{"id":126309,"date":"2023-06-23T22:08:50","date_gmt":"2023-06-23T20:08:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=126309"},"modified":"2023-06-25T17:39:51","modified_gmt":"2023-06-25T15:39:51","slug":"ete2023-02-une-presence-inquietante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-02-une-presence-inquietante\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #02 | Une pr\u00e9sence inqui\u00e9tante"},"content":{"rendered":"\n<p>Toujours revenir \u00e0 ce cimeti\u00e8re, la chambre. Les t\u00e2ches grises sur les murs. Les livres, partout, par milliers, dans des \u00e9tag\u00e8res pleines, pr\u00eates \u00e0 tomber. Et la poussi\u00e8re, tenace, r\u00e9sultat d&rsquo;ann\u00e9es de laisser-aller. Tout \u00e7a \u00e9tait le signe d&rsquo;un abandon, in\u00e9vitable, qui avait pris de chaotiques proportions.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;\u00e9tait isol\u00e9. Au sommet d&rsquo;une sombre tour sans issues, un donjon plein de brouillard et d&rsquo;orage. Hikikomori incapable de parole, il refusait de se montrer. Il \u00e9prouvait une souffrance profonde, prostration dont il n&rsquo;arrivait pas \u00e0 se sortir, qui l&rsquo;avait conduit \u00e0 s&rsquo;effacer. Chacun y \u00e9tait all\u00e9 de son commentaire&nbsp;: \u00e7a prendra fin bient\u00f4t, \u00e7a lui passera, il est encore jeune, \u00e7a ne dure jamais longtemps, etc. Les conseils pleuvaient \u2014 les injonctions plut\u00f4t \u2014 des le\u00e7ons de vie. Motivantes, il parait. De ces paroles qui pourraient changer les foules, qu&rsquo;on trouve dans les ouvrages de d\u00e9veloppement personnel, sur les r\u00e9seaux sociaux. Qu&rsquo;il devait faire un effort. Qu&rsquo;il avait de la chance, pas comme d&rsquo;autres qui, en Afrique, meurent de soif et de faim. Qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas \u00e0 se plaindre, pardi. On lui reprocha son orgueil mal plac\u00e9. Il fixait le sol, peut-\u00eatre honteux, \u00e9prouvant une fatigue insurmontable, attendant que \u00e7a passe, que \u00e7a ne p\u00e8se plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bois du parquet \u00e9tait abim\u00e9, fissur\u00e9 ici, l\u00e0 terne, t\u00e2ch\u00e9, irr\u00e9cup\u00e9rable. On y voyait les s\u00e9quelles du temps qui passe. Et bien qu&rsquo;on se d\u00e9m\u00e8ne pour tout conserver, que ce soit transmis \u00e0 d&rsquo;\u00e9ventuels descendants, nos efforts sont vains, on ne r\u00e9cup\u00e9rera que de petits morceaux, des miettes, et un jour, de tous ces souvenirs, il ne restera rien. On s&rsquo;y accroche quand m\u00eame, en attendant de pouvoir accepter l&rsquo;inconcevable, d&rsquo;y \u00eatre forc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lit \u00e9tait d\u00e9fait et sale. Par terre, trainaient des c\u00e2bles, chargeurs d&rsquo;ordinateur portable, de smartphone, de consoles de jeux. Une chaussette, aussi, solitaire, qui n&rsquo;avait plus revu sa s\u0153ur depuis des ann\u00e9es. Elle se cache sous l&rsquo;armoire, peut-\u00eatre. Meuble inutile, qu&rsquo;on n&rsquo;ouvrait plus. A quoi bon s&rsquo;habiller quand on ne sort pas de chez soi ? Et pourtant, en d\u00e9pit de cela, de la poussi\u00e8re qui s&rsquo;accumulait, des choses qui trainaient, tout dans ce d\u00e9sordre semblait \u00e0 sa place, comme si \u00e7a devait \u00eatre l\u00e0, comme si c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 la place attitr\u00e9e de tout ce fardeau. Il y avait le bureau. Bouteilles d&rsquo;eau vides ou non. Stylos mordill\u00e9s. Tasses de caf\u00e9 non termin\u00e9es. Pellicules de cheveux. Quelques cheveux. Poils de chat. Clefs USB. Disques durs externes. Un bouquin, bien sur le c\u00f4t\u00e9, qu&rsquo;on rechignait \u00e0 poursuivre, roman sur une folle qui danse. Et au milieu de ces ruines, un ordinateur portable, ouvert, allum\u00e9, sur le point de se d\u00e9charger, le clavier et l&rsquo;\u00e9cran crasseux. C&rsquo;\u00e9tait une fen\u00eatre sur le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Dehors, il fait incroyablement beau, une chaleur infernale. L&rsquo;ordre du jardin, soigneusement entretenu, ne peut qu&rsquo;intriguer : seules les ombres habitent ces lieux. Un ordre qui contraste avec l&rsquo;\u00e9tat de la v\u00e9randa, dont les vitres n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9es depuis des lustres. Par terre, un peu partout, trainent des cadavres de gerbilles. Sur la lourde table en marbre, on avait commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9parer des feuilles de vignes. Des chaises sont renvers\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>La pelouse, r\u00e9cemment tondue, recommence \u00e0 pousser. Elle brunit, lutte pour conserver sa verdeur. Des pissenlits et des coquelicots fl\u00e2nent. Ils r\u00eavent de la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, regrettent la fraicheur du printemps, et le long de l&rsquo;all\u00e9e en pierres, il y a des hortensias aux p\u00e9tales \u00e9corn\u00e9s, roses ou bleus. Parfois, des hurlements de col\u00e8re brisent l&rsquo;impression de solitude qui r\u00e8gne l\u00e0. Un avion passe dans le ciel. Un homme supplie d&rsquo;arr\u00eater de frapper. Elle se d\u00e9ploie, l&rsquo;all\u00e9e, loin, tr\u00e8s loin, guide les pas de fillettes \u00e9gar\u00e9es, et on se plait \u00e0 imaginer qu&rsquo;au bout, une Cit\u00e9 d&rsquo;Emeraude nous ouvrira ses portes, qu&rsquo;on y trouvera un rem\u00e8de \u00e0 nos difficult\u00e9s. Elle fuit, l&rsquo;all\u00e9e, se jette hors de ce jardin maudit. Fuit les hurlements de col\u00e8re. Fuit la pr\u00e9sence mena\u00e7ante qui se cache dans les hortensias dess\u00e9ch\u00e9s, la v\u00e9randa abandonn\u00e9e, la pelouse jaunie qui a maintenant pouss\u00e9, qu&rsquo;il va falloir tondre \u00e0 nouveau. Une cabane en bois nous surveille, l\u00e0-bas, dans le coin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>En prenant cette route, apr\u00e8s un moment d&rsquo;introspection, on fait face \u00e0 un immeuble haut de quatre \u00e9tages. Les souvenirs, douloureusement, avec difficult\u00e9, reviennent. Il y a beaucoup de lacunes, encore. Des choses qu&rsquo;on ne s&rsquo;explique plus. Dont on doute. Qui ne sont plus \u00e0 leur place. On essaie de faire avec.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont des d\u00e9tails d\u00e9risoires. Y avait-il des fen\u00eatres ? De quelle couleur \u00e9tait le plafond ? Ai-je imagin\u00e9 les plantes vertes sur le pas de la porte ? Ca a beau n&rsquo;avoir aucune importance, \u00e7a nous obs\u00e8de. Nous red\u00e9couvrons cet espace, la cour qui nous semblait plus large, les deux autres immeubles, \u00e0 gauche et \u00e0 droite, dont nous avions oubli\u00e9 l&rsquo;existence, les antennes paraboliques sur les toits, les poils de chats, et en envahissant les lieux, on voit l&rsquo;escalier apparaitre. Le monter \u00e9tait toujours p\u00e9nible. Insupportable, la chaleur de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 nous \u00e9crasait. Il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;ascenseur. Mais pour se motiver, on pensait \u00e0 ce qui nous attendait au bout, au quatri\u00e8me \u00e9tage \u2014 aux rideaux couleur cr\u00e8me, \u00e0 la moquette grise qui puait la naphtaline, au t\u00e9l\u00e9viseur en 4:3, \u00e0 la chaudi\u00e8re en acier dans la salle de bain, aux c\u00e2bles rouges et noirs du t\u00e9l\u00e9phone dans le salon, aux livres en polonais pleins d&rsquo;images d&rsquo;animaux \u2014 tant de choses auxquelles on tient, qui donnent du sens \u00e0 notre vie, qui font notre identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Juste en dessous, au troisi\u00e8me \u00e9tage, il y avait la porte blanche de l&rsquo;appartement de ma grand-m\u00e8re. Il fallait l&rsquo;\u00e9viter. Non que je ne l&rsquo;aimais pas, ma grand-m\u00e8re. Toute l&rsquo;ann\u00e9e, j&rsquo;attendais les vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9, impatient de la revoir, de la serrer dans mes bras. Mais depuis un moment, quelque chose avait chang\u00e9, elle n&rsquo;\u00e9tait plus la m\u00eame. Quand elle me voyait, elle grima\u00e7ait. Ca me faisait pleurer. On grimpait l&rsquo;interminable escalier, et bris\u00e9s par la fatigue, on se laissait tomber, non sans craindre que