{"id":12578,"date":"2019-09-27T00:01:33","date_gmt":"2019-09-26T22:01:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=12578"},"modified":"2019-09-27T06:11:10","modified_gmt":"2019-09-27T04:11:10","slug":"trois-fois-le-27-septembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/trois-fois-le-27-septembre\/","title":{"rendered":"Trois fois le 27 septembre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>27 Septembre 2007 <\/strong>\u2013 Aufschwung \u2013 Sehr rasch \u2013 6\/8. Premi\u00e8re semaine. Laiss\u00e9 tomber le Mozart de l\u2019\u00e9t\u00e9.&nbsp; Il faut voir la r\u00e9partition main droite main gauche mesure un et mesure trois et toutes celles qui reprennent le th\u00e8me initial. Il faut trouver l\u2019abandon, l\u2019immersion avec la position en face, le ventre \u00e0 la clef, comme si le ventre reposait sur les cuisses \u00e9cart\u00e9es, le tabouret loin du piano pour travailler le port\u00e9, la chute du bras, le travail du poids du bras et des notes interm\u00e9diaires d\u00e9tach\u00e9es avec un, deux, trois moins fort. La main gauche, \u00e0 la r\u00e9gularit\u00e9 aimable, s\u00e9curisante, qui sent les influences mais ne se laisse pas d\u00e9tourner. Tout en place simplement avec un tissu r\u00e9gulier de doubles croches. Les mesures soixante et un et suivantes : un animal rampant, mais dans son \u00e9l\u00e9ment&nbsp;! ne pas ramper parce qu\u2019on ne peut pas tenir debout&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je relis ces notes, \u00e9crites un 27 Septembre, alors qu\u2019elle \u00e9tait encore vivante. Vivante et passionn\u00e9e, celle qui me prodiguait ces conseils, d\u2019une langue commune \u00e0 nous deux seules. Sur l\u2019agenda de cette ann\u00e9e, ce jour-l\u00e0, j\u2019ai not\u00e9 au crayon&nbsp;: antimites \u00e0 changer. Puis un court texte&nbsp;: Murmures au ras du sommeil. Conversations de genoux sous l\u2019aur\u00e9ole jaune (le mot est mal \u00e9crit) de la lampe et d\u2019anciennes. La phrase n\u2019est pas termin\u00e9e. Ce jour-l\u00e0 j\u2019ai d\u00fb boire les trois quart d\u2019un litre d\u2019eau \u00e0 jeun puis me rendre au service de radiologie pour passer une \u00e9chographie. J\u2019ai attendu un temps qui m\u2019a paru tr\u00e8s long, seule au milieu de gens indiff\u00e9rents qui attendaient eux aussi. Ils ont \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s un par un, je les ai vu quitter la petite pi\u00e8ce. Ils ne sont pas revenus. D\u2019autres sont arriv\u00e9s. \u00c0 un moment je me suis lev\u00e9e pour demander \u00e0 la secr\u00e9taire si on n\u2019avait pas oubli\u00e9 mon examen. Elle m\u2019a r\u00e9pondu que je n\u2019aurais pas d\u00fb venir si en avance. Je suis retourn\u00e9e m\u2019asseoir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>27 Septembre 2008<\/strong> &#8211; Les cours commencent plus t\u00f4t. \u00c0 propos de la 1<sup>Re<\/sup> Novelette, je note en lettres capitales NE METTRE LA PEDALE QUE QUAND ON SAIT OU ON DOIT LA METTRE (p\u00e9dale tr\u00e8s soulev\u00e9e par noire sans halo, ou avec l\u2019Una-Corda pour muscler les doigts) et travailler les sforzando \u00e0 la file, les triolets en avant-premi\u00e8re comme un moteur. Le cours est avanc\u00e9 \u00e0 07&nbsp;:30. Je quitte l\u2019appartement \u00e0 06&nbsp;:50, le trottoir \u00e9troit est encombr\u00e9 des bacs \u00e0 ordures et le caf\u00e9 vient juste d\u2019ouvrir. Je remonte la rue, longe un bloc d\u2019immeubles avec, sur les trottoirs plus larges, les m\u00eames bacs \u00e0 ordures gris. Devant le laboratoire quelques personnes attendent d\u00e9j\u00e0 devant la porte encore ferm\u00e9e mais il y a de la lumi\u00e8re \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Tout en haut de la rue je d\u00e9bouche sur la place du vent comme on l\u2019appelle ici \u2014 bien qu\u2019elle ait un autre nom, on dit la place du vent, car, par tous les temps et \u00e0 toute heure, un tourbillon fait voler les jupes, s\u2019enrouler se d\u00e9rouler les foulards, les \u00e9charpes\u2014. Il y a des cyclistes et quelques voitures, un bus. Je traverse la rue plus large, sur la droite la vue est d\u00e9gag\u00e9e et va jusque de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve, au-del\u00e0 du pont et c\u2019est un autre arrondissement de la ville.