{"id":12475,"date":"2019-09-03T19:05:38","date_gmt":"2019-09-03T17:05:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=12475"},"modified":"2019-10-29T13:45:22","modified_gmt":"2019-10-29T12:45:22","slug":"loeil-et-la-sentinelle-v2-p04-affinite-pour-la-description","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/loeil-et-la-sentinelle-v2-p04-affinite-pour-la-description\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u0152il et la Sentinelle &#8211; V\u00b02 P#04 Affinit\u00e9 pour la description"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align: Justify\" class=\"has-background has-drop-cap has-medium-gray-background-color\">Un mardi 23 juillet, dans une rue\nd\u2019un village du Sud&nbsp;: un jour sans mouvement. Le ciel est&nbsp; limpide&nbsp;; &nbsp;l\u2019immobilit\u00e9 r\u00e8gne et neutralise les \u00e9l\u00e9ments.\nTrente-cinq degr\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre, quarante-cinq au soleil. Le silence. L\u2019\u0152il saisit\ndans son champ de vision la base d\u2019une borne \u00e0 incendie. Une base carr\u00e9e\nencastr\u00e9e, grise du b\u00e9ton coul\u00e9 \u00e0 la base de sa base, aussi carr\u00e9e qu\u2019un\ncarreau de cahier d\u2019\u00e9colier. L\u2019\u0152il la croit fermement pos\u00e9e sur une autre base,\npar son poids fermement peser. Mais non, la base carr\u00e9e est scell\u00e9e par des\npetits ronds. De nombreux petits ronds qui, en s\u2019approchant, s\u2019\u00e9largissent, s\u2019agrandissent,\noccupent&nbsp; tout l\u2019espace de cet \u0153il rond\nqui les observe. Ensemble d\u2019abord, de d\u00e9bord en d\u00e9bord ensuite, puis un \u00e0 un\njusqu\u2019\u00e0 ce que le rond point\u00e9 par L\u2019\u0152il soit de la m\u00eame taille que le rond de cet\n\u0153il qui le regarde. \u00c0 se demander lequel des deux fixe en vrai la base carr\u00e9e\nobserv\u00e9e. Base vite chass\u00e9e par le rond \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat plus fort que le carr\u00e9. L\u2019\u0152il\nfatigue, ferme sa paupi\u00e8re, scelle deux franges de cils, met du noir sur le\ngris de la base carr\u00e9e imprim\u00e9e et du plat sur le rond qui scelle le carr\u00e9 sur\nl\u2019autre base, ind\u00e9finie encore. L\u2019\u0152il reprend force, respire,&nbsp; inspire cette odeur de lavande du bas-c\u00f4t\u00e9,\nexpire une rondeur m\u00eal\u00e9e d\u2019images r\u00e9tiniennes et de senteurs b\u00e9tonn\u00e9es de mauve\net de bleu. Coiff\u00e9 de la moiteur du ciel, envelopp\u00e9 d\u2019odeurs, de sons, de\ntonalit\u00e9 sal\u00e9e de sueur et de sel de mer envol\u00e9, avec lenteur il s\u2019ouvre \u00e0\nnouveau et prend le risque de s\u2019exposer \u00e0 cette autre couleur assign\u00e9e\nl\u2019instant d\u2019avant, et esquiv\u00e9e. Pr\u00e9caution bien inutile, \u00e0 peine d\u00e9brid\u00e9, le\nrouge saute \u00e0 L\u2019\u0152il, s\u2019en empare, presque une br\u00fblure sous la lumi\u00e8re d\u2019un\nsoleil de midi. L\u2019\u0152il s\u2019\u00e9chauffe, \u00e9prouve sa corn\u00e9e par ce rouge aux \u00e9cailles\nmordantes. Un rouge franc, aussi franc qu\u2019une \u00e9raflure sur la peau qui perle\nson sang \u00e0 sa surface. Un rouge qui s\u2019\u00e9tale en courbes, bute sur les ar\u00eates,\ns\u2019\u00e9corce \u00e0 la ligne verticale, se divise \u00e0 l\u2019horizontale et s\u2019agrippe de