{"id":125478,"date":"2023-06-19T14:25:14","date_gmt":"2023-06-19T12:25:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=125478"},"modified":"2023-06-19T16:37:45","modified_gmt":"2023-06-19T14:37:45","slug":"125478-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/125478-2\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 |\u00a0\u00e9crivain tout court"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019ardoise tient par une ficelle, la ficelle par un clou\u00a0: \u00e9<em>crivain public<\/em> trac\u00e9 \u00e0 la craie. A 6 heures, Fortune retourne l\u2019ardoise, <em>\u00e9crivain tout court<\/em>. Elle n\u2019est plus l\u00e0 pour personne. Pas la peine d\u2019attendre devant l\u2019entr\u00e9e de la salle qui sert de bureau de direction \u00e0 l\u2019\u00e9cole Sainte Ra\u00efssa et accessoirement d\u2019officine \u00e0 l\u2019\u00e9crivain public. Rebrousse ton chemin, reviens demain matin. Fortune a pli\u00e9 son guichet. Sourde aux requ\u00eates, commence alors son travail avec la nuit qui tombe, quand Dorgeles, l\u2019adjoint du directeur rentre chez lui. Un travail d\u2019\u00e9quilibriste \u00e0 dompter les vertiges. Pas de la page blanche, elle n\u2019a pas assez de sa vie nocturne pour consigner tout ce qu\u2019elle a \u00e0 dire, il lui faut l\u2019obscurit\u00e9 pour d\u00e9rouler sa pens\u00e9e et parler aux g\u00e9n\u00e9rations futures, pour ceux qui viendront apr\u00e8s, elle ne veut pas attiser les conflits et porter ombrage aux vivants qui pourraient prendre mal ce qu\u2019elle a \u00e0 \u00e9crire. Non les ravins \u00e0 enjamber, ce sont toutes les railleries, les regards condescendants. Mais elle a un pare feu contre l\u2019embrouille, quand les voix du doute commencent \u00e0 la mitrailler qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 plus loin que le lyc\u00e9e, qu\u2019elle n\u2019a m\u00eame pas suivi l\u2019\u00e9cole normale, qu\u2019elle cherche tous les gros mots dans le dictionnaire. Elle enfonce son bonnet tr\u00e8s bas jusqu\u2019aux rebords de ses sourcils, rentre dans sa t\u00eate, le nez au milieu du visage, les yeux dans leur maison, elle avance, elle \u00e9crit. Avec son couvre-chef, elle est moins tensionn\u00e9e et r\u00e9siste aux langues agiles et moqueuses. Elle peut se concentrer ici en tournant le dos au dehors. Elle n\u2019a qu\u2019\u00e0 se torsionner pour apercevoir \u00e0 travers la mosa\u00efque du moucharabieh, l\u2019\u00e9clat de la taule ondul\u00e9e des clochers des portes du village, la cour tr\u00e8s rouge des palabres. Elle tourne le dos \u00e0 ce paysage satur\u00e9 de cultures jusque sur les rebords des foss\u00e9s o\u00f9 chaque concession dispose de son lopin de terre qui doit nourrir la famille, o\u00f9 chaque lopin reprend le triangle vert, ma\u00efs, haricot courge, et plus loin l\u2019accent du parasol de la feuille de l\u2019igname, les courbes \u00e9chevel\u00e9es des bananiers, jusqu\u2019au marigot cach\u00e9 par la touffe des raphias. Le dos de Fortune conna\u00eet tout cela. C\u2019est sa carapace, sa maison, sa colonne vert\u00e9brale, elle peut alors rentrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle m\u00eame. Depuis que Dorgel\u00e8s lui permet de rester le soir, sa vie s\u2019allonge comme l\u2019ombre allonge la silhouette. Bien coiff\u00e9e, les oreilles tendues vers le haut, marionnette sur son r\u00e2telier, aux aguets, elle s\u2019ajuste sur sa chaise qui grince, les avant-bras bien pos\u00e9s sur la petite table bancale dont elle a corrig\u00e9 l\u2019inclinaison avec un sac de riz pli\u00e9. Elle pourrait entendre les poubelles tra\u00een\u00e9es par les chiens errants qui sortent la nuit pour \u00e9viter les jets de pierre, elle pourrait entendre aussi, parce que c\u2019est jeudi, l\u2019appel des fun\u00e9railles au loin, ou le petit miaulement du chaton voisin qui profite de la nuit pour sortir et \u00e9viter d\u2019\u00eatre transform\u00e9 en poulet, ou le bruit r\u00e9gulier des \u00e9lytres des insectes, l\u2019appel de la chouette, les invectives qui tombent brusquement sur la place, le passage d\u2019un benskineur qui coupe la nuit. Toutes ces respirations sont les siennes. Dans le halo hoquetant d\u2019une vielle lampe d\u2019architecte, soumise \u00e0 la fantaisie des coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 qui se multiplient le soir, elle ne se laisse pas distraire, elle poursuivra au pire \u00e0 la bougie. Dans ce tremblement de lumi\u00e8re, les maximes mises en ex voto sur le long du mur directeur se d\u00e9tachent de la p\u00e9nombre pour y sombrer rapidement. <em>Le succ\u00e8s est comme une fleur qu\u2019on entretient par le travail <\/em>ou encore <em>le travail est la cl\u00e9 du savoir. <\/em>Elle attrape la phrase, s\u2019y appuie pour grimper dans son livre, tisse sa toile soir apr\u00e8s soir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019ardoise tient par une ficelle, la ficelle par un clou\u00a0: \u00e9crivain public trac\u00e9 \u00e0 la craie. A 6 heures, Fortune retourne l\u2019ardoise, \u00e9crivain tout court. Elle n\u2019est plus l\u00e0 pour personne. 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