{"id":126564,"date":"2023-06-25T12:05:41","date_gmt":"2023-06-25T10:05:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=126564"},"modified":"2023-07-02T19:42:04","modified_gmt":"2023-07-02T17:42:04","slug":"ete2023-03-personnages-en-bord-de-page","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-personnages-en-bord-de-page\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | Personnages en bord de page"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu le vois, le vieil homme seul assis dans son fauteuil, le regard vid\u00e9 de toute expression, une bouteille de Jupiler en main, la bouche ouverte\u00a0? De temps en temps, sa t\u00eate approuve une pens\u00e9e, un souvenir, un refus. Ce matin, il a fait le tour de ses visites\u00a0: la boulangerie, le Nopri, l\u2019ami cordonnier, le bar tabac. Il a salu\u00e9 la voisine, a remont\u00e9 une \u00e0 une les 72 marches de sa ruelle jusqu\u2019\u00e0 son refuge,\u00a0 une b\u00e2tisse insalubre qu\u2019il ne veut pas quitter. Ici, sa vie, ici ses douleurs. Il y tient \u00e0 ses souffrances pass\u00e9es. Il sait que s\u2019il part, il abandonne les traces d\u2019une mis\u00e8re, lui l\u2019invisible parmi les remous, lui le modeste parmi les gueux. Au creux de son obstination, dans une langue \u00e0 laquelle la pudeur a vol\u00e9 des mots, se cache le lent espoir d\u2019un retour. Peut-\u00eatre qu\u2019un jour, elle reviendra. Il faut que je sois l\u00e0, que la maison garde une porte ouverte, qu\u2019elle retrouve sa couche, sa chaise, sa tasse. Quand elle franchira le seuil, je ne dirai rien. Je me l\u00e8verai et je ferai du caf\u00e9, du caf\u00e9 tout frais rien que pour elle, que j\u2019aurai moulu rien que pour elle, sur lequel je verserai l\u2019eau que j\u2019aurai mis \u00e0 bouillir rien que pour elle. Elle aura vieilli elle aussi mais elle viendra avec ses regrets d\u2019avoir perdu tant de temps loin de moi. Elle demandera o\u00f9 sont les enfants et je rirai parce qu\u2019ils sont tous mari\u00e9s et que nous sommes grands-parents. Je crois qu\u2019elle choisira la chaise pr\u00e8s du po\u00eale au charbon et qu\u2019elle pleurera en silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu la vois, la femme qui n\u2019est jamais revenue, d\u00e9sir\u00e9e au-del\u00e0 de la mort&nbsp;? Elle a v\u00e9cu mille vies dans un seul village. Volage, enceinte, accueillie par un homme qui reconnait l\u2019enfant d\u2019un autre. Elle ne paie pas sa dette&nbsp;: aucune tendresse ne rembourse son d\u00fb. Elle ne l\u2019aime pas. Elle s\u2019offre \u00e0 d\u2019autres bras et enfante d\u2019autres enfants d\u2019autres hommes au sein d\u2019un mariage de tristesse. C\u2019est ce qui la pousse \u00e0 s\u2019enfuir sans bruit un jour d\u2019automne&nbsp;: cesser de mettre au monde des enfants qui la laissent indiff\u00e9rente. Des petits chats ch\u00e9tifs qui s\u2019accrochent \u00e0 ses jupes. Elle devrait les nourrir, elle devrait les laver mais elle pr\u00e9f\u00e8re fumer. Oublier dans le sexe et l\u2019alcool qu\u2019on n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019indigence. Elle s\u2019\u00e9vade un matin avec trois robes dans un sac et quelques culottes. Derri\u00e8re elle, la maison s\u2019\u00e9croule, le pass\u00e9 s\u2019effondre, les enfants ne sont jamais n\u00e9s. Elle croit qu\u2019elle va pouvoir effacer d\u2019un choix les m\u00e9moires obs\u00e9dantes des blessures qu\u2019elle inflige. Bient\u00f4t les tourments, bient\u00f4t les revers. Elle n\u2019\u00e9chappera pas \u00e0 la mise en demeure de la culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu le vois, l\u2019amant qui a trahi son ami&nbsp;? C\u2019est un d\u00e9fi pour lui, emmener l\u2019\u00e9pouse d\u2019un autre sous son toit. Il n\u2019en a rien \u00e0 foutre du d\u00e9luge qui d\u00e9ferle dans le c\u0153ur d\u2019une tribu. Elle est \u00e0 lui. Son corps lui appartient, ses mains, ses seins, son cul. A moi, la femme qui remplace ma morte. A moi, le bruit des couverts sur la table, des assiettes qu\u2019on lave apr\u00e8s le repas, de la raclette qui ram\u00e8ne l\u2019eau sale, des frottements du balai sur le trottoir. A moi le quotidien, \u00e0 moi les &nbsp;nuits, \u00e0 moi le plaisir. Il la surveille &nbsp;du bord du journal. Lui au moins il sait lire. C\u2019est pas comme le mari imb\u00e9cile. Il n\u2019a rien vu, rien entendu, en tout cas, il a ferm\u00e9 les yeux pensant mieux la retenir. Mais on ne garde pas le vent en cage. A lui le souffle, \u00e0 lui la pluie. Il est fier de son coup. Regarde-le, le personnage sans vergogne, le m\u00e9chant de l\u2019histoire, l\u2019absent des scrupules. Il a la gifle facile et l\u2019outrage cinglant. Il serre dans son poing un oiseau tremblant et sa cruaut\u00e9 la rend ardente.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu le vois, le vieil homme seul assis dans son fauteuil, le regard vid\u00e9 de toute expression, une bouteille de Jupiler en main, la bouche ouverte\u00a0? De temps en temps, sa t\u00eate approuve une pens\u00e9e, un souvenir, un refus. Ce matin, il a fait le tour de ses visites\u00a0: la boulangerie, le Nopri, l\u2019ami cordonnier, le bar tabac. Il a <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-personnages-en-bord-de-page\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #03 | Personnages en bord de page<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":517,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4629,4525],"tags":[],"class_list":["post-126564","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03_stein-americains","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126564","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/517"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126564"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126564\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126564"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126564"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126564"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}