la\nbase au sommet de la borne \u00e0 incendie. Il rutile \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, s\u2019affaiblit \u00e0 son\ncontour et s\u2019efface avec mollesse \u00e0 l\u2019avant. Une enveloppe de couleur \u00e0\nl\u2019histoire pourtant franche et sinc\u00e8re, en ce qu\u2019elle dit et r\u00e9v\u00e8le d\u2019\u00eatre\nainsi soumise \u00e0 l\u2019exposition&nbsp;: rouge des confusions o\u00f9 se m\u00ealent et se\nconfondent les vents, les soleils, les pluies pass\u00e9s&nbsp;; rouge des m\u00e9moires,\ncelles des fonctions, des utilit\u00e9s, des utilisations, des urgences, des\nrisques, des dangers, d\u2019un feu \u00e0 la couleur de sang. Des larmes de chaleur aux\nrives de ses paupi\u00e8res invitent L\u2019\u0152il \u00e0 se tourner vers l\u2019ombre. Une seule, l\u00e0,\n\u00e0 l\u2019arri\u00e8re,&nbsp; celle d\u2019un mensonge de\nfra\u00eecheur offerte, promise avec une telle conviction que l\u2019embrasement de cet \u0153il\ns\u2019apaise d\u00e9j\u00e0 quand il&nbsp; l\u2019effleure en son\ncreux.&nbsp; Une anse \u00e0 port\u00e9e de vue, un bras\ndessin\u00e9 accoud\u00e9 au muret sur lequel L\u2019\u0152il s\u2019appuie et se temp\u00e8re. L\u2019ombre est\nforte, presque noire. En toute transparence, le muret est l\u00e0 et n\u2019est pas l\u00e0 en\nm\u00eame temps. Ce bras imaginaire, dessin\u00e9 par l\u2019ombre, occupe tout le champ de\nvision et remise, loin derri\u00e8re, le muret qui voudrait bien exister lui aussi,\n\u00e0 cet instant.&nbsp; Plus tard commande\nl\u2019ombre&nbsp;; plus tard impose le bras de l\u2019ombre. Il est des pr\u00e9sences qui\ns\u2019effacent \u00e0 la lumi\u00e8re et des m\u00e9moires qui en r\u00e9v\u00e8lent d\u2019autres quand la\nlumi\u00e8re se met \u00e0 part&nbsp;: craindre moins le feu que l\u2019eau, pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019air et\nla terre. Eau et feu m\u00eal\u00e9s, air au vent raviveur, ravageur, artilleur, terre souveraine,\nnative, productrice. L\u00e0 devant L\u2019\u0152il, se tient la borne \u00e0 incendie&nbsp;: une\nsentinelle en et au garde-\u00e0-vous. Une base carr\u00e9e, un rond plus gros que le\nrond de cet \u0153il rond qui l\u2019observe, un rouge franc qui s\u2019\u00e9tale, s\u2019\u00e9caille, s\u2019agrippe\net accroche \u00e0 sa tonalit\u00e9 des confusions, des pr\u00e9sences, des m\u00e9moires, des\nfeux, des vents, des pluies, des soleils souverains. Avec l\u2019ombre d\u2019un bras qui\nn\u2019existe pas, pos\u00e9 sur un muret qui existe et qui, pourtant, s\u2019efface derri\u00e8re\nce qui n\u2019existe pas, en apparence. Et quand la lumi\u00e8re reprend ses parts,\nl\u2019ombre se d\u00e9place, file se cacher, se nicher plus loin laissant L\u2019\u0152il \u00e0 nu et le\nsol \u00e0 vue, r\u00e9v\u00e9lant alors bases, lignes verticales, horizontales, obliques,\ncourbes, ar\u00eates, \u00e9cailles du rouge, &nbsp;et\ncette fissure qui d\u00e9couvre enfin l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de la sentinelle qui dit le feu,\nl\u2019eau, le vent, l\u2019incendie possible. Le temps la met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de l\u2019usure\nbien avant celle de son usage. Il est de ces objets que L\u2019\u0152il croise et\nrencontre aux coins des rues, sur le chemin, \u00e9rig\u00e9s, stables, statiques,\nimperturbables. Repr\u00e9sentants