{"id":123278,"date":"2023-06-04T11:13:35","date_gmt":"2023-06-04T09:13:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=123278"},"modified":"2026-05-02T09:44:02","modified_gmt":"2026-05-02T07:44:02","slug":"ete2023-00-la-merule","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-00-la-merule\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #00 |\u00a0La m\u00e9rule"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a ceux qui embarquent, qui ouvrent. Elle en retient, les paysages, la tension, la fiction,  les personnages, les couleurs, les mati\u00e8res. Il y a ceux qui accompagnent. Elle en retient : la voix. C&rsquo;est avec cette voix qu&rsquo;elle entre en conversation, il y a vingt ans. La chaleur monte du parquet dans la salle ancienne. Le livre est \u00e0 gauche en entrant. Elle dit \u00e0 gauche. Mais aujourd&rsquo;hui, cette entr\u00e9e est condamn\u00e9e. Le chemin vers le livre est comme ces dunes que le courant changeant a effac\u00e9es. Pour acc\u00e9der aux hauts rayonnages et aux escabeaux que baigne une lumi\u00e8re d&rsquo;or il faut grimper un \u00e9tage puis traverser trois salles. C&rsquo;est mieux ainsi : distance physique et distance temporelle se rejoignent. A mesure que le temps passe, les lieux s&rsquo;\u00e9loignent. Tel qui a grandi \u00e0 Marseille, doit parcourir plusieurs milliers de kilom\u00e8tres, quand, depuis la ville voisine il ne gagnait le centre qu&rsquo;en vingt-cinq minutes sans que l&rsquo;on sache bien si cela rel\u00e8ve d&rsquo;une mutation de l&rsquo;espace ou du poids croissant d&rsquo;un corps qu&rsquo;il faut toujours plus d&rsquo;\u00e9nergie pour tra\u00eener vers le loin, l&rsquo;ancien ou l&rsquo;avant. Persistance r\u00e9tienne, r\u00e9ticence m\u00e9morielle, le souvenir s&rsquo;\u00e9tire comme une peau, sous l&rsquo;effet de contractions invisibles et contradictoires. Elle converse avec le livre. C&rsquo;est il y a vingt ans. Il est livre de Petit Poucet. La lecture mime le balancement de la marche. Chaque mot que l&rsquo;on \u00e9gr\u00e8ne, trace, pierre apr\u00e8s pierre, le chemin vers chez soi. Le grain de voix familier est d&rsquo;une voix int\u00e9rieure que redouble et prolonge sa propre voix quand parfois quelques paroles sont prononc\u00e9es dans la rue ou au caf\u00e9. Il est livre non de fl\u00e2neur, mais d&rsquo;arpenteur et de taiseux : c&rsquo;est affaire de minutie, de tension, de flux et de reflux, de fil nou\u00e9 entre le pas, le regard et la m\u00e9moire, c&rsquo;est affaire de marionnettiste virtuose quand l&rsquo;impulsion d&rsquo;un fil d\u00e9clenche \u00e7a ou l\u00e0, sous le visage fig\u00e9, quelques mouvements subtils, d&rsquo;extension, de pr\u00e9hension suivis de brusques et vertigineux rel\u00e2chements.  Le livre est d&rsquo;un cuir souple qui, \u00e0 force de lecture, int\u00e9rieure ou \u00e0 voix haute, s&rsquo;adapte \u00e0 la forme du pied. <\/p>\n\n\n\n<p>Elle entre ce jour-l\u00e0 par le nouveau b\u00e2timent. Elle gravit les marches de b\u00e9ton cir\u00e9. Elle traverse les trois salles au sol couvert d&rsquo;un rev\u00eatement de lino ou polyur\u00e9thane. Elle arrive dans la salle parquet\u00e9e. Lecture et m\u00e9moire ont leurs saisons. Vingt ans plus tard, les larges fen\u00eatres versent avec constance sur les croisillons de ch\u00eane, cette lumi\u00e8re d&rsquo;or des cinq heures en automne. Elle s&rsquo;oriente \u00e0 travers les rayonnages. Trois semaines sont n\u00e9cessaires pour parvenir \u00e0 destination. Elle se souvient d&rsquo;un unique volume, \u00e0 gauche de l&rsquo;ancienne entr\u00e9e. Voici que se pr\u00e9sentent pas moins de trente tomes \u00e9crits en caract\u00e8res minuscules. C&rsquo;est que loin d\u00e9sormais et sans elle, il a lui aussi continu\u00e9 \u00e0 marcher, \u00e0 prononcer ses phrases d&rsquo;arpenteur \u00e0 destination des inconnus, dans les caf\u00e9s et dans la rue. Elle s&rsquo;assoit. Page apr\u00e8s page, elle ramasse les petits cailloux. Les pieds lui font un peu mal. Elle se dit, ce sera long, sans doute, mais en bonne compagnie et, l&rsquo;on s&rsquo;y fera. La lumi\u00e8re d\u00e9cline dans la pi\u00e8ce. On y distingue encore \u00e7a et l\u00e0, quelques silhouettes au visage inclin\u00e9.  <\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans la rue du cinqui\u00e8me arrondissement, il y a une biblioth\u00e8que. J\u2019habite en face. Je regarde le matin, les va et vient. Il y a plus de vient que de va. Je ne vois jamais quiconque ressortir. Jour apr\u00e8s jour, le b\u00e2timent grossit. Des voyageurs aux v\u00eatements poussi\u00e9reux p\u00e9n\u00e8trent dans le b\u00e2timent. Le b\u00e2timent a poursuivi son extension jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00eelot voisin. Un arr\u00eat\u00e9 de p\u00e9ril est d\u00e9sormais affich\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e. La nuit, des passants, toujours, p\u00e9n\u00e8trent dans le b\u00e2timent<\/em> <em>qui poursuit sa croissance. Les services du patrimoine ont d\u00e9tect\u00e9 une nouvelle forme de m\u00e9rule. Le terme issu du grec merizo, signifie \u00ab\u00a0partager, fragmenter\u00a0\u00bb. La vitesse de propagation n&rsquo;est pas connue. D\u00e9j\u00e0, les voyageurs s&rsquo;approchent de mon immeuble et confondent les entr\u00e9es. J&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 faire mes cartons. Je trie, je classe, je fais des tas. Je feuillette, je relis. Sur les \u00e9tag\u00e8res, de nombreux titres me sont inconnus. L&rsquo;ancien locataire, peut-\u00eatre. Voil\u00e0 qui est assez, on n&rsquo;est plus chez soi. Je crois qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de la biblioth\u00e8que, il y a une cour arbor\u00e9e et des fontaines. <\/em> <em>Demain, je d\u00e9m\u00e9nage.<\/em> <em>Je ne vais rien emporter.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a ceux qui embarquent, qui ouvrent. Elle en retient, les paysages, la tension, la fiction, les personnages, les couleurs, les mati\u00e8res. Il y a ceux qui accompagnent. Elle en retient : la voix. C&rsquo;est avec cette voix qu&rsquo;elle entre en conversation, il y a vingt ans. La chaleur monte du parquet dans la salle ancienne. Le livre est <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-00-la-merule\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #00 |\u00a0La m\u00e9rule<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":403,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4526,4525,1],"tags":[],"class_list":["post-123278","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-00-prologue","category-ete-2023-du-roman","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/123278","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/403"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=123278"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/123278\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":208689,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/123278\/revisions\/208689"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=123278"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=123278"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=123278"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}