, je repense\n\u00e0&nbsp; ces t\u00e9moignages lus dans mon\nadolescence et tout au long des ann\u00e9es. Ces figures si proches qu\u2019elles\nsemblaient faire partie ma vie. Anne Franck, Martin Gray, Milena, Margarete\nBuber Neumann, Georges Semprun, Primo Levi, Robert Antelme, je me suis toujours\nsentie proche d\u2019eux \u00e0 la lecture de leur histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avance dans ce mus\u00e9e doucement, furtivement, les images que je d\u00e9couvre s\u2019impr\u00e8gnent en moi, sur les murs des photos de visages, d\u2019hommes, de femmes, d\u2019enfants, des textes \u00e9crits que je lis avec attention, je suis quasi seule, je me sens seule, isol\u00e9e dans le silence de ce que je vois, ne pouvant partager l\u2019\u00e9motion qui me traverse. Une pi\u00e8ce \u00e9voquant\nun int\u00e9rieur, une commode, une radio d\u2019\u00e9poque, une table dress\u00e9e avec des\nassiettes attendent ceux qui ne viendront pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Continuant\nd\u2019avancer, je me retrouve dans un wagon sombre, \u00e9clair\u00e9 par des images de films\nqui d\u00e9filent sous mes yeux, autour de moi personne, un banc est l\u00e0 qui m\u2019attend,\nje m\u2019assied, regarde autour de moi, je fais partie l\u2019espace d\u2019un instant de ce\ntrain qui avance vers les camps de la mort. Sid\u00e9r\u00e9e, immobile, les larmes\ncoulent le long de mes joues.<\/p>\n\n\n\n<p>A 15H, face \u00e0 deux formateurs psychologue de formation,  le rendez vous se passe comme dans un r\u00eave, presque d\u00e9connect\u00e9e, encore l\u00e0-bas, je dois avoir l\u2019air d\u2019\u00eatre \u00e0 c\u00f4t\u00e9, je sens d&rsquo;ailleurs chez l&rsquo;un des deux comme une r\u00e9serve presque une r\u00e9ticence  mais sa coll\u00e8gue \u00e9vince et soutient mes propos que je sens incertain. Je repars prendre mon train, 15H28 je n&rsquo;ai plus la force de rien, indiff\u00e9rente au monde qui m&rsquo;entoure, assise enfin dans mon si\u00e8ge vers un retour chez moi, je me r\u00e9fugie dans le livre que j&rsquo;avais emport\u00e9e avec moi, le Lambeau de Philippe Lan\u00e7on me permet de continuer cette journ\u00e9e entre la vie et la mort, le lien est t\u00e9nue, chaque phrase de son exp\u00e9rience me le rappelle.  19H04 arriv\u00e9e au point de d\u00e9part, gare de ma ville de toujours exceptionnellement pas de retard, je retrouve le d\u00e9cor quotidien qui ce soir me rassure plus que d&rsquo;habitude.   <\/p>\n\n\n\n<p>Veille du 27 septembre 2019, je ne pensais pas \u00e9crire, aujourd&rsquo;hui, une journ\u00e9e particuli\u00e8re, pas ordinaire, le travail \u00e0 domicile s&rsquo;est mut\u00e9 en journ\u00e9e de cong\u00e9, besoin d&rsquo;\u00eatre pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019instant PR\u00c9SENT, PR\u00c9SENT  qui ne peut se dire pour l&rsquo;instant, r\u00e9alit\u00e9 impossible \u00e0 d\u00e9crire, \u00e9crire n&rsquo;est pas parler, besoin d&rsquo;\u00eatre soutenue par les mots des autres, un texte re\u00e7u hier d&rsquo;une animatrice d&rsquo;atelier dont je suis le blog, partage un commentaire \u00e0 partir d&rsquo;un extrait du livre de  Nicole Malinconi, S\u00e9paration  \u00ab&nbsp;Parler n\u2019est pas \u00e9crire, car celui qui parle peut toujours revenir sur ce qu\u2019il a dit, m\u00e9dire ce qu\u2019il a dit et m\u00eame se d\u00e9dire carr\u00e9ment, il garde une sorte de possible repentir infini, ultime recours pour faire comme s\u2019il n\u2019avait pas dit vraiment, tandis que l\u2019\u00e9criture est inscrite si l\u2019on peut dire, comme si sa trace \u00e9tait aussi celle du corps travers\u00e9 par l\u2019acte d\u2019\u00e9crire.&nbsp;\u00bb \u00c9crire, engage sauf \u00e0 transformer la r\u00e9alit\u00e9 en fiction, mais la distance est n\u00e9cessaire, personne ne devient un personnage, le personnage se construit, se pense, s&rsquo;imagine,  \u00e9crire fige parfois. \u00c9crire engage le corps, soi, les autres, aujourd&rsquo;hui mon PR\u00c9SENT ne me permet pas d&rsquo;aller plus loin.   <\/p>\n\n\n\n<p> <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dimanche 27 septembre 2015, ce matin je repense \u00e0 ces quelques mois \u00e9coul\u00e9s depuis le d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e. 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