{"id":124316,"date":"2023-06-12T10:48:47","date_gmt":"2023-06-12T08:48:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=124316"},"modified":"2023-06-12T10:48:48","modified_gmt":"2023-06-12T08:48:48","slug":"ete2023-01-la-souche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-01-la-souche\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 |\u00a0la souche"},"content":{"rendered":"\n<p>Une\u00a0<strong>anamorphose\u00a0<\/strong>est une d\u00e9formation r\u00e9versible d&rsquo;une image \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un syst\u00e8me optique, et c\u2019est exactement l\u00e0 o\u00f9 j\u2019en suis. Je passe beaucoup de temps \u00e0 ne pas \u00e9crire. Mon emploi du temps se d\u00e9forme. Les toits s\u2019\u00e9talent dans une sorte d\u2019empi\u00e8cement inconnu, car m\u00eame si ce sont les toits proches des immeubles proches de ma propre rue, je ne les reconnais pas, je les vois si peu souvent sous cet angle unique de la fen\u00eatre qui fait face au bureau qu\u2019ils pourraient changer leur assemblage sans que j\u2019en sois consciente. Je m\u2019installe \u00e0 ce bureau, mon bureau face \u00e0 la fen\u00eatre, pour ne pas \u00e9crire. Je regarde. Je ne comprends pas les toits, je ne comprends pas la mouette qui attend pr\u00e8s d\u2019une tourterelle turque. Je ne sais pas ce qu\u2019elles font, si elles se connaissent, si elles s\u2019appr\u00e9cient, ou si j\u2019assiste \u00e0 une guerre de position. Immobiles, t\u00eates dans des directions oppos\u00e9es, le conduit ext\u00e9rieur de la chemin\u00e9e doit les couper du vent. Je ne connais pas la langue, je ne sais pas comment on nomme le conduit ext\u00e9rieur de la chemin\u00e9e, je ne connais pas le lexique. \u00ab\u00a0<em>La souche<\/em> de chemin\u00e9e \u00e9galement appel\u00e9e sortie de toit est prot\u00e9g\u00e9e des intemp\u00e9ries par un chapeau ou mitron.\u00a0\u00bb Mitron \u00e0 cause de sa forme de mitre, forme qui est aussi celle de la coiffe du gar\u00e7on boulanger \u2014 boulang\u00e8re et le petit mitron, dit le chant des femmes qui reviennent de Versailles. Je ne connais pas de roi. Je ne connais pas la religion, m\u00eame si je sais ce qu\u2019est une mitre d\u2019\u00e9v\u00eaque, et que le mot \u00e9v\u00eaque allume dans mon esprit le visage du diable de <em>Fanny et Alexandre<\/em> et le plan s\u00e9quence o\u00f9 Alexandre avance vers nous, face cam\u00e9ra, avec sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d\u2019enfant, et dans l\u2019obscur derri\u00e8re lui surgit la croix brillante de l\u2019\u00e9v\u00eaque. Quand la cath\u00e9drale, comme maintenant, sonne au-dessus des toits que je ne connais pas, je ne sais pas ce que les cloches c\u00e9l\u00e8brent ni quelle cloche est actionn\u00e9e, o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 coul\u00e9e, quel d\u00e9cor, embl\u00e8me, symbole de quel \u00e9v\u00e9nement sur son ventre, ni comment elle est mise en mouvement, manuellement, \u00e9lectriquement, ni l\u2019histoire de cet usage us et coutume de sonner les cloches. Je sais \u2014 je crois savoir \u2014 que la paroisse d\u2019une \u00e9glise est le territoire o\u00f9 le son de ses cloches reste audible, et je suis curieuse d\u2019imaginer comment faire le relev\u00e9 cadastral d\u2019un son. Je visualise quelqu\u2019un qui parcourt les champs, un cahier \u00e0 la main, et qui note que six pas apr\u00e8s telle barri\u00e8re ou telle pierre de l\u00e9gende \u2014 pierre tournante qui s\u2019ouvre certaines nuits sur un tr\u00e9sor, pierre folle qui rebondit dans la campagne le soir et vient frapper \u00e0 la porte des maris infid\u00e8les \u2014 on peut encore entendre sonner, ou bien il y a silence. L\u2019endroit exact o\u00f9 finit le son, je ne sais ni o\u00f9 le trouver ni comment l\u2019inscrire. La question des limites est poreuse, mon territoire est poreux et le d\u00e9sordre sur ma table est une tentative de le reproduire contre ma volont\u00e9, quand les cartes postales d\u00e9coup\u00e9es d\u00e9passent d\u2019un manuel de sciences de 1970 d\u00e9chir\u00e9 pos\u00e9 sur un catalogue d\u2019exposition dont je taille les titres en faisant confiance au hasard. Je peste sur mon manque d\u2019organisation mais c\u2019est la technique que mon cerveau choisit malgr\u00e9 moi. La question des limites entre mon cerveau et ma volont\u00e9 est plus que questionnable, je ne sais pas la noter parce que je ne sais pas prendre en notes. Je poss\u00e8de des carnets qui ne sont pas tous rang\u00e9s au m\u00eame endroit, qui ne sont pas tous du m\u00eame gabarit, qui ne sont pas tous remplis dans l\u2019ordre scrupuleux des pages, pages froiss\u00e9es, blanches, ratur\u00e9es, retourn\u00e9es, listes, tirets, \u00e9criture oblique, taches, mots soulign\u00e9s trois fois point d\u2019interrogation mais je ne sais pas les relire. Ce que j\u2019\u00e9cris est illisible, aussi illisible que les toits dehors et c\u2019est piti\u00e9, car je sais que mon travail consiste \u00e0 rendre l\u2019illisible des toits lisible. C\u2019est un travail qui ne s\u2019arr\u00eate jamais, \u00e0 rebours de l\u2019incapacit\u00e9 de mon cerveau \u00e0 faire en sorte que je ne me perde pas. Je sais que je ne veux pas \u00eatre perdue dans l\u2019image d\u00e9form\u00e9e de l\u2019anamorphose qui me sert de table d\u2019orientation et qui se situe \u00e0 l\u2019origine. Je sais que ce qui est \u00e0 l\u2019origine d\u00e9cide de la suite du temps, des al\u00e9as in\u00e9vitables et de l\u2019incomplet des choses qu\u2019on voudrait saisir enti\u00e8res. Il n\u2019y a pas de contours, juste deux oiseaux sur les toits qui regardent au loin, et moi qui les regarde. Chaque plume, chaque portion de chair ou d\u2019ardoise dit quelque chose, je ne sais pas \u00e9couter. Chaque description est infinie, qu\u2019on n\u2019a jamais fini de d\u00e9plier. Je recommence toujours de rien, depuis z\u00e9ro, et ce syst\u00e8me, existence et disparition, apparition et d\u00e9ploiement, brume aspir\u00e9e si vite enfuie, inqualifiable, est mon syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"604\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/atelier-1-1024x604.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-124318\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/atelier-1-1024x604.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/atelier-1-420x248.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/atelier-1-768x453.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/atelier-1-1536x906.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/atelier-1.jpg 1816w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em><strong><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/The_Vanishing_Lady\">The Vanishing Lady<\/a><\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une\u00a0anamorphose\u00a0est une d\u00e9formation r\u00e9versible d&rsquo;une image \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un syst\u00e8me optique, et c\u2019est exactement l\u00e0 o\u00f9 j\u2019en suis. Je passe beaucoup de temps \u00e0 ne pas \u00e9crire. Mon emploi du temps se d\u00e9forme. 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