{"id":124550,"date":"2023-06-13T20:50:13","date_gmt":"2023-06-13T18:50:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=124550"},"modified":"2023-06-14T07:07:14","modified_gmt":"2023-06-14T05:07:14","slug":"ete2023-01-inventer-lauteur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-01-inventer-lauteur\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 | Inventer l\u2019auteur"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 d\u00e9faut de bureau, \u00e9voquons un rituel. S\u2019attabler. Comme avant d\u2019aller courir. On enfile un maillot, un short, une chaussette, l\u2019autre en prenant garde \u00e0 respecter la marque cousue sur l\u2019orteil, les chaussures enfin. Et avant que la pens\u00e9e ne se formalise pour nous emp\u00eacher, on sort le corps et on court.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en est de m\u00eame ici. Avec cette id\u00e9e que le bureau, son bureau, existe partout et nulle part. Et l\u00e0, ici, c\u2019est Niort, ou plut\u00f4t Niort Est, qui n\u2019a de Niort que le nom, car la rh\u00e9torique des villes modernes est similaire \u00e0 celle des champignons, l\u2019\u00e9talement. L\u2019auteur se trouve \u00e0 l\u2019est de Niort dans une zone d\u2019activit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Son bureau est \u00e0 Niort Est dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, ni miteux, ni luxueux, un h\u00f4tel comme tant d\u2019autres et qui, malgr\u00e9 la distance qui les s\u00e9pare les uns des autres, donne cette impression d\u2019\u00eatre \u00e0 jamais le m\u00eame. Un lieu dont l\u2019int\u00e9rieur est bien plus grand que l\u2019ext\u00e9rieur. Si bien que parfois, alors qu\u2019il est au milieu d\u2019un couloir l\u2019auteur doit redescendre \u00e0 l\u2019accueil pour demander \u00e0 nouveau le num\u00e9ro de sa chambre. Et \u00e7a le met en rage \u00e0 propos de sa propre vie en \u00e9ternelle transition.<\/p>\n\n\n\n<p>Son bureau est donc un acte plut\u00f4t qu\u2019un objet, un acte rythm\u00e9 par les portes qui claquent plus ou moins fort selon leur proximit\u00e9 dans le couloir et il y a le roulement continu des v\u00e9hicules sur la rocade plus ou moins fort aussi. Mais \u00e7a, c\u2019est \u00e0 cause du vent.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet acte est \u00e9galement constitu\u00e9 d\u2019un carnet lign\u00e9 de pointill\u00e9s et d\u2019un stylo \u00e0 bille de fabrication suisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois le mouvement enclench\u00e9, les premiers centim\u00e8tres amorc\u00e9s, viennent aussi les premi\u00e8res pens\u00e9es lui indiquant qu\u2019il n\u2019a rien \u00e0 dire, que ces sept lignes sont bien suffisantes pour aujourd\u2019hui et qu\u2019apr\u00e8s tout il a des choses bien plus s\u00e9rieuses \u00e0 pr\u00e9parer pour demain. Et c\u2019est toujours ainsi en ce qui concerne l\u2019\u00e9criture, de ce temps que l\u2019on vole, que l\u2019on arrache \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Car on a toujours mieux \u00e0 faire et un bon jour est toujours celui o\u00f9 l\u2019auteur ne se soumet pas \u00e0 cette pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant son carnet cette fois-ci une fen\u00eatre donnant sur un toit plat tapiss\u00e9 d\u2019un isolant noir comme du bitume, une corneille grosse comme un chat sautille sur le rebord. En contrebas, un parking permettant d\u2019acc\u00e9der en peu d\u2019enjamb\u00e9es aux entr\u00e9es des diff\u00e9rents b\u00e2timents rectangulaires, enseignes insignifiantes, mots pariant sur la cupidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019imaginer \u00e0 quoi tout cela ressemblera lorsque cette humanit\u00e9 aura disparu. Que restera-t-il de ces hangars \u00e0 consommer, lorsque les gramin\u00e9es auront repris leurs droits, o\u00f9 les futures port\u00e9es des port\u00e9es de cette corneille seront les ma\u00eetres sur mille lieux alentour, o\u00f9 des villes enti\u00e8res, dont Niort la morbide, auront \u00e9t\u00e9 submerg\u00e9es par les oc\u00e9ans et la boue. Et il lui pla\u00eet \u00e0 imaginer cet espace devenu luxuriant, les ruines rouill\u00e9es et l\u2019asphalte \u00e9clat\u00e9 offrant des caches infinies aux l\u00e9zards et aux campagnols, chacune de ces zones devenant une \u00eele anonyme et end\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n<p>Son bureau, une \u00eele alors. Comme Robinson, mobiliser la ressource qui se trouve l\u00e0, \u00e0 port\u00e9e de si\u00e8ge, car il faut voyager l\u00e9ger. Oblig\u00e9. Un livre parfois