{"id":126636,"date":"2023-06-25T19:24:49","date_gmt":"2023-06-25T17:24:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=126636"},"modified":"2023-06-25T19:24:50","modified_gmt":"2023-06-25T17:24:50","slug":"ete2023-03-de-leau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-de-leau\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | de l&rsquo;eau"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme je l\u2019ai dit, il y avait du comique dans ce grand bateau \u00e9quip\u00e9 d\u2019une piscine. Il entrait dans la cat\u00e9gorie des choses absurdes qui vivent camoufl\u00e9es. Sur le moment, personne ne voit l\u2019absurdit\u00e9. Une embarcation\u00a0: on a install\u00e9 une cuve dans un contenant destin\u00e9 au transport des humains sur les flots \u2013 donc d\u2019immenses quantit\u00e9s d\u2019eau \u2013 et que met-on dans cette cuve\u00a0? de l\u2019eau. Vu d\u2019avion, \u00e7a pouvait ressembler \u00e0 un tableau de Mondrian, avec sa g\u00e9om\u00e9trie en superposition, en annexion, en cohabitation juxtaposition, vitrail, sauf qu\u2019au lieu d\u2019une r\u00e9flexion esth\u00e9tique sur le jeu noir-blanc-rouge des surfaces, un artiste inconnu \u2013 sans doute appel\u00e9 armateur ou ing\u00e9nieur en construction navale \u2013 avait pos\u00e9 un rectangle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un autre, identique au premier sauf en taille. Seules les limites d\u00e9finissent. Elles sont fines. On appelle ces limites pont du bateau. Nous \u00e9tions tous dessus, occup\u00e9s \u00e0 flotter. Je faisais \u00e7a aussi \u2013 m\u2019occuper \u00e0 flotter \u2013 avec des seaux et des r\u00e2teaux de plage dont les manches traversaient la limite eau air en se brisant puis en se r\u00e9parant une fois r\u00e9apparus, une illusion d\u2019optique. Je voyais \u00e7a aussi le dimanche \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, quand Pierre Dac, tablier de cuisine et toque de chef, pr\u00e9sentait sa recette d\u2019eau \u00e0 l\u2019eau, m\u00e9langeant des quantit\u00e9s d\u2019eau vari\u00e9es, les brassant, les fouettant, les portant \u00e0 \u00e9bullition, accompagnant chaque geste de conseils culinaires, versant une casserole d\u2019eau dans un saladier d\u2019eau pour napper d\u2019eau un m\u00e9lange d\u2019eau. Et c\u2019\u00e9tait rassurant, car cet absurde-l\u00e0 n\u2019allait pas nous manger, 3 petits cochons. L\u2019autre absurde, aussi nomm\u00e9 pont du bateau, avec son bleu liquide de ce c\u00f4t\u00e9-ci, son bleu liquide de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, n\u2019\u00e9tait pas aussi amical.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le pont du bateau il y avait R. Il filmait ou prenait des photos sans remettre en cause le travail d\u2019armateur \u2013 aussi je lui faisais confiance. Il avait calcul\u00e9 l\u2019itin\u00e9raire pour venir l\u00e0, ici, d\u2019o\u00f9 je vous parle, \u00e0 l\u2019endroit pr\u00e9cis de cette limite qu\u2019on appelle aussi illusion, car il savait les fabriquer tous \u2013 les itin\u00e9raires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il faut d\u2019abord un carnet. Tracer ensuite trois lignes verticales \u2013 pour le dire autrement, des colonnes. Dans la premi\u00e8re les noms de lieux. Il \u00e9crivait les noms des lieux, pos\u00e9ment, les uns au-dessous des autres, sans pr\u00e9cipitation. