{"id":124057,"date":"2023-06-10T18:01:32","date_gmt":"2023-06-10T16:01:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=124057"},"modified":"2023-06-11T07:38:58","modified_gmt":"2023-06-11T05:38:58","slug":"technique-08-cette-derive-quon-a-appelee-ainsi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/technique-08-cette-derive-quon-a-appelee-ainsi\/","title":{"rendered":"#techniques #08 |\u00a0Cette d\u00e9rive qu&rsquo;on a appel\u00e9e ainsi"},"content":{"rendered":"\n<p>Parfois, il lui arrivait de me r\u00e9pondre. Il \u00e9tait beau. Fr\u00eale. Les cheveux bruns boucl\u00e9s. Une barbe mal taill\u00e9e. Le regard un peu perdu. C&rsquo;\u00e9tait un homme \u00e9gar\u00e9, maladroit, na\u00eff. Sa maladresse, sa na\u00efvet\u00e9, \u00e7a m&rsquo;exasp\u00e9rait, parfois. Certaines de ses id\u00e9es m&rsquo;\u00e9nervaient. Mais sans cela, sans cette part d&rsquo;imperfection, je ne l&rsquo;aurais pas aim\u00e9. Elle faisait sa beaut\u00e9. Ses mains, nerveusement, pressaient les touches de son piano \u00e9lectrique, des mains <em>comme<\/em> pleines de toutes ses exp\u00e9riences, du poids du monde qu&rsquo;il avait parcouru, pleines de l&rsquo;amour que j&rsquo;avais pour lui, de ma solitude, de mon exasp\u00e9ration. Il y avait l\u00e0 un c\u0153ur qui battait.<\/p>\n\n\n\n<p>Longtemps, je me suis cherch\u00e9 un endroit, <em>comme<\/em> un chez-moi, o\u00f9 j&rsquo;aurais pleinement ma place. J&rsquo;attendais d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9, que le regard des autres se pose sur moi, qu&rsquo;ils me donnent leur estime. De compromissions en compromissions, je me suis d\u00e9figur\u00e9. Qui savait qui j&rsquo;\u00e9tais ? Tant\u00f4t, je br\u00fblais pour une cause, tant\u00f4t, pour une autre, changeant de convictions selon mes fr\u00e9quentations \u2014 alors je m&rsquo;interdisais de parler.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand nous causions, je ressentais une joie m\u00eal\u00e9e de crainte, <em>comme<\/em> le pressentiment d&rsquo;un chaos grandissant. J&rsquo;avais dans la t\u00eate <em>comme<\/em> des gouffres peupl\u00e9s d&rsquo;ombres, <em>comme<\/em> des monstres qui, la gueule ouverte, <em>comme<\/em> pris d&rsquo;un insatiable app\u00e9tit, d\u00e9voraient tout. Lui, il avait dans les yeux \u2014 je les avais vus, quand il streamait, ou sur les photos qu&rsquo;il postait sur les r\u00e9seaux sociaux \u2014 quelque chose de fragile, une sorte de candeur lumineuse qui m&rsquo;inondait de bonheur, me d\u00e9chirait, et j&rsquo;aurais an\u00e9anti l&rsquo;univers pour conserver ce sentiment \u00e9ternellement en moi. Ca me rendait triste. Ca me torturait, <em>comme<\/em> la sensation d\u00e9licieuse du condamn\u00e9 \u00e0 mort se faisant \u00e9carteler, empaler, crucifier. Alors j&rsquo;\u00e9tais heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait horriblement et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment beau, <em>comme<\/em> ce qu&rsquo;il jouait au piano \u00e9lectrique. Il y avait, dans ses m\u00e9lodies, <em>comme<\/em> l&rsquo;\u00e9cho de cit\u00e9s englouties dont la simple \u00e9vocation me plongeait dans la plus destructrice des terreurs. Il \u00e9tait beau <em>comme<\/em> les voyages dont il se vantait souvent, <em>comme<\/em> ce monde en lambeaux qu&rsquo;il avait \u2014 IRL ou en jeu \u2014 parcouru, <em>comme<\/em> les rencontres qu&rsquo;il avait faites, les d\u00e9traqu\u00e9s qui lui avaient coll\u00e9 aux basques, et le monde m&rsquo;\u00e9tait inaccessible. Il \u00e9tait beau, <em>comme<\/em> la solitude qui me broyait, et <em>comme<\/em> les murs pleins de regrets de ma chambre, je le ha\u00efssais. J&rsquo;aurais voulu qu&rsquo;il vienne me lib\u00e9rer. Faire tout s&rsquo;\u00e9crouler. Me prendre avec lui. Nous aurions parcouru le monde \u00e0 deux.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui savait qui j&rsquo;\u00e9tais ? Je m&rsquo;inventais une vie. Sur mes photos, je souriais, j&rsquo;\u00e9tais \u00e9panoui. Rien ne pouvait venir \u00e0 bout de ma bonne humeur contagieuse \u2014 je n&rsquo;avais pas le droit de me plaindre. Et toujours, je m&rsquo;effor\u00e7ais d&rsquo;adh\u00e9rer aux causes les plus nobles, aux id\u00e9es en vogue, veillant \u00e0 ma r\u00e9putation. Tant\u00f4t, honteux de mes privil\u00e8ges, je d\u00e9fendais les minorit\u00e9s, r\u00eavant d&rsquo;utopies sans failles, d\u00e9sar\u00e7onnant avec hargne celles et ceux qui s&rsquo;y opposaient ; et tant\u00f4t, en accord avec les franges les plus conservatrices, je me laissais aller \u00e0 une haine qui moi-m\u00eame me faisait peur, insultant, pi\u00e9tinant sans piti\u00e9 ceux qui n&rsquo;\u00e9taient pas conformes aux injonctions majoritaires. Tout, dans mes alliances, servait mes int\u00e9r\u00eats. Qui savait qui j&rsquo;\u00e9tais ? J&rsquo;attendais d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait beau. <em>Comme<\/em> la honte qui me tordait. <em>Comme<\/em> la tristesse qui me brisait, m&rsquo;an\u00e9antissait. <em>Comme<\/em> tous mes abandons. Cette vie qui stagnait. Les mensonges. Les masques que je portais. Mes compromissions. <em>Comme<\/em> les yeux de mon chat qui me fixait des yeux, me ramenait dans ma chambre. Apr\u00e8s trois ou quatre messages, notre discussion cessait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois, il lui arrivait de me r\u00e9pondre. Il \u00e9tait beau. Fr\u00eale. Les cheveux bruns boucl\u00e9s. Une barbe mal taill\u00e9e. Le regard un peu perdu. C&rsquo;\u00e9tait un homme \u00e9gar\u00e9, maladroit, na\u00eff. Sa maladresse, sa na\u00efvet\u00e9, \u00e7a m&rsquo;exasp\u00e9rait, parfois. Certaines de ses id\u00e9es m&rsquo;\u00e9nervaient. Mais sans cela, sans cette part d&rsquo;imperfection, je ne l&rsquo;aurais pas aim\u00e9. Elle faisait sa beaut\u00e9. 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