la porte de l&rsquo;appartement du troisi\u00e8me \u00e9tage, o\u00f9 r\u00e9gnait maintenant un silence de mort, ne s&rsquo;ouvre, qu&rsquo;on soit emport\u00e9s. Dans ce pays, il fallait lutter pour survivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Le jardin n&rsquo;est pas tr\u00e8s grand. En \u00e0 peine trois jours de marche, on en a fait le tour. Certains choix interrogent, comme l&rsquo;\u00e9trange disposition des deux arbres, un amandier et un olivier, sans sym\u00e9trie ou r\u00e9gularit\u00e9. De m\u00eame, l&rsquo;\u00e9norme r\u00e9cup\u00e9rateur d&rsquo;eau d\u00e9range l&rsquo;\u0153il, nuit \u00e0 l&rsquo;harmonie du lieu, masse informe pleine des mal\u00e9dictions du ciel. Mais en dehors de ces quelques points noirs, tout est agenc\u00e9 avec soin.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mur, peu \u00e9lev\u00e9, encercle le jardin, au pied duquel des jardini\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9es. Y poussent diverses plantes : persil, thym, basilic, menthe, pourpier, verveine\u2026 Des rosiers pleins d&rsquo;\u00e9pines menacent les intrus et les fuyards. Des malheureux, pour s&rsquo;y \u00eatre frott\u00e9s, ont fini empal\u00e9s. Des chats, certains jours, se plaisent \u00e0 passer par l\u00e0, \u00e0 jouer, \u00e0 faire leurs besoins, avant de partir, de retrouver leur libert\u00e9. Eux ne risquent rien, ils sont toujours les bienvenus. Et il y a l&rsquo;all\u00e9e en pierre, inqui\u00e9tante, longue de milliers de kilom\u00e8tres, de centaines de milliards d&rsquo;ann\u00e9es-lumi\u00e8re, qui va on ne sait trop o\u00f9, traverse des lieux insoup\u00e7onn\u00e9s, for\u00eats, montagnes, marais, oc\u00e9ans, des ceintures d&rsquo;ast\u00e9ro\u00efdes et des trous noirs, et au terme de ce voyage, on arriverait \u00e0 des mondes gla\u00e7ants o\u00f9 ne r\u00e8gne que la guerre, la maladie, la mort, les pires horreurs cosmiques. La cabane en bois, pleine d&rsquo;histoires d&rsquo;\u00e9pouvante, nous surveille du coin de l&rsquo;\u0153il. On n&rsquo;ose pas imaginer ce qui s&rsquo;y cache.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors nous quittons cette route inqui\u00e9tante pour nous rapprocher du mur, \u00e0 gauche. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, un bric-\u00e0-brac s&rsquo;offre \u00e0 nos yeux : t\u00f4le, planches en bois, \u00e9chelles rouill\u00e9es, b\u00e9tonneuse sale, transpalette, pots de fleurs cass\u00e9s, emballages vides, briques, d\u00e9chets\u2026 Tout un bazar dont on n&rsquo;avait pas voulu se d\u00e9barrasser. Et au milieu de \u00e7a, qui chasse des gerbilles, un chat de goutti\u00e8re roux, un des plus beaux chats que j&rsquo;ai vu de ma vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toujours revenir \u00e0 ce cimeti\u00e8re, la chambre. Les t\u00e2ches grises sur les murs. Les livres, partout, par milliers, dans des \u00e9tag\u00e8res pleines, pr\u00eates \u00e0 tomber. Et la poussi\u00e8re, tenace, r\u00e9sultat d&rsquo;ann\u00e9es de laisser-aller. Tout \u00e7a \u00e9tait le signe d&rsquo;un abandon, in\u00e9vitable, qui avait pris de chaotiques proportions. Il s&rsquo;\u00e9tait isol\u00e9. Au sommet d&rsquo;une sombre tour sans issues, un donjon plein <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-02-une-presence-inquietante\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #02 | Une pr\u00e9sence inqui\u00e9tante<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":612,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4583,4525],"tags":[],"class_list":["post-126309","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-02-jane-sautiere-du-lieu-au-personnage","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126309","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/612"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126309"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126309\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126309"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126309"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126309"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}