{"id":125960,"date":"2023-06-21T21:35:22","date_gmt":"2023-06-21T19:35:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=125960"},"modified":"2023-06-24T13:31:06","modified_gmt":"2023-06-24T11:31:06","slug":"ete-2023-02-du-lieu-au-personnage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-02-du-lieu-au-personnage\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #02 | Du lieu au personnage"},"content":{"rendered":"\n<p>Pour arriver \u00e0 l\u2019heure dans le bureau du directeur, il faut presser le pas, car celui-ci n\u2019admet aucune seconde de retard. Or, il est onze heures vingt et le rendez-vous est \u00e0 onze heures trente. En dix minutes, dans des circonstances habituelles, ce serait pratiquement impossible, mais il faut n\u00e9anmoins essayer d\u2019ob\u00e9ir. Je suis l\u00e0 pour ob\u00e9ir, m\u2019a-t-on dit, et pas pour admirer le paysage. Grimper les marches deux \u00e0 deux, c\u2019est assez facile, m\u00eame si, entre des lattes en bois, il y aurait beaucoup de choses \u00e0 explorer que je n\u2019ai s\u00fbrement pas remarqu\u00e9es la derni\u00e8re fois. Quelqu\u2019un laisse parfois tomber quelque chose, une pi\u00e8ce de monnaie qui roule et roule pour se cacher dans une rainure. Je l\u2019ai rang\u00e9e parmi mes tr\u00e9sors, qui n\u2019appartiennent qu\u2019\u00e0 moi dans ce territoire qui est si grand et partag\u00e9 par tant de monde. Au premier \u00e9tage, si je me retourne, j\u2019ai un peu le vertige, un instant tr\u00e8s agr\u00e9able d\u2019instabilit\u00e9, qu\u2019aujourd\u2019hui j\u2019\u00e9vite par manque de temps. Sur le palier, je tourne imm\u00e9diatement \u00e0 droite sans lever les yeux vers le lustre \u00e9tincelant qui me fascine autant qu\u2019il me d\u00e9fie. En sautant l\u00e9g\u00e8rement, j\u2019arrive d\u2019habitude \u00e0 faire tinter les verreries du bout des doigts, mais, aujourd\u2019hui, je n\u2019en ai m\u00eame pas envie, car mon c\u0153ur commence \u00e0 battre plus fort \u00e0 mesure que j\u2019avance le long du couloir. Je ne sais pas ce qu\u2019il me veut cette fois-ci. De mon c\u00f4t\u00e9 droit, il y a des portes qui donnent sur les chambres du personnel majeur. Je fais doucement le souhait de n\u2019en trouver aucune ouverte pour ne pas succomber \u00e0 la tentation de m\u2019y faufiler. J\u2019en pr\u00e9f\u00e8re une, mais je n\u2019ose pas dire laquelle par pudeur. Je me contente d\u2019en reconstituer l\u2019int\u00e9rieur tout en glissant sur la moquette docile, un peu us\u00e9e par endroits\u00a0; il aurait \u00e9t\u00e9 facile d\u2019y enfiler un doigt pour faire un petit trou bien \u00e0 moi, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, d\u00e9j\u00e0 bien agrandis par ma faute. Les deux fen\u00eatres donnent sur la cour-jardin, un engouement qu\u2019il faut bien-s\u00fbr \u00e9viter. Je me contente du bruit de la camionnette du boulanger qui vient d\u00e9livrer le pain frais pour le d\u00e9jeuner. J\u2019aimerais au moins savoir s\u2019il est de bonne humeur ce matin ou s\u2019il a l\u2019air soucieux des derniers jours, mais je regarde tout droit et je suis fier de moi. Le gu\u00e9ridon orn\u00e9 du vase peint m\u00e9riterait un examen complet, comme je le fais chaque fois que je passe devant, parce que je le trouve tr\u00e8s beau, aux dessins si minutieux, si finement d\u00e9pos\u00e9s sur la porcelaine blanche, que j\u2019ai bien l\u2019intention d\u2019en \u00e9corcher le vernis d\u00e9j\u00e0 pas mal craquel\u00e9 pour r\u00e9cup\u00e9rer ne serait-ce qu\u2019une infime partie de ce bouton de rose que le jeune gar\u00e7on offre \u00e0 la jeune fille assise au bord de l\u2019eau. Voil\u00e0 que j\u2019ai perdu un pr\u00e9cieuse minute avec cette distraction. Le couloir bifurque sur deux autres couloirs\u00a0; je prends bien-s\u00fbr celui qui m\u00e8ne au bureau du directeur, l\u00e0 o\u00f9 la moquette est si \u00e9paisse qu\u2019on a l\u2019impression de marcher sur de l\u2019herbe fine et moelleuse\u00a0; d\u2019habitude, en catimini, je le parcours de long en large sans rel\u00e2che, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019on vienne me chercher en me prenant pas trop gentiment par le bras. Au mur, il y a le portrait\u00a0superbe ! L\u2019admirer fait partie de mes occupations favorites\u00a0; j\u2019ai une envie folle de monter sur un escabeau pour arriver \u00e0 la hauteur des yeux du baron et bien regarder \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son \u00e2me. Et comment ne pas avoir la convoitise de lui arracher quelques perles parfaites de son chapeau de gala\u00a0ou de lui retirer un peu de son sourire malin ! Il parait que c\u2019est l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re du directeur, que le peintre \u00e9tait un grand artiste et que cette \u0153uvre vaut une fortune. En fait, je me suis si bien conduit que j\u2019arrive \u00e0 ma destination avec une minute d\u2019avance. La pendule qui monte du sol au plafond est toujours \u00e0 l\u2019heure. J\u2019entends la voix rauque et puissante de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte. Son nom \u00e9clate en lettres noires sur la plaque dor\u00e9e, un grand rectangle toujours impeccablement astiqu\u00e9 par Julie, qui vient trois fois par semaine pour ne s\u2019occuper que de cet \u00e9tage. L\u2019\u00e9tage du dessous c\u2019est moi et les autres qui le nettoyons, plut\u00f4t les autres car, quand arrive mon tour, on me dit que je suis paresseux et que je ne fais pratiquement rien. Voil\u00e0 que le l\u00e9ger b\u00e9mol de la demi-heure r\u00e9sonne. J\u2019entends des pas qui s\u2019approchent. L\u2019ind\u00e9cision me prend toujours \u00e0 ces moments importants de ma vie. J\u2019attends que la porte s\u2019ouvre ou je frappe avant\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour arriver \u00e0 l\u2019heure dans le bureau du directeur, il faut presser le pas, car celui-ci n\u2019admet aucune seconde de retard. Or, il est onze heures vingt et le rendez-vous est \u00e0 onze heures trente. En dix minutes, dans des circonstances habituelles, ce serait pratiquement impossible, mais il faut n\u00e9anmoins essayer d\u2019ob\u00e9ir. 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