{"id":122861,"date":"2023-05-26T10:59:07","date_gmt":"2023-05-26T08:59:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=122861"},"modified":"2023-05-26T11:33:31","modified_gmt":"2023-05-26T09:33:31","slug":"techniques-04-portraits-gens-et-autres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/techniques-04-portraits-gens-et-autres\/","title":{"rendered":"#techniques #04 Portraits (Gens et autres)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Ici, cinq portraits. Ca a pris du temps \u00e0 s&rsquo;\u00e9crire. Je parle de choses tr\u00e8s personnelles. Attention, petit disclamer (comme disent les jeunes et les gens branch\u00e9s) : certaines opinions expos\u00e9es ici ne refl\u00e8tent en aucun cas ma pens\u00e9e. Les mots employ\u00e9s, s&rsquo;ils peuvent \u00eatre offensants, ce n&rsquo;est pas de moi. C&rsquo;est la faute de mes personnages. Je n&rsquo;y suis pour rien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Ce que c&rsquo;est que le mensonge<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;\u00e9tait menti. S&rsquo;\u00e9tait li\u00e9 \u00e0 une femme qu&rsquo;il n&rsquo;aimait pas, qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais aim\u00e9. S&rsquo;\u00e9tait emp\u00eatr\u00e9 dans une relation qu&rsquo;il regrettait \u00e0 pr\u00e9sent. C&rsquo;\u00e9tait la plus grande erreur de son existence. Elles \u00e9taient toutes comme \u00e7a, les femmes. Au d\u00e9but, elles faisaient illusion, on croyait volontiers \u00e0 leurs perfections, puis elles se r\u00e9v\u00e9laient dans leur v\u00e9rit\u00e9, d\u00e9cevantes. Des menteuses. Toutes. Il lui avait donn\u00e9 son c\u0153ur. Avait tromp\u00e9 sa femme pour elle. Elle l&rsquo;avait bris\u00e9. Un jour, son fils s&rsquo;\u00e9tait ramen\u00e9, l&rsquo;oreille perc\u00e9e. Le tatouage, il l&rsquo;avait accept\u00e9, m\u00eame s&rsquo;il avait pass\u00e9 un moment \u00e0 leur expliquer qu&rsquo;il d\u00e9sapprouvait \u00e7a, que ce n&rsquo;\u00e9tait pas une bonne chose, qu&rsquo;on avait mieux \u00e0 faire qu&rsquo;\u00e0 se faire des dessins sur le corps, que c&rsquo;est de l&rsquo;argent balanc\u00e9 par les fen\u00eatres. Mais le piercing, c&rsquo;\u00e9tait non. Un homme qui se respecte ne devrait pas se percer les oreilles. Il avait claqu\u00e9 la porte, exc\u00e9d\u00e9 par son obstination, les oreilles pleines de ses hurlements. Une folle. Mais qui s&rsquo;en \u00e9tonnait ? Pendant son s\u00e9jour en Martinique, accueilli par sa famille, il les avait entendus, avait constat\u00e9 leur tendance \u00e0 hurler, y compris pour simplement communiquer, comme des sauvages. De grandes gueules. \u00ab C&rsquo;est mon fils, pas le tien ! \u00bb avait-elle r\u00e9pliqu\u00e9. Et alors ? N&rsquo;avait-il pas son mot \u00e0 dire ? Les perversions occidentales le mettaient en rogne, il n&rsquo;y pouvait rien. Surtout, il d\u00e9testait le mensonge. Faire comme si. Accepter silencieusement. Il s&rsquo;effor\u00e7ait, parfois, difficilement. Mais \u00e7a le reprenait aussit\u00f4t. Il tenait \u00e0 ses valeurs. La culture dont il venait, il en \u00e9tait fier. Il avait re\u00e7u une des meilleures \u00e9ducations qui soient. On lui avait appris ce que c&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;\u00eatre un homme, un