{"id":124398,"date":"2023-06-12T22:56:53","date_gmt":"2023-06-12T20:56:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=124398"},"modified":"2024-07-23T23:35:57","modified_gmt":"2024-07-23T21:35:57","slug":"ete-2023-du-roman-01-organiser-la-solitude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-du-roman-01-organiser-la-solitude\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 | Organiser la solitude"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait d&rsquo;abord pens\u00e9 la solitude comme la solution. Que ceux avec qui elle vivait acceptent \u2013 elle ne leur demandait pas de comprendre, elle s&rsquo;engluait dans leur empathie \u2013 acceptent l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elle ne se sente pas d\u00e9laiss\u00e9e s&rsquo;ils partaient sans elle. Elle avait mis du temps, elle, \u00e0 comprendre que leurs protestations trahissaient leur peur et leur rancune \u00e0 eux, qu&rsquo;elle leur pr\u00e9f\u00e8re du temps sans eux, sur leur temps commun de cong\u00e9s. Elle ne demandait pas des vacances enti\u00e8res, une journ\u00e9e c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bien, une nuit en plus c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mieux, une semaine c&rsquo;\u00e9tait trop pour m\u00eame en r\u00eaver. Elle l&rsquo;avait eue finalement cette courte solitude, mais chez elle, avec le bruit quotidien des voisins, avec les plantes \u00e0 arroser sur le balcon, avec les t\u00e2ches \u00e0 faire qui s&rsquo;imposaient dans son champ de vision m\u00eame si elle ne les faisait pas, sans personne \u00e0 qui confier les mots de ses \u00e9motions, la solitude l&rsquo;avait d\u00e9\u00e7ue. Elle en avait pleur\u00e9, la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Organiser sa solitude, avait-elle r\u00e9fl\u00e9chi. Une fois m\u00eame elle avait os\u00e9 partir, elle, sans eux. Avait pos\u00e9 une semaine de cong\u00e9. Pris le train pour S\u00e8te. La chambre du petit h\u00f4tel avait un petit bureau dans un angle. Elle posait ses notes, ses livres \u00e0 main droite sur le lit, il suffisait de tendre le bras. Heureusement qu&rsquo;elle \u00e9tait droiti\u00e8re, car le mur aurait g\u00ean\u00e9 son coude sur la gauche, d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;avec son \u00e9paule elle fr\u00f4lait le rideau. La porte-fen\u00eatre et son garde-corps donnaient sur une place o\u00f9 stationnaient les estivants, mais pas directement sur le grand man\u00e8ge aux si\u00e8ges en balan\u00e7oires qui la fascinait autant que les enfants. Le matin t\u00f4t elle descendait \u00e0 la plage toute proche, avant le monde. Une fois elle avait vu un gros chien fou fou se pr\u00e9cipiter pour jouer sur une fillette, et dans l&rsquo;\u00e9lan la renverser. Accourus le p\u00e8re de l&rsquo;une, la ma\u00eetresse de l&rsquo;autre, elle n&rsquo;avait pas suivi leur conversation, excuses, protestation, l&rsquo;enfant s&rsquo;\u00e9tait relev\u00e9e sans hurler. Agripp\u00e9e au mollet de son p\u00e8re comme derri\u00e8re le cr\u00e9neau d&rsquo;un rempart, elle fixait l&rsquo;animal d\u00e9sormais retenu, t\u00eate \u00e0 hauteur de gueule, des yeux noirs, en col\u00e8re, mais intrigu\u00e9s aussi, qui cherchaient le dialogue. Elle avait pass\u00e9 toute la journ\u00e9e sur cette anecdote, sur ce regard, et s&rsquo;en \u00e9tait voulu de se laisser distraire de son projet \u00e0 elle, celui pour qui elle passait ses journ\u00e9es devant la tenture orang\u00e9e des murs de l&rsquo;h\u00f4tel, couleur pass\u00e9e de mode, pour qui elle sortait