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il savait inscrire dans l\u2019espace d\u2019une page de carnet des distances \u00e9piques. Et des champs de bl\u00e9. Des vignobles. Des rues pav\u00e9es. Des rochers noirs. Des aqueducs. Des tunnels. Des terrasses de caf\u00e9s restaurants. Des poubelles dans l\u2019angle d\u2019un parking. Des frontons de gares \u00e0 horloge g\u00e9ante. Des matins quand le jour n\u2019est pas d\u00e9cid\u00e9, et des guirlandes de phares le soir, constell\u00e9es de gouttes. Des for\u00eats \u00e0 longer, et les troncs align\u00e9s vont si vite qu\u2019il pourrait s\u2019y cacher un chevreuil. Et des tas de maisons de profil qui s\u2019allumaient la nuit et qui montraient le quotidien de gens comme nous qui n\u2019\u00e9taient pas comme nous, qui n\u2019avaient pas le m\u00eame calendrier de la Poste ou le m\u00eame barom\u00e8tre ou le m\u00eame porte-manteaux dans l\u2019entr\u00e9e ni le m\u00eame paillasson, mais qui nous ressemblaient, petits rectangles bord \u00e0 bord. Dans la deuxi\u00e8me colonne, R inscrivait la distance kilom\u00e9trique entre un lieu et le suivant. C\u2019\u00e9tait une ribambelle de nombres agr\u00e9ables, car sans logique interne. Tr\u00e8s grands, tr\u00e8s petits, il n\u2019y avait pas de r\u00e8gles. Le monde \u00e9tait multiple et panach\u00e9 de chiffres qui tombaient, joyeux, comme un meccano qu\u2019on renverse, \u00e0 nous de retrouver les pi\u00e8ces. Rien n\u2019\u00e9tait s\u00fbr et tout \u00e9tait possible. Dans la troisi\u00e8me colonne, les affaires s\u00e9rieuses reprenaient, un peu de tenue, R notait les distances entre un lieu et un autre en les additionnant au fur et \u00e0 mesure, pas de place \u00e0 l\u2019erreur. Le total augmentait. Addition, addition, une seule, en expansion. Qui nous avalerait tous. Pas d\u2019angles morts. Pas de kilom\u00e8tres perdus, pas d\u2019espaces flous inatteignables. Stabilit\u00e9. R\u00e9currence. Permanence. La vie \u00e9ternelle, visible, sortant de la mine d\u2019un crayon math\u00e9matiquement juste. R \u00e9tait surpuissant. Le monde ordonn\u00e9 selon R \u00e9tait mon monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a un autre R, plus vieux, et surtout plus impr\u00e9visible, dans le monde d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. C\u2019est un oncle de R, on l\u2019appelle \u2013 tout le monde l\u2019appelle \u2013 Tonton R, m\u00eame lorsqu\u2019on n\u2019est ni son neveu ni sa ni\u00e8ce \u2013 parfois les limites l\u00e2chent comme un \u00e9lastique fatigu\u00e9 de servir. Et c\u2019est vrai qu\u2019avec lui tout devenait distendu et questionnable. Ce qu\u2019il disait n\u2019\u00e9tait pas vrai, ou bien c\u2019\u00e9tait pour rire, ou bien c\u2019\u00e9tait sans importance et sans texture, sauf quand il le d\u00e9cidait, marque des dictateurs. \u00c9tait-il vraiment sur le pont du bateau\u00a0? c\u2019est possible, mais c\u2019est aussi soumis \u00e0 l\u2019\u00e9lastique des fluides. Il devait y \u00eatre. Il y \u00e9tait s\u00fbrement. Avec son chapeau de paille et son air de M\u00e9nilmontant, il nous avait donn\u00e9 la mer Adriatique, ce qui n\u2019est pas un cadeau mince. La digue, les vagues, les poissons ventre l\u2019air au-del\u00e0 des canalisations, les sortes de radeaux o\u00f9 les carabiniers rament debout et dont je cherche le nom, et je ne peux pas faire l\u2019\u00e9conomie de cela, chercher ce nom, un nom que j\u2019ai prononc\u00e9, un nom que j\u2019ai entendu, mais qui saura, et plus personne dans mon entourage proche pour m\u2019aider \u00e0 nommer cette sorte de plateau de catamaran, enti\u00e8rement plat et fait de bois, souvent rouge vif ou bien bleu dur, dot\u00e9 de deux montants pour y placer les rames, et le <em>bagnino di salvataggio<\/em> (ma\u00eetre-nageur) ramait debout, la peau cuite au soleil, il sortait le sifflet qu\u2019il portait en collier lorsqu\u2019on s\u2019\u00e9loignait trop et il nous rappelait, nous faisant de grands gestes, maugr\u00e9ait, riait, et