vrai. Son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 dur, sa m\u00e8re impitoyable. Mais le regrettait-il ? Non, pensait-il. Aujourd&rsquo;hui, il avait r\u00e9ussi sa vie, \u00e9tait m\u00e9decin. Sans ses parents, il se serait \u00e9gar\u00e9. Pourtant, il lui arrivait de se rem\u00e9morer certains moments d\u00e9sagr\u00e9ables, les coups de son p\u00e8re, les insultes de sa m\u00e8re, l&rsquo;indiff\u00e9rence de ses frangins, et \u00e7a lui faisait mal. Seule personne chez qui il avait trouv\u00e9 un peu de douceur et de compassion, sa s\u0153ur. Se mentait-il, quand il disait \u00eatre pass\u00e9 outre ? Il essayait de faire avec, tout simplement. Et, n&rsquo;en d\u00e9plaise \u00e0 son fils, qui lui reprochait de feindre la tol\u00e9rance, il n&rsquo;avait rien \u00e0 se reprocher. L\u00e0 o\u00f9 il avait grandi, toutes les communaut\u00e9s vivaient ensemble. On se respectait. Par nature, il \u00e9tait tol\u00e9rant. Il est vrai qu&rsquo;il lui arrivait de pester, contre telles croyances, telles m\u0153urs, mais il restait respectueux, du mieux qu&rsquo;il pouvait. Au fond, rien ne l&rsquo;obligeait \u00e0 tout accepter pleinement, surtout quand \u00e7a contrevenait \u00e0 ce qui est acceptable. Se percer les oreilles quand on est un homme, par exemple. La tol\u00e9rance, ce n&rsquo;est pas \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Ce que c&rsquo;est que refuser de se faire marcher sur les pieds<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quand la col\u00e8re montait chez elle, elle avait du mal \u00e0 se maitriser. Ses cris se faisaient entendre dans tout le quartier. Que \u00e7a d\u00e9range, elle le savait. On lui avait fait la remarque. Deux ou trois fois. Elle les avait envoy\u00e9s chier, alors. C&rsquo;\u00e9tait sa vie, elle faisait ce qu&rsquo;elle voulait. Et si \u00e7a les d\u00e9rangeait, ils avaient qu&rsquo;\u00e0 fermer leurs fen\u00eatres, ou qu&rsquo;\u00e0 acheter des boules Quies. Elle refusait de se faire marcher sur les pieds. Elle d\u00e9cidait de tout. Elle y tenait. \u00ab Une femme tyrannique \u00bb, disait-on. \u00ab Elle bat m\u00eame son mari. Ses filles aussi. \u00bb Elle avait ses raisons. Personne ne pouvait la juger. Et que fallait-il ? Qu&rsquo;elle se donne gratuitement ? Elle savait, elle, que le monde est peupl\u00e9 de loups. Elle tenait \u00e7a de sa m\u00e8re qui l&rsquo;avait mise en garde : \u00ab Si tu pr\u00eates le flanc, tu vas \u00e0 ta perte. Tu vas te faire bouffer. \u00bb Maintenant, ils refusaient de lui adresser la parole. Tous. De temps en temps, elle voyait son p\u00e8re et sa m\u00e8re revenir, ils enterraient la hache de guerre, mais le moindre petit truc provoquait des disputes terribles, alors ils coupaient \u00e0 nouveau les ponts. Sa ch\u00e8re s\u0153ur, elle ne l&rsquo;avait plus vue depuis des ann\u00e9es. Son fr\u00e8re aussi. Des rat\u00e9s qui, au lieu de s&rsquo;occuper de son cul \u00e0 elle, feraient mieux de se pr\u00e9occuper de leur vie et de leurs \u00e9checs. Elle avait \u00e9t\u00e9 rude avec eux. Mais elle avait ses raisons. Personne ne pouvait la juger. Ils \u00e9taient jaloux d&rsquo;elle, s\u00fbrement. Elle avait une belle vie, un m\u00e9tier qui rapporte, un fils intelligent, et alors qu&rsquo;ils vivaient dans des appartements miteux, elle avait la maison