marcher le soir sur la corniche, pour qui elle redoutait les appels de ceux qui avaient accept\u00e9 de la laisser partir sans eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Son premier geste dans la chambre d&rsquo;h\u00f4tel avait \u00e9t\u00e9 de d\u00e9crocher le tableau au-dessus du chevet du lit et du bureau, de le poser, de le retourner. Le lendemain elle l&rsquo;avait trouv\u00e9 raccroch\u00e9. Elle avait laiss\u00e9 un mot, et puis l&rsquo;avait froiss\u00e9, avait cherch\u00e9 la femme de chambre \u2013 celle-ci avait-elle compris, pas cherch\u00e9 \u00e0 comprendre, vu passer tant de lubies \u2013 enfin les autres jours elle ne l&rsquo;avait pas remis. Un mur nu mais quand m\u00eame orang\u00e9, quand elle levait les yeux de son \u00e9cran ou de son cahier \u2013 \u00e7a d\u00e9pendait des heures, de ce qu&rsquo;elle \u00e9crivait, de ce qu&rsquo;elle reprenait. M\u00eame sans regarder derri\u00e8re son \u00e9paule gauche, elle savait l&rsquo;\u00e9blouissement des voilages, le cru de la lumi\u00e8re blanche, elle l&rsquo;imaginait encore aux heures chaudes, les volets tir\u00e9s. Chez elle, pas loin du lit, un peu moins pr\u00e8s qu&rsquo;ici, se disait-elle, son petit bureau \u00e9tait contre un mur blanc, et c&rsquo;est sur ce m\u00e8tre carr\u00e9 de peinture moins blanche avec les ann\u00e9es, et qui commen\u00e7ait \u00e0 se tacher, que son univers s&rsquo;\u00e9crivait, par petit peu, par petites tranches, par petits moments vol\u00e9s au reste de sa vie, comme si sa vie n&rsquo;\u00e9tait pas dans ces petits peu, ces petits moments que le reste du temps lui volait. Elle avait visit\u00e9 le ch\u00e2teau de Sissinghurst \u2013 elle partait d&rsquo;ordinaire en vacances avec ceux avec qui elle vivait. Elle avait mont\u00e9 les marches de la tour de brique et vu le bureau de Vita Sackville-West depuis l&rsquo;ouverture de la porte. Un cordon de velours rouge emp\u00eachait d&rsquo;y p\u00e9n\u00e9trer. Elle n&rsquo;aurait pas voulu y p\u00e9n\u00e9trer, c&rsquo;\u00e9tait un r\u00eave, c&rsquo;\u00e9tait plein de d\u00e9sirs, c&rsquo;\u00e9tait un grand secret. La vie \u00e0 Sissinghurst, en jardinant le jour, en \u00e9crivant la nuit, un bureau \u2013 grand, en bois, avec des couvertures en cuir, des plumes et un lutrin, des biblioth\u00e8ques et un divan o\u00f9 laisser reposer les textes en gestation \u2013 \u00e0 quelle table \u00e9crivait la nurse qui s&rsquo;occupait de son fils pendant toutes ces heures ? Le fils \u2013 sur un des panneaux \u00e9crits pour les visiteurs du lieu \u2013 racontait qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas le droit de p\u00e9n\u00e9trer dans le bureau de sa m\u00e8re \u2013 dans le jardin, oui et le jardin \u00e9tait si beau sous la pluie. Elle se souvenait que pour bien observer les objets sur le bureau, les absorber dans sa m\u00e9moire, elle s&rsquo;\u00e9tait pench\u00e9e beaucoup vers la gauche au-dessus du cordon, comme elle se penchait vers la droite, au-dessus du garde-corps de l&rsquo;h\u00f4tel de S\u00e8te pour saisir un bout du balancement des si\u00e8ges centrifuges du man\u00e8ge.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle avait d&rsquo;abord pens\u00e9 la solitude comme la solution. Que ceux avec qui elle vivait acceptent \u2013 elle ne leur demandait pas de comprendre, elle s&rsquo;engluait dans leur empathie \u2013 acceptent l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elle ne se sente pas d\u00e9laiss\u00e9e s&rsquo;ils partaient sans elle. 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