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce serait plus court de descendre et de marcher le long des berges mais, \u00e0 cet endroit la Sa\u00f4ne dessine une courbe prononc\u00e9e ce qui, math\u00e9matiquement, allonge le trajet, m\u00eame si on retire les arr\u00eats aux feux et la travers\u00e9e des rues. C\u2019est pourquoi je choisis de ne pas longer la rivi\u00e8re et m\u2019en vais le long d\u2019autres immeubles. Je suis toujours surprise de voir que le lieu o\u00f9 je suis attendue et vers lequel je me dirige se situe g\u00e9ographiquement \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du point o\u00f9 je me trouve&nbsp;: Je trace une ligne imaginaire qui enjamberait la rivi\u00e8re et une portion de la colline, et&nbsp; je serais arriv\u00e9e directement. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>27 Septembre 2009 <\/strong>\u2013 Je me l\u00e8ve en ayant mal dormi avec quelque chose au fond de la gorge, une lassitude dans les membres. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois.&nbsp; J\u2019attends le r\u00e9veil des enfants et je leur dit \u2014 Voil\u00e0, c\u2019est aujourd\u2019hui. J\u2019ai pris ma d\u00e9cision. \u00c7a ne peut plus durer. C\u2019est aujourd\u2019hui. Mais je ne le ferai que si vous \u00eates d\u2019accord, sinon je ne le ferai pas.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fils a dit qu\u2019il comprenait. Alors j\u2019ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9. \u00c0 la secr\u00e9taire, j\u2019ai demand\u00e9 un rendez-vous dans la matin\u00e9e, aujourd\u2019hui, oui, le plus vite possible. C\u2019\u00e9tait pour. Elle m\u2019a donn\u00e9 une heure. J\u2019ai dit merci. J\u2019ai raccroch\u00e9. Je me suis retourn\u00e9e et j\u2019ai dit \u2014 Voil\u00e0, c\u2019est \u00e0 10&nbsp;:30. Ils n\u2019ont rien r\u00e9pondu. J\u2019ai dit je veux y aller seule. De toutes fa\u00e7ons, personne ne voulait m\u2019accompagner. Les enfants faisaient semblant d\u2019\u00eatre absorb\u00e9s \u00e0 leur bureau. Me tournaient le dos. Il restait deux bonnes heures \u00e0 occuper. \u00c0 repousser la boule de plus en plus lourde au fond de la bouche. Personne ne s\u2019est parl\u00e9. On attendait tous. Et les secondes, puis les minutes se sont mises \u00e0 d\u00e9filer \u00e0 toute allure. Deux heures \u00e0 attendre, deux heures vides qu\u2019on a rempli de rien.&nbsp; J\u2019essayais de ne pas gagner une journ\u00e9e de plus, malgr\u00e9 tout, de ne pas revenir sur ma d\u00e9cision \u2014 sur notre d\u00e9cision \u00e0 tous les quatre \u2014 en pensant de toutes fa\u00e7ons on a d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu avec \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb jusque l\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. On peut peut-\u00eatre\u2026 Encore une journ\u00e9e&nbsp;? Ce sont ces questions qui tournaient dans mon cerveau occup\u00e9 \u00e0 rien d\u2019autre, et puis, pour que mes mains ne restent pas mortes sur mes cuisses, je le caressais. Mais lui, il \u00e9tait ailleurs. On ne savait pas o\u00f9. Et \u00e7a durait depuis le d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9. Il \u00e9tait l\u00e0, mais il n\u2019y \u00e9tait plus. Il ne dormait plus, ne mangeait ses aliments et les m\u00e9dicaments que m\u00eal\u00e9s \u00e0 du yaourt. C\u2019\u00e9tait ce qu\u2019on avait fini par trouver. Sinon il n\u2019y touchait pas. Et il nous cherchait constamment dans tous nos d\u00e9placements \u00e0 travers l\u2019appartement, mais