{"id":125321,"date":"2023-06-18T22:27:15","date_gmt":"2023-06-18T20:27:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=125321"},"modified":"2023-06-20T08:09:58","modified_gmt":"2023-06-20T06:09:58","slug":"ete2023-02-ou-nous-nous-etonnions-du-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-02-ou-nous-nous-etonnions-du-silence\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #02 | o\u00f9 nous nous \u00e9tonnions du silence"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est le dernier endroit o\u00f9 ma m\u00e8re a v\u00e9cu. De tous les lieux o\u00f9 elle a v\u00e9cu celui que j\u2019ai trouv\u00e9 le plus beau, avec ses plafonds hauts, ses murs blancs, ses tommettes et ses carreaux mouchet\u00e9s. Ce lieu il m\u2019importe de m\u2019en souvenir, et au moment m\u00eame de l\u2019\u00e9crire je me rends compte \u00e0 quel point tout est flou. J\u2019ai la tentation de demander \u00e0 P s\u2019il a des images plus pr\u00e9cises que les miennes. Y avait-il des moulures au plafond\u00a0? Des chemin\u00e9es\u00a0? L\u2019aurais tu photographi\u00e9\u00a0? Je peux le situer pr\u00e9cis\u00e9ment, en haut de la pente du Boulevard du Mar\u00e9chal Graziani, dans ce quartier du nord de Bastia o\u00f9 nous avions emm\u00e9nag\u00e9 une premi\u00e8re fois au cours de l\u2019hiver 1981, dans une rue parall\u00e8le face au port de Toga en chantier \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Pour entrer dans l\u2019immeuble on poussait une porte verte dont les fen\u00eatres en verre cath\u00e9drale \u00e9taient prot\u00e9g\u00e9es par des barreaux m\u00e9talliques. L\u2019appartement \u00e9tait au premier \u00e9tage, quelques fen\u00eatres donnaient sur un escalier qui reliait le boulevard \u00e0 la rue \u00c9mile Sari en contrebas. Surtout elles faisaient face \u00e0 celles de l\u2019appartement de ma tante qui y s\u00e9journait quelques mois par an autour de l\u2019\u00e9t\u00e9, et, juste en-dessous celles de parents plus \u00e9loign\u00e9s mais que nous c\u00f4toyions depuis l\u2019enfance. J\u2019\u00e9tais heureuse que ma m\u00e8re ai d\u00e9cid\u00e9 ce rapprochement g\u00e9ographique, cet effet de clan. Ainsi nous avions toujours connu ces fa\u00e7ades \u00e0 reliefs color\u00e9s, et l\u2019\u00e9picier install\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. Je ne me souviens pas pr\u00e9cis\u00e9ment du plan de l\u2019appartement, mais en entrant il y avait un couloir carrel\u00e9 qui distribuait les quatre \u2014 mais c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre cinq \u2014 pi\u00e8ces. Celle que je pr\u00e9f\u00e9rais \u00e9tait sur la gauche en entrant. C\u2019\u00e9tait celle o\u00f9 ma m\u00e8re devinait l\u2019avenir de ses clients dans les taches d\u2019encre. Ses tomettes, son parfum d\u2019encens, ses portes fen\u00eatres sur le balcon \u00e9troit d\u2019o\u00f9 nous agitions la main pour faire signe \u00e0 ma tante. Aux fen\u00eatres des voiles l\u00e9gers s\u2019agitant dans les courants d\u2019air. Nous avons une photographie de notre fille a\u00een\u00e9e, deux ans \u00e0 peine, s\u2019entortillant dans ces rideaux. Dans cette pi\u00e8ce ma m\u00e8re avait install\u00e9 un lit de b\u00e9b\u00e9 en bambou pour y coucher ses petits enfants de passage en vacances. J\u2019appris que c\u2019\u00e9tait le mien, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 aupr\u00e8s d\u2019un cousin \u00e0 qui on l\u2019avait pr\u00eat\u00e9 bien des ann\u00e9es auparavant. En face, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du couloir, certainement la chambre de mes parents, mais je n\u2019en garde aucune image, j\u2019avais pass\u00e9 l\u2019\u00e2ge d\u2019y entrer quand ils s\u2019y sont install\u00e9s, je n\u2019avais plus ma curiosit\u00e9 de fillette. Je pose mentalement sur le bureau surmont\u00e9 d&rsquo;\u00e9tag\u00e8res tous les bibelots dont je me souviens, ou qui nous sont parvenus depuis, dispers\u00e9s dans nos appartements, un arbre d&rsquo;\u00e9tain et les portraits suspendus des a\u00efeuls, une petite cocotte en laiton, une fillette en porcelaine, rose et joufflue, son large panier contenant quelques bijoux, le baguier, la collection de livres reli\u00e9s achet\u00e9e par correspondance, leur couverture en cuir v\u00e9ritable et titres dor\u00e9s. Puis une chambre o\u00f9 nous avons dormi l\u2019\u00e9t\u00e9, avec mon compagnon, fen\u00eatres ouvertes \u2014 cette culture des courants d\u2019air, on \u00e9tait r\u00e9veill\u00e9s au petit matin par les camions poubelle. Une salle de bain, dont l\u00e0 encore je n&rsquo;ai aucun souvenir, seulement les odeurs de savon, les tendresses de chairs lav\u00e9es. Au bout du couloir le s\u00e9jour avec toujours les m\u00eames meubles en bois lourd et blond, d\u00e9m\u00e9nag\u00e9s une bonne dizaine de fois depuis l\u2019Alg\u00e9rie, leur parfum de santal. Cette pi\u00e8ce communiquait avec la cuisine, qui dans mon souvenir est blanche. Il y avait un pan de mur que ma m\u00e8re avait repeint pour <em>faire propre<\/em> sans se soucier de l\u2019\u00e9cart de teinte avec les murs voisins. Me revient son aplomb quand elle affirmait qu\u2019elle \u00e9tait dou\u00e9e pour \u00e7a, ce qu\u2019elle mettait dans <em>\u00e7a<\/em>, son habilet\u00e9 \u00e0 peindre, et son talent pour la d\u00e9coration. Combien de fois ma m\u00e8re surgissant de la cuisine les bras charg\u00e9s de plats savoureux qu\u2019elle posait sur la table \u00e0 rallonges avec un sourire conqu\u00e9rant ?<br>Et cette tabl\u00e9e \u2014 la derni\u00e8re, o\u00f9 nous, fr\u00e8re et s\u0153urs, nous \u00e9tonnions du silence, et de l\u2019absence de courants d\u2019air.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est le dernier endroit o\u00f9 ma m\u00e8re a v\u00e9cu. De tous les lieux o\u00f9 elle a v\u00e9cu celui que j\u2019ai trouv\u00e9 le plus beau, avec ses plafonds hauts, ses murs blancs, ses tommettes et ses carreaux mouchet\u00e9s. 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