de leur enfance. Ils \u00e9taient un poids pour la soci\u00e9t\u00e9. Comme sa voisine. Plus de trente ans en France, et toujours incapable de parler un fran\u00e7ais correct. \u00ab Ici, on n&rsquo;est pas en Syrie \u00bb, lui avait-elle lanc\u00e9 une fois. \u00ab Tout n&rsquo;est pas permis, ici. \u00bb Qu&rsquo;on la traite de raciste, elle s&rsquo;en battait les reins. C&rsquo;est pas elle qui, sans demander, avait install\u00e9 un r\u00e9cup\u00e9rateur d&rsquo;eau. Pour arroser ses hortensias. Un gros r\u00e9servoir, qui avait fissur\u00e9 le mur, du moins elle supposait que c&rsquo;en \u00e9tait la cause. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il est venu s&rsquo;interposer. Le fils de la voisine. Un tocard. Ob\u00e8se, plus de cent kilos. Tous les jours dans sa chambre. Et p\u00e9d\u00e9, en plus. Il n&rsquo;a rien pour lui. Aucun emploi. Adulte, mais toujours chez sa m\u00e8re. Deux cingl\u00e9s qui m\u00e9riteraient d&rsquo;\u00eatre enferm\u00e9s. Des comme eux, elle en avait vu des tas, dans sa clinique. Pas comme son fils qui, lui, aura un avenir. Il avait \u00e9t\u00e9 admis en licence de droit. Elle le voyait d\u00e9j\u00e0 avocat. A l&rsquo;international. Il \u00e9tait sa fiert\u00e9, et \u00e7a, personne ne pouvait le lui retirer. Elle pouvait parfois d\u00e9sesp\u00e9rer du monde, de ses parents, de ses filles, du voisinage, tous des loups. Mais avec son fils, son alli\u00e9, qui l&rsquo;avait soutenue, contre tout le monde, elle avait des raisons d&rsquo;\u00eatre heureuse, d&rsquo;avoir la t\u00eate haute, le c\u0153ur gonfl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Ce que c&rsquo;est que le respect des m\u00e8res<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au monde, elle ne comprenait plus grand-chose. Comme il tournait. Comme il allait, s&rsquo;affaissait. Ca la d\u00e9passait. Ce n&rsquo;\u00e9tait plus comme de son temps, o\u00f9 tout \u00e9tait si simple, si clair, o\u00f9 les parents \u00e9taient respect\u00e9s, honor\u00e9s. O\u00f9 leur parole avait de la valeur. O\u00f9 leurs d\u00e9sirs \u00e9taient des ordres. O\u00f9 leurs ordres faisaient loi. Pouvait-elle imaginer que devenue m\u00e8re, ses enfants la traiteraient aussi mal ? Lui reprocheraient tous les malheurs du monde ? Leurs \u00e9checs, leurs blessures ? Comme si elle n&rsquo;avait pas souffert, elle. Elle s&rsquo;est saign\u00e9e pour eux. Mais le respect des parents, leur amour, tout \u00e7a, \u00e7a s&rsquo;est perdu. Evidemment, il y en a encore qui ont de l&rsquo;\u00e9ducation. Ils ne sont pas parfaits. Loin de l\u00e0. C&rsquo;est comme son ex-mari, il a \u00e9t\u00e9 dur avec elle, l&rsquo;a tromp\u00e9e bien des fois, mais au moins, sa m\u00e8re, il la pla\u00e7ait sur un pi\u00e9destal, il ne l&rsquo;a jamais d\u00e9\u00e7ue. Combien, aujourd&rsquo;hui, consentent \u00e0 habiter dans le m\u00eame quartier que vous ? Combien sont au garde-\u00e0-vous, quand vous avez besoin de quoi que ce soit ? Ces rares bonnes \u00e2mes savent tout ce que vous avez fait pour elles, et elles vous le rendent. Leur t\u00e9l\u00e9phone est toujours ouvert, et si par malheur, elles n&rsquo;ont pas r\u00e9pondu, elles rappellent pour s&rsquo;excuser. Elle avait vu sa fille s&rsquo;\u00e9carter d&rsquo;elle, \u00e9viter ses appels. Une fois, elle est all\u00e9e en vacances sans la pr\u00e9venir. Et avec qui s&rsquo;est-elle mari\u00e9 ? Un Fran\u00e7ais, chr\u00e9tien probablement. Au moins, s&rsquo;il acceptait de se convertir, \u00e7a ne la d\u00e9rangerait pas, mais m\u00eame \u00e7a, ils s&rsquo;y opposent. Et son fils, n&rsquo;en parlons pas. Sous le m\u00eame toit qu&rsquo;elle. Sa pr\u00e9sence lui pesait. Un petit tyran. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas contre qu&rsquo;il fasse sa vie ailleurs, pour le coup. Il piquait des col\u00e8res terribles, souhaitait sa mort, pour quoi donc ? Quelques petites remarques. A croire que cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration est en sucre. Attention, si vous leur dites quoi que ce soit, ils explosent. Elle avait tout fait pour lui, l&rsquo;avait soutenu, contre son p\u00e8re, contre sa s\u0153ur. Elle avait vid\u00e9 son compte en banque pour eux. Dieu la punissait-il ? Pourtant, elle avait toujours \u00e9t\u00e9 droite dans ses bottes, toujours respectueuse des r\u00e8gles. Pas un mensonge, pas une parole de travers. Elle n&rsquo;avait jamais nui \u00e0 qui que ce soit, avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, pour tout le monde. Surtout pour sa m\u00e8re, qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais d\u00e9\u00e7ue. Venue vivre en France, tous les jours, elle l&rsquo;appelait. C&rsquo;\u00e9tait dans les ann\u00e9es 80. A l&rsquo;\u00e9poque, pour appeler \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, on gal\u00e9rait, et pourtant, elle appelait. Rien qu&rsquo;au son de sa voix, elle se vidait de ses larmes. Et quand elle retournait au pays, \u00e0 Damas, c&rsquo;\u00e9tait les bras charg\u00e9s de cadeaux, pour tout le monde. Qui, aujourd&rsquo;hui, pleure au son de la voix de sa m\u00e8re ? Qui revient de voyage les bras charg\u00e9s de cadeaux ? Sa fille est revenue de Cor\u00e9e du Sud avec une simple boite de biscuits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Ce que c&rsquo;est qu&rsquo;\u00eatre un bon mari<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il ne pr\u00e9tendait pas \u00eatre parfait. Il \u00e9tait conscient d&rsquo;avoir des col\u00e8res excessives, parfois. Peut-\u00eatre a-t-il, parfois, fait souffrir sa femme, et son fils. Mais au moins, il les a pouss\u00e9s vers le haut, pour qu&rsquo;ils se d\u00e9passent, pas comme d&rsquo;autres. C&rsquo;\u00e9tait un bon mari, un bon p\u00e8re, g\u00e9n\u00e9reux, il pouvait s&rsquo;en vanter. Il en avait crois\u00e9, des p\u00e8res autoritaires, violents, qui n&rsquo;avaient \u00e0 c\u0153ur que leur propre bien. Il y en a qui ont bris\u00e9 tant de monde autour d&rsquo;eux. Quand, pour leurs enfants, ils r\u00eavaient de grandes choses, c&rsquo;\u00e9tait pour leur propre prestige. Non qu&rsquo;il \u00e9tait parfait, lui. Il avait des col\u00e8res excessives, parfois, il en avait conscience. Mais tout ce qu&rsquo;il avait voulu, c&rsquo;\u00e9tait le bien des gens. Que certains lui en veuillent, il pouvait le comprendre. Il regrettait seulement qu&rsquo;ils aient oubli\u00e9 ce qu&rsquo;il leur avait fait. Les bons moments pass\u00e9s, avec son neveu, sa ni\u00e8ce, inoubliables. Des heures enti\u00e8res dans la piscine. Tous les films regard\u00e9s. Les jeux offerts \u00e0 son neveu, aussi. La musique classique. Les blagues qu&rsquo;ils se faisaient. Les rires. Aujourd&rsquo;hui, \u00e0 peine un coup de fil. Lui en voulait-il ? Avait-il des erreurs \u00e0 se reprocher ? Peut-\u00eatre ne pouvait-il simplement pas appeler. Il n&rsquo;avait pas son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. Sa s\u0153ur, en France, ne le lui avait pas donn\u00e9, peut-\u00eatre. Il s&rsquo;inqui\u00e9tait pour rien. Comment lui en voudrait-on ? Tout ce qu&rsquo;il avait cherch\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait leur bien. Il les avait pouss\u00e9s vers le haut. Leur avait tant donn\u00e9. Avec toute la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 du monde. Il avait, pour faciliter la vie de sa femme, lou\u00e9 une de ces domestiques, venues d&rsquo;Asie du Sud-est ou d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Est. Lui, c&rsquo;\u00e9tait une Philippine. Ca facilitait la vie de tant de femmes, et lui, pour sa femme, qui m\u00e9ritait tous les honneurs, il aurait tout fait. Il lui aurait offert l&rsquo;Univers entier. Parfois, en pensant \u00e0 sa famille, il se disait qu&rsquo;il en avait de la chance. Son fils faisait sa fiert\u00e9. Il avait \u00e9tudi\u00e9 dans une des plus grandes universit\u00e9 au monde, \u00e0 la MIT. Son admission en son sein avait fait parler. Personne, pas m\u00eame les plus brillants de ses fr\u00e8res, n&rsquo;\u00e9taient arriv\u00e9s aussi haut. Aujourd&rsquo;hui, il travaillait dans les laboratoires les plus prestigieux. Il contribuait \u00e0 faire avancer la recherche sur des questions pointues, que beaucoup de gens n&rsquo;auraient pas les moyens de comprendre. Ce qui lui manquait, peut-\u00eatre, c&rsquo;\u00e9tait un coup de fil de sa part. Lui en voulait-il ? Avait-il des erreurs \u00e0 se reprocher ? Peut-\u00eatre qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas suffisamment de temps. Son emploi du temps \u00e9tait charg\u00e9, peut-\u00eatre. Il avait conscience d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 trop dur avec lui, parfois. Trop autoritaire. Trop rude. Il avait exig\u00e9 de lui d&rsquo;\u00eatre un homme, trop rapidement. Peut-\u00eatre avait-il employ\u00e9 des violences physiques contre lui. Mais c&rsquo;\u00e9tait pour son bien. Pouvait-il lui en vouloir ? Peut-\u00eatre s&rsquo;inqui\u00e9tait-il pour rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Ce que c&rsquo;est que l&rsquo;autorit\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait autoritaire. Peut-\u00eatre trop. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;elle fonctionnait. Elle avait des principes. Exigeait qu&rsquo;on fasse preuve de ponctualit\u00e9. Ne tol\u00e9rait pas les retards r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Une minute, encore. Mais au-del\u00e0, elle voyait \u00e7a comme un manque d&rsquo;\u00e9ducation. Avec un de ses \u00e9tudiants, on l&rsquo;avait jug\u00e9e trop dure, une fois. Trois minutes de retard. Elle avait persist\u00e9 \u00e0 ignorer son doigt lev\u00e9, son envie d&rsquo;afficher son savoir, de s&rsquo;en vanter, intimidant les autres \u00e9tudiantes. Elle fonctionnait ainsi. Par la suite, il avait toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s ponctuel, \u00e7a