de la s\u00e9curit\u00e9 tels les feux tricolores, les\nlampadaires, les affichages, les panneaux signal\u00e9tiques, les bornes de bords de\nroutes, de rues, de chemins. Et puis, il y a cette borne \u00e0 incendie, rouge, une\nsentinelle verticale viss\u00e9e au sol, \u00e0 l\u2019\u00e9pouser, \u00e0 s\u2019ancrer dans ses\nprofondeurs, utile et s\u00e9curitaire. Inutile et laide avant d\u2019\u00eatre rattrap\u00e9e par\nsa fonction,&nbsp; rappelant \u00e0 L\u2019\u0152il une\ncertaine beaut\u00e9 li\u00e9e \u00e0 l\u2019ordre, \u00e0 la protection, \u00e0 l\u2019assurance de se tenir\npr\u00eate pour le devoir d\u2019assistance. Autant de bornes-sentinelles que de coins,\nd\u2019angles de rues diff\u00e9rents. L\u2019eau se tient au m\u00eame endroit, partout en\ndessous, en une nappe phr\u00e9atique \u00e9paisse, lourde et abondante d\u2019eaux en remous.\nUne eau pr\u00eate \u00e0 remonter et qui remonte \u00e0 la moindre pluie. \u00c0\ntrop l\u2019\u00e9prouver par les creusements de sol, elle envahit et reprend son\nterritoire, et les maisons s\u2019effondrent. L\u2019eau \u00e0 fleur de sa base, la\nsentinelle guette &nbsp;en pays de feu, de vent,\nde terres cass\u00e9es, fractur\u00e9es. La sentinelle lutte, et d\u00e9fend son espace en\npays d\u2019eau, entre et contre les \u00e9l\u00e9ments. Dans un village du Sud, sur un chemin\nd\u2019\u00e0 peine quelques deux cent m\u00e8tres, L\u2019\u0152il a retenu quatre bornes \u00e0 incendie. Bien\nque le premier danger affich\u00e9 reste le feu, viennent ensuite l\u2019eau souterraine,\nle vent Mistral, la terre par ses \u00e9boulements, ses effondrements, la puissance\ndu soleil, la pluie en rafales avec ses gouttes lapidaires. La sentinelle\nr\u00e9siste. Mais,\nd\u2019un souvenir pourtant si proche, la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un angle de vue s\u2019\u00e9chappe et se\ntroque&nbsp;: nulle base carr\u00e9e inscrite au r\u00e9el mais une r\u00e9miniscence de\ncourbure cristalline qui s\u2019impose de ce qui se dit stable, assur\u00e9,\npragmatique&nbsp;: le carr\u00e9, le cadr\u00e9. La borne \u00e0 incendie est encastr\u00e9e dans\nle sol, celui qui se voit apr\u00e8s ajustement est granuleux&nbsp; de graviers et de sable ciment\u00e9s, gris-jaune\n\u00e0 pointes blanches et noires. Au centre, une fissure qui prend naissance \u00e0 la\nbase de la borne, qui dit l\u2019eau, la chaleur, la dilatation\u2026 Et puis les\narbustes, le muret, l\u2019ombre. Une rue comme il en existe ailleurs, d\u2019un village\ncomme tant d\u2019autres, d\u2019un bout du Sud sous le m\u00eame soleil, la m\u00eame temp\u00e9rature,\nla m\u00eame absence de mouvement. &nbsp;\u00c0\ncet instant&nbsp;: le feu, l\u2019eau, la terre, le vent, l\u2019espace, \u00eatre \u0152il et\nSentinelle en un champ de vision.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un mardi 23 juillet, dans une rue d\u2019un village du Sud&nbsp;: un jour sans mouvement. Le ciel est&nbsp; limpide&nbsp;; &nbsp;l\u2019immobilit\u00e9 r\u00e8gne et neutralise les \u00e9l\u00e9ments. Trente-cinq degr\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre, quarante-cinq au soleil. Le silence. L\u2019\u0152il saisit dans son champ de vision la base d\u2019une borne \u00e0 incendie. 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