sans raison. La nuit il attendait au bord de la chambre. On l\u2018entendait tourner, chercher, remuer constamment. Sans rien qui, dans le fait de nous retrouver, de nous c\u00f4toyer, de recueillir nos caresses, puisse le faire \u00ab&nbsp;revenir&nbsp;\u00bb \u00e0 nous. D\u00e9j\u00e0 parti. Ailleurs, on ne savait pas o\u00f9. Nos mots, nos gestes ne le rattrapaient plus. Il ne nous entendait plus, ne nous voyait plus. Pourtant ni sourd, ni aveugle. Et ses pas reprenaient inlassablement de jour comme de nuit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, j\u2019ai dit&nbsp; \u2014 c\u2019est aujourd\u2019hui. Personne n\u2019a rien trouv\u00e9 \u00e0 rajouter ou retirer. Quand \u00e7a a \u00e9t\u00e9 presque l\u2019heure, j\u2019ai fait avec lui la derni\u00e8re balade le long des quais. On a tous les deux fait semblant, je crois. J\u2019avan\u00e7ais en calant mes pas sur les siens. Puis nous avons ensemble gravi pour la derni\u00e8re fois le large escalier revenant des Quais. Nous avons attendu au feu rouge et nous avons tous les deux travers\u00e9s, bien sages, sur le passage pi\u00e9ton. Et puis nous sommes entr\u00e9s tous les deux chez le v\u00e9t\u00e9rinaire. J\u2019ai dit, bonjour, c\u2019est moi qui vous ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9, il y a deux heures, je suis, c\u2019est pour. Oui, on voyait. On m\u2019a dit asseyez-vous madame et on m\u2019a apport\u00e9 un verre d\u2019eau. \u00c7a n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois que je venais \u00e0 la consultation, pourtant c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que l\u2019on m\u2019offrait ce verre d\u2019eau. Le verre tendu par-dessus la blouse blanche et les mains propres aux ongles courts. L\u2019eau transparente dans le verre \u00e0 moutarde dont la date de p\u00e9remption figurait encore en-dessous. Elle est apparue quand le verre a \u00e9t\u00e9 vide. Avec la boule dans la gorge chass\u00e9e, l\u2019impression repouss\u00e9e par l\u2019eau du robinet fraiche, \u00e0 peine, et chlor\u00e9e. Je ne savais pas \u00e0 qui le rendre le verre vide. On est venus nous chercher, tous les deux. J\u2019ai gard\u00e9 le verre \u00e0 la main. Le&nbsp; verre vide. J\u2019ai dit je reste. Je te l\u2019avais dit. Je ne peux plus continuer comme \u00e7a. Je t\u2019avais dit. C\u2019est aujourd\u2019hui. Je te dis au revoir. Je vais t\u2019emmener. Je t\u2019ai emmen\u00e9, je suis rest\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce que tu t\u2019endormes. Tu continuais malgr\u00e9 tout \u00e0 avoir cette respiration haletante que tu avais depuis des semaines et qui emplissait tout l\u2019appartement de ce souffle en difficult\u00e9. On m\u2019a dit il dort. On m\u2019a demand\u00e9 si je voulais rester jusqu\u2019au bout. Je t\u2019ai caress\u00e9 une derni\u00e8re fois. Tu \u00e9tais calme, tu dormais, enfin. Je t\u2019ai tenu serr\u00e9, je t\u2019ai embrass\u00e9 une derni\u00e8re fois. J\u2019ai quitt\u00e9 la salle. J\u2019ai dit merci. Au revoir. J\u2019ai emport\u00e9 autour de mes l\u00e8vres ton odeur de b\u00eate docile.&nbsp; \u00c0 la maison, tous les trois ils pleuraient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai dit voil\u00e0 c\u2019est termin\u00e9 il ne souffre plus. J\u2019ai dit on est libres. Libres.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Et c\u2019est seulement le lendemain, donc le 28 Septembre que, pour moi, la peine a commenc\u00e9, le chagrin, le vide \u00e0 crever.<\/p>\n\n\n\n<p>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>27 Septembre 2007 \u2013 Aufschwung \u2013 Sehr rasch \u2013 6\/8. Premi\u00e8re semaine. Laiss\u00e9 tomber le Mozart de l\u2019\u00e9t\u00e9.&nbsp; Il faut voir la r\u00e9partition main droite main gauche mesure un et mesure trois et toutes celles qui reprennent le th\u00e8me initial. 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