criait quelques mots que nous ne comprenions pas, pourtant pas faute d\u2019avoir tent\u00e9 de r\u00e9viser notre italien, mais son accent un peu rugueux faisait barrage, je cherche ce nom, le nom de cette embarcation o\u00f9 je ne suis jamais mont\u00e9e mais que j\u2019ai vue tant et tellement qu\u2019elle est devenue famille proche, je ne trouve que \u00ab\u00a0patt\u00ecno da salvataggio\u00a0\u00bb ce qui ne veut rien dire, nous n\u2019avons jamais prononc\u00e9 cette suite de mots, patt\u00ecno da salvataggio, et puis par chance ou par hasard ou par obstination je trouve : <em>moscone<\/em>, prononcer moscon\u00e9, et je me souviens de R, de Tonton R et de moi qui disions mosconi, pluriel maladroit d\u2019ignorants [\u00ab\u00a0le patt\u00ecno, ou moscone, est un bateau \u00e0 rames compos\u00e9 de deux flotteurs parall\u00e8les appel\u00e9s torpilles, gondoles, bateaux ou casiers, r\u00e9unis par des barres transversales\u00a0\u00bb], et, chiquenaude impr\u00e9visible, traduire <em>moscone<\/em> en fran\u00e7ais donne \u00ab\u00a0mouche bleue\u00a0\u00bb, ce qui doit s\u2019expliquer, mais comment\u00a0? \u2013 chercher les mots oubli\u00e9s qui changent de sens lorsqu\u2019on les trouve est une occupation \u00e9trangement calme et perturbante. L\u2019avantage, c\u2019est qu\u2019une fois le mot retrouv\u00e9, on ne le l\u00e2che plus, il ne partira pas, comme le sifflet autour du cou, \u00e0 port\u00e9e d\u2019\u0153il et de main. D\u2019o\u00f9 vient qu\u2019on connaissait ce mot ? On \u00e9tait sp\u00e9cialistes \u2013 comme je l\u2019ai dit, on avait v\u00e9cu l\u00e0 \u2013, sp\u00e9cialistes de la vie, entre autres choses. Tonton R en profitait pour nous appeler au t\u00e9l\u00e9phone, contrefaisant sa voix, pr\u00e9tendant \u00eatre un employ\u00e9 du gaz, nous for\u00e7ant \u00e0 faire couler l\u2019eau du robinet pour la lui d\u00e9crire, puis dans un cri de d\u00e9voilement (bien attrap\u00e9\u00a0!), il raccrochait. De temps en temps, le jour de ses noces d\u2019or, il d\u00e9clamait gravement des phrases lourdes, des citations de sages, des proverbes solides. Si nous avions touss\u00e9 ou ri \u00e0 ce moment-l\u00e0, pas de pardon. Sa femme, S, le regardait sans insistance par peur de le froisser, sur le pont du bateau et ailleurs. Passant sans insistance d\u2019un lieu d\u2019ombre \u00e0 un autre lieu d\u2019ombre sans faire de bruit, elle ne r\u00e9pondait pas au t\u00e9l\u00e9phone, n\u2019ayant pas l\u2019autorisation.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je l\u2019ai dit, il y avait du comique dans ce grand bateau \u00e9quip\u00e9 d\u2019une piscine. Il entrait dans la cat\u00e9gorie des choses absurdes qui vivent camoufl\u00e9es. Sur le moment, personne ne voit l\u2019absurdit\u00e9. Une embarcation\u00a0: on a install\u00e9 une cuve dans un contenant destin\u00e9 au transport des humains sur les flots \u2013 donc d\u2019immenses quantit\u00e9s d\u2019eau \u2013 et que <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-de-leau\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #03 | de l&rsquo;eau<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4629,1],"tags":[],"class_list":["post-126636","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03_stein-americains","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126636","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=126636"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/126636\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=126636"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=126636"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=126636"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}