deux, mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 trop, deux carnets, ou alors juste son journal intime, un sac de c\u00e2bles, d\u2019adaptateurs pour l\u2019ordinateur, un chargeur, des c\u00e2bles encore, pour le t\u00e9l\u00e9phone cette fois et les \u00e9couteurs et la montre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019auteur sait que pour ne rien oublier, il s\u2019agit de ranger, toujours \u00e0 la m\u00eame place et apr\u00e8s usage, syst\u00e9matiquement. Comme un randonneur en bivouac, un navigateur en solitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors qu\u2019il finit les paragraphes, il remarque sur le toit plat une bouteille de Jack Daniels vid\u00e9e renvers\u00e9e, imaginant les conditions de son atterrissage. A-t-elle \u00e9t\u00e9 jet\u00e9e du parking en contrebas par un couple d\u2019adolescents d\u00e9fonc\u00e9s sur leur moto quatre-vingts centim\u00e8tres cubes trafiqu\u00e9es pour p\u00e9tarader. Ou alors. A-t-elle \u00e9t\u00e9 jet\u00e9e d\u2019une des fen\u00eatres de l\u2019h\u00f4tel lui-m\u00eame par un repr\u00e9sentant de commerce ivre et seul, anim\u00e9 par cette envie d\u2019en finir avec tout \u00e7a, car il est bien gentil St\u00e9phane avec ses objectifs \u00e0 la con, mais \u00e7a ne se vend pas comme \u00e7a une cabine de peinture en ce moment, \u00e7a ne se vend pas du tout d\u2019ailleurs, parce que c\u2019est jamais le bon moment pour la changer et qu\u2019elle marche bien la mienne et que j\u2019en ai rien \u00e0 carrer des nouvelles normes, zont qu\u2019\u00e0 venir me contr\u00f4ler eux-m\u00eames je les attends\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Si on reprend. Son bureau ressemble au territoire d\u2019un oiseau. Son bureau est comme un mouvement, une sensation dans le ventre, entre les doigts, cette douleur au majeur, l\u00e0 o\u00f9 se pose le corps du stylo, l\u00e0 o\u00f9 il a une bosse depuis l\u2019\u00e9cole primaire, la douleur aux poignets aussi lorsqu\u2019il retranscrit ce qu\u2019il a \u00e9crit sur un traitement de texte. Il doit trouver sa foul\u00e9e, son rythme et parfois acc\u00e9l\u00e9rer dans les c\u00f4tes quand c\u2019est plus dur, quand la pens\u00e9e pour emp\u00eacher s\u2019est formalis\u00e9e. Il doit aller contre physique, physiologie, g\u00e9ographie, topographie, politique, s\u00e9mantique et typologie pour conna\u00eetre enfin le sentiment d\u2019avoir \u00e9crit, qui selon lui est bien meilleur que celui d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est ainsi que l\u2019auteur les a tous finis les pr\u00e9c\u00e9dents livres. Le dernier \u00e9tant un western avec un incipit digne de l\u2019ouverture de la Prisonni\u00e8re du d\u00e9sert. Une mont\u00e9e en tension au long des canyons, un groupe d\u2019individus improbables barricad\u00e9s dans une cabane en rondins, face \u00e0 une bande de d\u00e9trousseurs qui les encerclent minutieusement, leur sauvetage par une clique d\u2019Indiens Obijw\u00e9s aux derni\u00e8res heures p\u00e2les, la damnation puis la r\u00e9demption, sc\u00e8ne finale du h\u00e9ros \u00e0 genoux dans un cimeti\u00e8re \u00e9cras\u00e9 par un soleil maudit et des larmes qui tombent en poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en a \u00e9crit un autre ailleurs, aussi. Dans une maison insalubre, un village au fond de la Dordogne. Le sol de la maison \u00e9tait creus\u00e9 par une rigole de vingt centim\u00e8tres de large sur dix de fond, cens\u00e9e \u00e9vacuer une fuite \u00e9ventuelle dans la salle d\u2019eau. Il s\u2019astreignait \u00e0 se lever \u00e0 quatre heures du matin quand tout le monde dormait, son bureau \u00e9tait alors la table de la salle \u00e0 manger bancale devant une fen\u00eatre opaque et poreuse. Il s\u2019agissait d\u2019appuyer le coude au bon endroit pour maintenir la table en position et ne pas d\u00e9raper.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019auteur se pla\u00eet \u00e0 s\u2019imaginer journaliste de guerre. Envoy\u00e9 sp\u00e9cial entre deux tranch\u00e9es, se courbant sous la rafale cr\u00e9pusculaire, car il a compris qu\u2019il se doit de pouvoir \u00e9crire n\u2019importe o\u00f9 et quand, peu importe fatigue, laideur, beaut\u00e9, odeur, son, parfum, confort, temp\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<p>Son bureau peut alors prendre toutes les formes sauf celle de l\u2019excuse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 d\u00e9faut de bureau, \u00e9voquons un rituel. S\u2019attabler. Comme avant d\u2019aller courir. 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