{"id":125393,"date":"2023-06-20T10:57:13","date_gmt":"2023-06-20T08:57:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=125393"},"modified":"2023-06-20T16:31:34","modified_gmt":"2023-06-20T14:31:34","slug":"du-lieu-au-personnage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/du-lieu-au-personnage\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #02 | Du lieu au personnage, l\u2019Eden"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u00e9sormais un centre commercial flambant neuf. Il ne reste rien de L\u2019Eden. Pas un carreau, pas une pierre. L\u2019immeuble a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit, il y a\u2026 12, 15 ans ? Comment se situer dans une temporalit\u00e9 qui n\u2019est pas la mienne. Quand ils ont commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019abattre, j\u2019\u00e9tais encore dedans, tout comme quelques personnes vivant l\u00e0 depuis toujours. J\u2019erre dans les couloirs climatis\u00e9s en fermant les yeux. Je passe devant la boutique Hermes, au rez-de-chauss\u00e9e, j\u2019essaie de retrouver sur le visage des vendeurs en costard noir celui de la dame qui me vendait des cigarettes\u2026 Son grain de beaut\u00e9 me revient, juste sous l\u2019oeil gauche, les dents un peu de traviole aussi. Mais son visage est trop embu\u00e9 pour la reconnaitre aujourd\u2019hui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Autrefois, c\u2019\u00e9tait l\u2019Eden cin\u00e9ma, celui de Duras, juste en face de l\u2019h\u00f4tel Continental. C\u00f4t\u00e9 \u0110\u1ed3ng Kh\u1edfi, certains avaient m\u00eame une vue sur l\u2019op\u00e9ra. J\u2019y ai habit\u00e9 plus de deux ans je crois, on y passait plus de films depuis bien longtemps. Si je regarde bien, j\u2019aper\u00e7ois, derri\u00e8re les murs blancs d\u2019aujourd\u2019hui, les fa\u00e7ades jaunes envahies par la mousse, et les nombreux d\u00e9g\u00e2ts des eaux d\u2019o\u00f9 naissaient des plantes \u00e9tranges. Il n\u2019y avait pas autant d\u2019humains de passage, non les chats et les rats \u00e9taient ici les locataires les plus nombreux. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, le rez-de-chauss\u00e9e \u00e9tait une galerie marchande en faillite. Ce n\u2019\u00e9tait pas des boutiques de luxe mais des petits magasins o\u00f9 l\u2019on vendait des faux polos Lacoste, des bibelots pour touristes, des chapeaux coniques&#8230; Mais il restait en son sein quelques appartements d\u00e9labr\u00e9s \u00e0 louer \u00e0 l\u2019\u00e9tage. J\u2019y habitais 15 m\u00e8tres carr\u00e9s, au troisi\u00e8me, ou au quatri\u00e8me sans ascenseur\u2026 Chanel, Guerlain, Gucci trahissent aujourd\u2019hui l\u2019odeur de ma m\u00e9moire, celle du poulet grill\u00e9, de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, de la pisse de chat, de l\u2019encens aussi&#8230; Si je n\u2019ai aucun souvenir des visages, c\u2019est aussi parce-que j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s asocial, craintif, je restais enferm\u00e9 chez moi et ne croisais que rarement mes voisins, jusqu\u2019\u00e0 douter qu\u2019ils existaient. D\u2019eux je voyais les d\u00e9chets, les seringues, les jouets des enfants par terre, le linge s\u00e9chant sur un fil \u00e9lectrique. D\u2019eux j\u2019entendais les noms scand\u00e9s, les rires brefs, les pleurs de b\u00e9b\u00e9 ou les chants religieux, bruits d\u2019un peuple invisible qui circulaient dans le courant d\u2019air, jusqu\u2019\u00e0 chez moi. D\u2019ailleurs, chez moi, c\u2019\u00e9tait o\u00f9 ? \u00c0 l\u2019\u00e9tage du pr\u00eat \u00e0 porter pour homme ? Dans l\u2019un des kiosques de la food court ? Fait-on frire du KFC l\u00e0 o\u00f9 je prenais ma douche ? Est-ce que je dormais dans une des salles du cin\u00e9ma du sixi\u00e8me ? Non, j\u2019habitais plus bas. J\u2019en suis presque s\u00fbr parce qu\u2019une fois, j\u2019\u00e9tais justement mont\u00e9 au sixi\u00e8me, esp\u00e9rant pouvoir acc\u00e9der au toit. Pourquoi ? Je n\u2019en sais rien, je n\u2019avais m\u00eame pas d\u2019appareil photo et j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 le vertige. De toute fa\u00e7on, impossible de passer : des pupitres en bazar encombraient le couloir, restes d\u2019une \u00e9cole qui n&rsquo;avait plus que quelques fant\u00f4mes pour \u00e9l\u00e8ves. Dans les escaliers, barreaux et grillages, par endroit trou\u00e9s, comme si certains avaient cherch\u00e9 \u00e0 s&rsquo;\u00e9chapper&#8230; d\u2019ailleurs, la nuit, l\u2019immeuble fermait, il m\u2019est m\u00eame arriv\u00e9 de passer la nuit dehors en rentrant trop tard.