{"id":126507,"date":"2023-06-24T22:51:51","date_gmt":"2023-06-24T20:51:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=126507"},"modified":"2023-08-21T03:36:17","modified_gmt":"2023-08-21T01:36:17","slug":"ete-2023-02-jokari","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-02-jokari\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #02bis | jokari"},"content":{"rendered":"\n<p>Il avait tout construit de ses mains. Il avait cette patience, presque une obsession. Scier, poncer, raboter, assembler et faire naitre une cabane ou un abri pour le bois. De bric et de broc. Presque rien. Quand je pense \u00e0 lui, je vois ses mains burin\u00e9es aux ongles noirs retournant la terre du potager. Raclant, binant, bouturant, taillant. Je les ai toujours connues tremblantes. Son visage est moins clair. Une m\u00e2choire anguleuse et puissante. Et puis la constellation de lumi\u00e8res que lui faisait le canevas de son ins\u00e9parable chapeau de paille. Ses mains soulevaient la nappe \u00e0 l\u2019heure des repas, ouvraient le tiroir devant lui et distribuaient les serviettes de table, \u00e9paisses et trop r\u00eaches que l\u2019on faisait tourner de main en main. La table rectangulaire de la cuisine. C\u2019\u00e9tait \u00e0 lui de trancher le pain. Il essuyait les deux faces de son couteau sur la premi\u00e8re tranche qu\u2019il se r\u00e9servait. La croute brune toujours trop s\u00e8che.<br>Le boulanger \u00e9tait encore itin\u00e9rant. Le mardi matin je restais toujours dans la cuisine. Silencieuse et le regard viss\u00e9 sur le va-et-vient des automobiles sur la d\u00e9partementale. Pr\u00eate \u00e0 bondir \u00e0 la sonnette de la camionnette blanche qui stoppait devant la maison. Les pi\u00e8ces de monnaie argent\u00e9es que j\u2019\u00e9changeais contre quatre gros pains de campagne \u00e9taient chaudes et moites dans ma paume.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa fiert\u00e9 \u00e9tait d\u2019avoir domestiqu\u00e9 le torrent sauvage prenant source au village et se d\u00e9battant sous le pont de pierre juste en haut de la c\u00f4te qui bordait la maison. Capt\u00e9e, puis enferm\u00e9e dans un tuyau de cuivre, l\u2019eau ressortait calme et docile le long des rang\u00e9es de haricots ou des rattes nouvelles aux feuilles trop souvent couvertes de doryphores. L\u2019ancien lavoir pr\u00e8s de la serre o\u00f9 poussait la vigne aux raisins blancs. J\u2019aimais par-dessus tout, m\u2019assoir sur le rebord et tremper mes pieds dans l\u2019eau limpide \u00e0 la fraicheur saisissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Surgit alors la fr\u00eale silhouette d\u00e9coup\u00e9e dans l\u2019ombre fra\u00eeche des Lilas. Ses yeux clairs (\u00e9taient-ils bleus ou verts\u2009?) un peu perdus, au loin. Sa silhouette \u00e0 elle, toujours en mouvement absorb\u00e9 dans quelques t\u00e2ches d\u2019int\u00e9rieur. La table rectangulaire de la cuisine. S\u2019y assoir \u00e9tait pour elle synonyme de silence. Dans le ventre du buffet, les mouchoirs brod\u00e9s tous repass\u00e9s et pli\u00e9s en piles de proportions \u00e9gales. Le fer chauff\u00e9 au coin du po\u00eale. Il fallait l\u00e9g\u00e8rement humidifier le tissu pour que le fer n\u2019accroche pas. Apr\u00e8s le repas, elle feuilletait le journal local puis s\u2019adonnait parfois \u00e0 sa correspondance. Son \u00e9criture si fine et r\u00e9guli\u00e8re. Rien ne lui aurait fait plus honte qu\u2019une maison sale, des estomacs non rassasi\u00e9s et les fautes d\u2019orthographe.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019automne. Dans le sous-bois couvert d\u2019aiguilles de conif\u00e8re, les champignons, les grands sacs poussi\u00e9reux dans la remise que l\u2019on remplissait de pommes de pin pour allumer le po\u00eale. Les haricots verts ont \u00e9t\u00e9 \u00e9queut\u00e9s, les petits pois, \u00e9coss\u00e9s. Les bocaux st\u00e9rilis\u00e9s. Les coulis, les confitures, les conserves. Align\u00e9s et soigneusement \u00e9tiquet\u00e9s dans la cave. L\u2019odeur un peu rance de la terre battue et les marches grin\u00e7antes. Puis le froid et la neige. L\u2019hiver. Et le sentiment de ne jamais pouvoir manquer. Un jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils parlaient avec \u00e9conomie. Je ne me rappelle pas l\u2019avoir vu \u00e9crire. Ses mains tremblantes peut-\u00eatre\u2009? Elle le disait t\u00eatu comme une mule. Il la saisissait par la taille.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais plus quand ils ont disparu.<br>Ma seule certitude c\u2019est que la maison fut un temps un ancien bistrot. Et que l\u2019on se reposait toujours, apr\u00e8s le d\u00e9jeuner \u00e0 l\u2019ombre du grand sapin.<br>D\u2019autres ont pris possession des lieux.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il avait tout construit de ses mains. Il avait cette patience, presque une obsession. Scier, poncer, raboter, assembler et faire naitre une cabane ou un abri pour le bois. De bric et de broc. Presque rien. Quand je pense \u00e0 lui, je vois ses mains burin\u00e9es aux ongles noirs retournant la terre du potager. Raclant, binant, bouturant, taillant. Je les <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-02-jokari\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #02bis | jokari<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":392,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4604,4525],"tags":[],"class_list":["post-126507","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-02bis-jokari","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126507","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/392"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126507"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126507\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126507"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126507"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126507"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}