{"id":126927,"date":"2023-06-27T14:25:45","date_gmt":"2023-06-27T12:25:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=126927"},"modified":"2023-06-27T16:31:36","modified_gmt":"2023-06-27T14:31:36","slug":"ete2023-01-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-01-2\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 | Rupture"},"content":{"rendered":"\n<p>Il n&rsquo;a pas seulement arr\u00eat\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire, il a arr\u00eat\u00e9 de parler \u00e9galement. Je n&rsquo;ai que des hypoth\u00e8ses. Comme une rupture d&rsquo;amour avec les mots. La m\u00eame gourmandise, la m\u00eame h\u00e2te qui l&rsquo;avait fait apprendre \u00e0 lire, vouloir d\u00e9crypter tous les textes de la terre, l&rsquo;avait pouss\u00e9, quarante ans plus tard, \u00e0 abandonner le langage. L&rsquo;idylle s&rsquo;\u00e9tait mu\u00e9 en mariage terne, artificiel, o\u00f9 plus le temps passait, plus les efforts pour y croire encore puisaient tout le souffle et l&rsquo;\u00e9nergie. Il ne croyait plus que les mots puissent d\u00e9ployer l&rsquo;univers, r\u00e9v\u00e9ler des immensit\u00e9s cach\u00e9es. La d\u00e9ception \u00e9tait venue tr\u00e8s t\u00f4t en r\u00e9alit\u00e9, mais il \u00e9tait all\u00e9 chercher des histoires, des mensonges compensatoires, des cultes pour renforcer sa foi: il y aurait deux usages des mots, le prosa\u00efque et le sacr\u00e9, l&rsquo;\u00e9crivain \u00e9crit parce que le langage fait d\u00e9faut, ce genre de paradoxe au c\u0153ur m\u00eame de toute les religions, de ce qui fait syst\u00e8me pour renforcer le besoin du syst\u00e8me par la crainte de l&rsquo;effondrement. Il avait tent\u00e9 tout aussi bien d&rsquo;apprendre \u00e0 aimer la pauvret\u00e9, l&rsquo;humilit\u00e9 du langage, go\u00fbter la rude utilit\u00e9 comptable de l&rsquo;\u00e9criture, h\u00e9riti\u00e8re des tablettes m\u00e9sopotamiennes. Il avait tent\u00e9 l&rsquo;ivresse po\u00e9tique et plus il buvait, plus le vin avait un go\u00fbt de sable. L&rsquo;autod\u00e9rision l&rsquo;aidait \u00e0 tenir, je tourne en rond, faisons avec, je deviendrai peut-\u00eatre derviche. Et puis il avait fini par c\u00e9der sous les coups, peut-\u00eatre parce que le monde \u00e9tait devenu plus bavard que jamais, tout \u00e9tait sans cesse nomm\u00e9, comment\u00e9, transform\u00e9 en r\u00e9cit,&nbsp; o\u00f9 que son regard porte, finalement peu importe que ce soit une banalit\u00e9 ou un chef d&rsquo;\u0153uvre, les mots colonisaient l&rsquo;espace. Il aurait aim\u00e9 pouvoir regarder un arbre sans jamais penser le mot arbre, \u00eatre totalement idiot, ne pas m\u00eame capturer l&rsquo;instant, le laisser s&rsquo;envoler. D\u00e8s le premier mot, il avait perdu en toute innocence le paradis. Voyez, je commente moi aussi, m\u00eame son silence, j&rsquo;en fais un amoncellement de sons et de lettres, et par-dessus, je lui fais r\u00e9p\u00e9ter tais-toi, mais tais-toi, or m\u00eame cela, il ne le dit pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sais bien que je parle de moi et non pas de lui. Je devrais l&rsquo;\u00e9couter. Son silence parle comme le vent qui fait chanter les statues. Je l&rsquo;imagine ayant atteint, par son silence, un niveau sup\u00e9rieur