\u00a0<br>Je ne me suis jamais senti tranquille ici, je n\u2019ai d\u2019ailleurs jamais explor\u00e9 tout l\u2019immeuble que je soup\u00e7onnais de me regarder. Derri\u00e8re chaque vitrine clinquante d\u2019aujourd\u2019hui, je revois la succession des portes : porte bleu-ciel cadenass\u00e9e, porte en faux bois d\u00e9fonc\u00e9e, porte jaune \u00e0 la petite bo\u00eete aux lettres verte, porte noire\u00a0surveill\u00e9e par l&rsquo;esprit des morts, porte bordeaux entrouverte sur une chanson, porte beige qu\u2019on fermait \u00e0 double tour derri\u00e8re mon passage, quand je rentrais. Sur chacune d&rsquo;entre elles, un num\u00e9ro, comme \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Sauf qu&rsquo;ici, je crois qu\u2019ils \u00e9taient dans le d\u00e9sordre. On passait du 23 au 57, sans logique, ou bien c\u2019est ma m\u00e9moire qui r\u00e9invente n\u2019importe comment\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019immeuble, la ville \u00e9tait encore audible, son bourdonnement, toujours en fond, comme une mouche qui radote. \u00c7a me ber\u00e7ait bien mieux que ce piano sirupeux, reprise ali\u00e9nante d\u2019une playlist pop d\u00e9mod\u00e9e. Maintenant, je reconnais la m\u00e9lodie d\u2019 Hello de Lionel Richie\u2026 De ma fen\u00eatre minuscule s\u2019\u00e9chappait souvent Bill Evans que je d\u00e9couvrais. Les deux morceaux se m\u00e9langent, le pass\u00e9 ressurgit par bribes dans le pr\u00e9sent cacophonique. Je me r\u00e9fugie aux toilettes o\u00f9 je me passe de l\u2019eau sur le visage. J\u2019aper\u00e7ois le reflet d\u2019un tr\u00e8s jeune homme, bien trop s\u00e9rieux pour son \u00e2ge. Il ignore que je le regarde. Rien ne d\u00e9tourne ses yeux du vide. Sa bouche bouge, comme s\u2019il articulait une parole sans voix. Si je savais lire sur les l\u00e8vres, je saurais ce qu\u2019il est en train d\u2019\u00e9crire dans sa t\u00eate. Je reconnaitrais peut-\u00eatre m\u00eame le texte oubli\u00e9 depuis.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est d\u00e9sormais un centre commercial flambant neuf. Il ne reste rien de L\u2019Eden. Pas un carreau, pas une pierre. L\u2019immeuble a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit, il y a\u2026 12, 15 ans ? Comment se situer dans une temporalit\u00e9 qui n\u2019est pas la mienne. Quand ils ont commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019abattre, j\u2019\u00e9tais encore dedans, tout comme quelques personnes vivant l\u00e0 depuis toujours. J\u2019erre dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/du-lieu-au-personnage\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #02 | Du lieu au personnage, l\u2019Eden<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":456,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4583,4525],"tags":[],"class_list":["post-125393","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-02-jane-sautiere-du-lieu-au-personnage","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125393","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/456"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=125393"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/125393\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=125393"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=125393"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=125393"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}