{"id":126773,"date":"2023-06-26T15:37:04","date_gmt":"2023-06-26T13:37:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=126773"},"modified":"2023-06-26T16:12:27","modified_gmt":"2023-06-26T14:12:27","slug":"ete2023-03-dulysse-a-oreste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-dulysse-a-oreste\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | d\u2019Ulysse \u00e0 Oreste"},"content":{"rendered":"\n<p>Comme je le disais, ce jeune homme aux cheveux longs portant uniforme de la compagnie des trains figure une parenth\u00e8se de vie dans l\u2019espace clos du wagon. Son apparition soudaine par la porte de devant, sa d\u00e9ambulation aupr\u00e8s des passagers pour en contr\u00f4ler les titres de transport, son jeu de sourires, de phrases courtes, ses gestes pr\u00e9cis entre le maniement de sa pointeuse, du stylo bille et le feuilletage de l\u2019index des horaires, jusqu\u2019\u00e0 son effacement de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la voiture par la porte oppos\u00e9e, constitue une bulle bien vivante dans l\u2019atmosph\u00e8re endormie et paresseuse de l\u2019instant. Comme une boite \u00e0 musique dont on actionnerait le m\u00e9canisme et qui \u00e9gaierait le curieux durant deux ou trois tours de cl\u00e9. Jusqu\u2019au retour du monotone, des regards \u00e0 nouveau perdus, du rythme lancinant des roues qui cognent sur la jointure des rails.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je le disais, l\u2019homme aux cheveux longs portant casquette et veste r\u00e8glementaire n\u2019existe quotidiennement que dans ces apparitions furtives. Pour moi et pour les autres passagers, il est un r\u00e9veil, un trait de lumi\u00e8re, un mirage.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je le disais, il fallait bien, pourtant, que les ingr\u00e9dients menant \u00e0 l\u2019illusion soient tous r\u00e9unis. D\u2019un mirage dans le d\u00e9sert, il faut du sable, du soleil, de la chaleur, de la fatigue, de la soif et l\u2019envie irr\u00e9pressible de vouloir voir. Ulysse, c\u2019est son nom, pourrait ne conna\u00eetre des passagers que la main tendant un billet, la voix demandant un renseignement, le regard de l\u2019enfant tout juste r\u00e9veill\u00e9. Il pourrait tisser avec ses yeux l\u2019\u00e9toffe d\u2019un monde \u00e0 la fois \u00e9tendu et dense de toutes les personnes qui l\u2019ont regard\u00e9 et qu\u2019il a regard\u00e9es. Mais il ne serait qu\u2019une machine \u00e0 tisser un fil si fragile que le tissu partirait en poussi\u00e8re \u00e0 la premi\u00e8re \u00e9preuve du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je le disais, Ulysse est autre qu\u2019une silhouette portant cheveux longs et uniforme. Ulysse conna\u00eet Ursuline. Il la conna\u00eet m\u00eame bien, ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e2mes soeurs durant toutes ces ann\u00e9es qui, entre enfance et \u00e2ge adulte, forgent dans des corps en pleine mutation les outils pour r\u00eaver. Ursuline disait la po\u00e9sie qu\u2019Ulysse avait au coeur. Ils avaient travers\u00e9 leur adolescence en chevauchant de ces id\u00e9es qui rendent le monde plus grand et plus beau. \u00c0 l\u2019abri des \u00e2mes noircies par la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une guerre, d\u2019un nuage pollu\u00e9, des sentiments endurcis par les blessures du coeur. Et puis, dans un coup de vent, ils s\u2019\u00e9taient \u00e9loign\u00e9s comme des feuilles peuvent le faire en jouant de l\u2019air et de la libert\u00e9. En cherchant, chacun de son c\u00f4t\u00e9, \u00e0 concilier les r\u00eaves \u00e9chafaud\u00e9s avec la perspective d\u2019une vie d\u00e9sormais adulte.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je le disais, elle a explor\u00e9 l\u2019ailleurs. Ursuline conna\u00eet Marcel. Elle le conna\u00eet m\u00eame bien puisqu\u2019il lui \u00e9crit la po\u00e9sie qu\u2019elle continue de dire. Marcel est po\u00e8te producteur, il \u00e9crit la vie dont il r\u00eave. Faute d\u2019avoir pu tremper le bout de ses doigts dans l\u2019encre de son enfance, c\u2019est dans les songes artificiels qu\u2019il puise l\u2019\u00e9nergie de sa cr\u00e9ativit\u00e9. Il n\u2019est pas de substance qui se fume, qui se renifle ou qui s\u2019injecte que Marcel n\u2019a pas explor\u00e9e. Pi\u00e9g\u00e9 dans un corps pr\u00e9matur\u00e9ment d\u00e9truit par le poison, son \u00e2me flamboie pour celle qui veut l\u2019admirer. Et dire la po\u00e9sie qui en \u00e9mane comme un parfum subtil qu\u2019exhale une fleur d\u00e9j\u00e0 s\u00e9ch\u00e9e. Mais la libert\u00e9 insouciante, si elle s\u2019affiche en peine lumi\u00e8re dans les univers des po\u00e8tes, vit aussi dans l\u2019ombre dans les mondes de ceux qui ont le regard bas. Comme la famille de Marcel.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je le disais, Marcel est condamn\u00e9 \u00e0 vivre \u00e0 la fois dans la lumi\u00e8re et dans l\u2019ombre. Marcel conna\u00eet Oreste. Il le conna\u00eet si peu et pourtant, c\u2019est son p\u00e8re. Oreste Poidevin, car lui a un nom, est maire de la localit\u00e9 de Pelouche, comme l\u2019\u00e9taient avant lui son p\u00e8re et son grand-p\u00e8re. Une dynastie de pouvoir local fa\u00e7onn\u00e9 dans les arrangements, les concessions, les avantages, les parties de chantage, les discours pleins de vent, les coups d\u2019arri\u00e8re-cour. Et, en affiche, une notabilit\u00e9 de t\u00eate de gondole. Jusqu\u2019\u00e0 ce fils, comme une \u00e9pine dans le pied, qui renie le pouvoir de l\u2019h\u00e9ritage en se moquant de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9. Marcel le drogu\u00e9, fruit g\u00e2t\u00e9 d\u2019un mariage rat\u00e9 qui a us\u00e9 les bancs de la garde \u00e0 vue avec plus de pers\u00e9v\u00e9rance que ceux de Sciences Po et ultime \u00e9preuve envoy\u00e9e par Dieu. Pour que lui, Oreste, d\u00e9fenseur de la morale r\u00e9publicaine en costume trois-pi\u00e8ces et pourfendeur des anarchistes, puisse s\u2019\u00e9lever au rang de grand bienfaiteur de la localit\u00e9, qu\u2019il ait sa statue \u00e9rig\u00e9e devant la cath\u00e9drale Saint-Paul. Et, fusse-t-il le dernier des premiers magistrats de Pelouche de la dynastie Poidevin, qu\u2019il en soit le plus grand.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je le disais, il y a du monde dans le regard de ce jeune homme aux cheveux longs portant uniforme de la compagnie des trains.<\/p>\n\n\n\n<p>Photo de&nbsp;<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/@kxvn_lx?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">kevin laminto<\/a>&nbsp;sur&nbsp;<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/photos\/KDjhMmR7Rvw?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je le disais, ce jeune homme aux cheveux longs portant uniforme de la compagnie des trains figure une parenth\u00e8se de vie dans l\u2019espace clos du wagon. 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