de conscience. Ce silence lui appartient, et peu importe ce qu&rsquo;on en dit ou ce qu&rsquo;il nous dit, \u00e0 la fin, son silence demeure. Je sens la faiblesse de mon d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9crire face \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 de sa d\u00e9cision, je n&rsquo;ai pas \u00e0 m&rsquo;en effrayer, mes mots sont les miens, nous ne sommes pas au m\u00eame endroit. Moi, aujourd&rsquo;hui, je n&rsquo;ai que \u00e7a, alors j&rsquo;utilise des mots, j&#8217;emprunte la fausse route de l&rsquo;\u00e9criture pour voir o\u00f9 elle me m\u00e8ne, peut-\u00eatre aussi loin que lui, peut-\u00eatre au-del\u00e0, peut-\u00eatre aussi dans un ailleurs qui lui a \u00e9chapp\u00e9 et qui lui donnera \u00e0 nouveau envie d&rsquo;\u00e9crire. Je m&rsquo;encourage d&rsquo;une proph\u00e9tie: j&rsquo;imagine qu&rsquo;il s&rsquo;est remis \u00e0 \u00e9crire. O\u00f9 est-il, o\u00f9 a-t-il retrouv\u00e9 la force d&rsquo;\u00e9crire sans que le brouhaha ne l&rsquo;\u00e9crase? Moi, je me suis install\u00e9 o\u00f9 j&rsquo;ai pu, sur une table \u00e0 dessin encombr\u00e9e de toutes sortes de feutres et de crayons, des mouchoirs, du courrier jamais ouvert, une tasse \u00e0 caf\u00e9, avec pour compagnie, une fen\u00eatre d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;\u00e9chappe la cacophonie urbaine indistincte des grondements, des cris, des clacs et des \u00e9clats, des souffles \u00e9tir\u00e9s, des hurlements, des sifflements. La lumi\u00e8re \u00e9claire mon travail. Je me dis que je devrais au contraire choisir mon lieu, mon espace, m&rsquo;inventer un protocole d\u00e9j\u00e0, l\u00e0, maintenant. Que l&rsquo;\u00e9criture d\u00e9coulerait de la table en bois ou du secr\u00e9taire d&rsquo;une grand-m\u00e8re ch\u00e9rie, du carnet peut-\u00eatre \u00e0 spirale, du stylo plume ou du crayon \u00e0 papier. 9 carnets gris et noirs forment un livre, mes mots sont la reliures. Lui s&rsquo;en est affranchi, il est par-del\u00e0. Il s&rsquo;est assis sur un rocher, a sorti un petit carnet de sa poche et a soudain rompu le je\u00fbne. Il ne savait pas, il y a quelques instants \u00e0 peine, que cela jamais adviendrait. Il est rest\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le froid le g\u00eane, que ses genoux grincent et que son dos se plaigne, alors il est rentr\u00e9 se coucher \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage de ce qui me semble \u00eatre un chalet en bois, ou une auberge peut-\u00eatre, et le lendemain, c&rsquo;est dans la parure fleurie de son lit qu&rsquo;il a \u00e9crit, les jambes repli\u00e9es sous les draps comme un scribe, s&rsquo;appuyant avec l&rsquo;\u00e9dredon roul\u00e9 en boule contre les lattes du mur. De temps en temps, des bribes de vie remontent de la cuisine. Plus tard encore, ou un autre jour, il prendrait le train. Port\u00e9 par le rythme r\u00e9gulier, lui, son \u00e9criture et l&rsquo;engin ne feraient qu&rsquo;un. Tout aussi bien je l&rsquo;imagine marchant \u00e0 grands pas sur le trottoir d&rsquo;une grande ville, s\u00fbrement de province, inconscient des autres passants, articulant dans un flot calme les mots que son t\u00e9l\u00e9phone retranscrit et ajuste dans une ponctuation