avait pay\u00e9. Certes, pass\u00e9 un certain \u00e2ge, nous sommes entre adultes, mais l&rsquo;\u00e2ge n&rsquo;excuse rien. C&rsquo;\u00e9tait surtout lui manquer de respect. Du d\u00e9dain envers son travail. Elle l&rsquo;aimait, son travail. Tenait \u00e0 ce qu&rsquo;on reconnaisse son importance. Se sentait investie d&rsquo;une mission. En tant que chercheuse, elle avait ce devoir. Faire bouger les lignes. A son niveau. Elle voulait marquer ses \u00e9tudiantes et ses \u00e9tudiants. Leur ouvrir de nouvelles perspectives. D\u00e9construire leurs id\u00e9es re\u00e7ues. Qu&rsquo;ils prennent conscience de leurs pr\u00e9jug\u00e9s. Une fois, l&rsquo;un d&rsquo;eux s&rsquo;\u00e9tait permis de la railler : \u00ab Tout le monde aurait de la culture ? M\u00eame les femmes de m\u00e9nage ? \u00bb Et de parler de nivellement par le bas. Elles ont leur savoir, les techniciennes de surface, et du solide : employer le produit ad\u00e9quat, de la fa\u00e7on ad\u00e9quate, avec le mat\u00e9riel ad\u00e9quat, doser ad\u00e9quatement\u2026 Elle en \u00e9tait persuad\u00e9e, chacun peut contribuer \u00e0 diffuser le savoir, mais dans notre monde, le m\u00e9pris de classe fait loi. On persistait \u00e0 cloisonner les choses. A faire la distinction entre haute et basse culture. Et \u00e0 consid\u00e9rer avec suffisance tout ce qui ne r\u00e9pondait pas \u00e0 notre \u00e9litisme. Ce qu&rsquo;elle voulait, en tant que chercheuse, c&rsquo;\u00e9tait faire changer les mentalit\u00e9s. Elle avait ses habitudes. Elle avait exig\u00e9 de celles et ceux dont elle dirigeait le m\u00e9moire ou la th\u00e8se qu&rsquo;ils lui envoient leur travail avec, en page de garde, leur identit\u00e9 compl\u00e8te \u2014 nom, pr\u00e9nom, date de naissance, adresse, num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone, etc. \u2014, et le titre du fichier pr\u00e9sent\u00e9 de fa\u00e7on pr\u00e9cise \u2014 le nom, suivi du pr\u00e9nom, suivi d&rsquo;un tiret court (pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et suivi d&rsquo;un espace), avant l&rsquo;intitul\u00e9 du m\u00e9moire. Sans un de ces \u00e9l\u00e9ments, elle refusait de consid\u00e9rer leur travail. Surtout, elle d\u00e9testait les interventions qui s&rsquo;\u00e9tiraient, encore plus quand \u00e7a p\u00e9tait plus haut que son cul, pour parler vulgairement. Ces hommes, sans \u00e9ducation, sans tenue, produits d&rsquo;une phallocratie d\u00e9complex\u00e9e, qui prenaient toute la place, tenaient \u00e0 sans cesse exister, lui faisaient horreur. Et qu&rsquo;on la critique, elle n&rsquo;en avait cure. Au moins, elle avait le respect de ses coll\u00e8gues. Elle intervenait parfois dans des m\u00e9dias. Avait-elle besoin de l&rsquo;opinion de simples \u00e9tudiants qui ne savaient pas grand-chose ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ici, cinq portraits. Ca a pris du temps \u00e0 s&rsquo;\u00e9crire. Je parle de choses tr\u00e8s personnelles. Attention, petit disclamer (comme disent les jeunes et les gens branch\u00e9s) : certaines opinions expos\u00e9es ici ne refl\u00e8tent en aucun cas ma pens\u00e9e. Les mots employ\u00e9s, s&rsquo;ils peuvent \u00eatre offensants, ce n&rsquo;est pas de moi. C&rsquo;est la faute de mes personnages. 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