{"id":125142,"date":"2023-06-17T17:10:45","date_gmt":"2023-06-17T15:10:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=125142"},"modified":"2023-06-18T07:15:50","modified_gmt":"2023-06-18T05:15:50","slug":"le-roman-commence-par-en-inventer-lauteur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-roman-commence-par-en-inventer-lauteur\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 |\u00a0Le roman commence par en inventer l\u2019auteur"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Toujours la question du choix du pronom, avant tout \u00e9clair de langue, avant toute pouss\u00e9e de fiction. Si je choisis <em>il<\/em>, c\u2019est pour me diluer dans le blanc de la page, pour qu\u2019il ne reste personne, plus un bout de moi, plus une syllabe de mon nom qui n\u2019en contient qu\u2019une seule. Je tire un trait sur ces deux lettres, quitte mon corps et m\u2019en vais ailleurs, vers quelqu\u2019un d\u2019autre. Encore faut-il le trouver.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pars \u00e0 sa recherche, marche dans l\u2019all\u00e9e, contre le vent, passe devant le lac o\u00f9 trois ballons de foot flottent dans l\u2019eau verte. \u00c0 droite la vitrine des corps en sueur, iPod dans les oreilles, tous courent sur le tapis de course. Dehors, j\u2019\u00e9vite le regard des rares personnes crois\u00e9es, mes yeux fixent les pav\u00e9s gris-baleine. Je me concentre sur mes pas. Tout le monde est au travail \u00e0 cette heure l\u00e0. C\u2019est calme, un calme sci\u00e9, perc\u00e9, martel\u00e9 par les bruits des travaux \u00e0 c\u00f4t\u00e9 qui r\u00e9sonnent dans la t\u00eate comme les chantiers des romans abandonn\u00e9s, o\u00f9 quelques personnages survivant errent seuls, orphelins de leur auteur\u2026.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9couvre sa silhouette en \u00e9crivant ces lignes. Je ne l\u2019ai pas remarqu\u00e9 tout de suite,&nbsp; ses habits blancs \u00e9tant de la m\u00eame couleur que le banc en marbre. \u00c0 croire qu\u2019il cherche \u00e0 se camoufler. Ou bien il est banc, un banc d\u2019o\u00f9 sort une t\u00eate, des jambes et deux bras qui tiennent un t\u00e9l\u00e9phone. C\u2019est peut-\u00eatre pour \u00e7a qu\u2019il ne bouge pas.&nbsp; Il a peut-\u00eatre toujours \u00e9t\u00e9 plant\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aime le regarder \u00e9crire. J\u2019ai su qu\u2019il \u00e9crivait \u00e0 sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre absent tout en \u00e9tant l\u00e0, parmi nous. Je passe derri\u00e8re lui pour tenter d\u2019apercevoir la page qu\u2019il noircit. Mais d\u2019ici, je ne vois pas bien l\u2019\u00e9quation de mots qu\u2019il essaie de r\u00e9soudre, son \u00e9cran est minuscule. Je peux deviner, vu la densit\u00e9 des paragraphes, qu\u2019il doit s\u2019agir de prose, un r\u00e9cit peut-\u00eatre, le d\u00e9but d\u2019un roman\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le banc juste en bas de l\u2019immeuble, celui o\u00f9 jamais personne ne s\u2019assoit. Il est dos au courant d\u2019air, \u00e0 la lumi\u00e8re, le va-et-vient du voisinage devant lui, livreurs, femmes au foyer, enfants, grands-parents, chacun sa d\u00e9marche, ses couleurs. Quelques chiens aussi, on les c\u00e2line, on leur torche le cul, jamais vu des b\u00eates aussi tristement domestiqu\u00e9es. Lui cesse souvent d\u2019\u00e9crire pour relever la t\u00eate sur leur passage, puis il replonge dans son \u00e9cran, pour \u00e9crire \u00e0 nouveau. Je suis certain qu\u2019il n\u2019\u00e9crit pas sur ce qui passe devant lui. Quand le regard se rel\u00e8ve, ses yeux sont ailleurs, dans un autre monde, un paysage int\u00e9rieur. Le r\u00e9el n\u2019est plus qu\u2019une surface blanche.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus il \u00e9crit, plus le verre de caf\u00e9 pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui se remplit, les gla\u00e7ons fondent dans l\u2019oubli de boire, on dirait que le verre transpire, les gouttes qu\u2019il lib\u00e8re forme peu \u00e0 peu une petite flaque qui coule vers le livre qui l\u2019accompagne, un livre de po\u00e9sie, un Gallimard poche dont les pages finissent toujours par se d\u00e9tacher, j\u2019en vois qui d\u00e9passent\u2026 J\u2019ignore de quel auteur il s\u2019agit. Il ne l\u2019ouvrira pas une seule fois. Le livre semble avoir \u00e9t\u00e9 pris pour rester ferm\u00e9, comme la bouche d\u2019un proche qui sait accompagner en silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demande pourquoi il n\u2019\u00e9crit pas chez lui. Peut-\u00eatre pour ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9. Il a peut-\u00eatre une famille, des enfants, et m\u00eame s\u2019il vit seul, on a parfois besoin d\u2019\u00e9crire ailleurs pour \u00eatre chez soi, besoin du monde, de son fracas pour se r\u00e9fugier en lui.&nbsp;Il n\u2019a peut \u00eatre pas de table de travail, pas de bureau \u00e0 disposition. Il n\u2019a peut-\u00eatre pas non plus de chez lui. \u00c0 premi\u00e8re vue pourtant, on dirait qu\u2019il habite l\u2019immeuble, mais il semble le seul qui n\u2019a rien \u00e0 faire ici, qui n\u00b4a aucune activit\u00e9. C\u2019est vrai, tout le monde est en mouvement autour, \u00e7a t\u00e9l\u00e9phone, \u00e7a scrolle, \u00e7a crie, \u00e7a traine les pieds, \u00e7a aboie, \u00e7a va quelque part\u2026 lui semble le seul immobile, avec aucune affaire, aucun but, si ce n\u2019est celui d\u2019\u00eatre en lui, d\u2019\u00eatre \u00e0 cette t\u00e2che inutile\u2026 D\u2019ailleurs tous les passants le regardent furtivement avec curiosit\u00e9. Et c\u2019est vrai qu\u2019il a l\u2019air different. Ce n\u2019est pas son visage, sa couleur de peau qui le singularise, mais l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de sa pr\u00e9sence qui continue d\u2019\u00e9crire, presque compulsivement, par bouff\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toujours la question du choix du pronom, avant tout \u00e9clair de langue, avant toute pouss\u00e9e de fiction. Si je choisis il, c\u2019est pour me diluer dans le blanc de la page, pour qu\u2019il ne reste personne, plus un bout de moi, plus une syllabe de mon nom qui n\u2019en contient qu\u2019une seule. 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