pr\u00e9cise. Il dicte alors un de ses plus beaux textes. Comme j&rsquo;envie la jeune fille qui par hasard l&rsquo;aura entendu en premier parce qu&rsquo;\u00e0 sa pause de midi, elle avait emprunt\u00e9 le m\u00eame trajet afin de porter des fleurs \u00e0 sa m\u00e8re alit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe une vid\u00e9o de l&rsquo;appartement qu&rsquo;il habitait dans la vingtaine, on aper\u00e7oit sa chambre o\u00f9 il \u00e9crivit son premier roman. Un lit une place, un bureau, deux biblioth\u00e8ques \u00e0 bas prix. Tout \u00e9tait alors tr\u00e8s scolaire, il \u00e9tait encore jeune. J&rsquo;ai fait pause \u00e0 2&rsquo;27. Il gardait sur les \u00e9tag\u00e8res du bas toute sorte de dictionnaires, noms communs, noms propres, synonymes, analogique, argotique, historique, autant de cariatides sur lesquels s&rsquo;appuyaient le condens\u00e9 de la litt\u00e9rature mondiale telle qu&rsquo;il en avait eu connaissance jusqu&rsquo;alors, soit un m\u00e9lange h\u00e9t\u00e9roclites d&rsquo;ouvrage prescrits par l&rsquo;\u00e9ducation nationale, la t\u00e9l\u00e9vision et de collections dont il aimait le design et la typographie. Rompant l&rsquo;alignement disciplin\u00e9 des dos, face \u00e0 la cam\u00e9ra, un recueil de po\u00e8mes r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 la main dont le plat \u00e9tait illustr\u00e9 d&rsquo;une aquarelle. Je crois y distinguer un nid d&rsquo;oiseau sur fond de paysage m\u00e9diterran\u00e9en. Je ne reconnais pas son \u00e9criture. Je l&rsquo;attribue \u00e0 un premier amour. Je n&rsquo;ai pas trouv\u00e9 d&rsquo;autres archives documentant ses lieux ult\u00e9rieurs d&rsquo;\u00e9criture, mais je suis intrigu\u00e9 par la banalit\u00e9 de sa matrice originelle, l&rsquo;\u00e9cart avec ce qu&rsquo;il est devenu. Peut-\u00eatre la source de ce qui le fera abandonner. Je ne sais pas ce que j&rsquo;attendais de cette recherche, comme si j&rsquo;avais perdu confiance dans ma capacit\u00e9 \u00e0 me repr\u00e9senter aujourd&rsquo;hui de fa\u00e7on cr\u00e9dible sa renaissance sans m&rsquo;appuyer sur <em>des \u00e9l\u00e9ments objectiv\u00e9s<\/em>. Je n&rsquo;aurais pas d\u00fb regarder sa biblioth\u00e8que, elle m&rsquo;a d\u00e9\u00e7ue. Elle semblait nier toute l&rsquo;imagerie que je m&rsquo;\u00e9tais faite en le lisant. Ou alors il existerait un autre lieu, une autre biblioth\u00e8que, magique, celle d&rsquo;avant l&rsquo;\u00e9criture, d&rsquo;avant l&rsquo;\u00e9cole, m\u00eame, peut-\u00eatre, o\u00f9 petit, il s&rsquo;\u00e9tait laiss\u00e9 s\u00e9duire. Parce qu&rsquo;il fallait vraiment un tr\u00e8s grand amour pour qu&rsquo;il \u00e9prouve une si grande rupture.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n&rsquo;a pas seulement arr\u00eat\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire, il a arr\u00eat\u00e9 de parler \u00e9galement. Je n&rsquo;ai que des hypoth\u00e8ses. Comme une rupture d&rsquo;amour avec les mots. La m\u00eame gourmandise, la m\u00eame h\u00e2te qui l&rsquo;avait fait apprendre \u00e0 lire, vouloir d\u00e9crypter tous les textes de la terre, l&rsquo;avait pouss\u00e9, quarante ans plus tard, \u00e0 abandonner le langage. 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