{"id":127136,"date":"2023-06-28T11:24:26","date_gmt":"2023-06-28T09:24:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127136"},"modified":"2023-06-29T19:08:16","modified_gmt":"2023-06-29T17:08:16","slug":"03-dun-personnage-trois-autres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/03-dun-personnage-trois-autres\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | d\u2019un personnage trois autres"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Comme je le disais, <\/em>le patriarche un brin d\u00e9cati nous accueillit de son air bourru, accoud\u00e9 \u00e0 sa table de travail \u00e9chapp\u00e9e de l\u2019incendie quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Nous savions le trouver l\u00e0-haut en ce d\u00e9but de nuit, fumant une derni\u00e8re pipe avant d\u2019aller enfin poser sa t\u00eate ourl\u00e9e de fins cheveux argent\u00e9s sur le vaste oreiller en dentelle. Toute la journ\u00e9e, il avait tra\u00een\u00e9 sa grande carcasse fatigu\u00e9e d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre de sa vieille maison. D\u00e8s le matin, apr\u00e8s avoir \u00e9tir\u00e9 ses membres endoloris par la vieillesse et un sommeil trop court, il avait troqu\u00e9 une liquette jaunie par le temps et le manque de lessives pour une chemise en flanelle, un pantalon de toile et un fin pull de laine car, <em>comme nous l&rsquo;avions per\u00e7u en chemin,<\/em> le temps s\u2019annon\u00e7ait plus frais. Il \u00e9tait pass\u00e9 de sa chambre au vestibule, rev\u00eatant une veste \u00e9lim\u00e9e et chaussant d\u2019antiques bottes \u00e9paisses o\u00f9 seuls ses pieds gonfl\u00e9s par le diab\u00e8te pouvaient se glisser sans les perdre en marchant. D\u2019une main ferme, il saisissait son b\u00e2ton de marche et partait pour l&rsquo;arpentage de ses terres, qu\u2019il avait fort vastes <em>comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit,<\/em> t\u00eate nue pour mieux sentir le vent l\u00e9ger ou l\u2019annonce de la bourrasque au d\u00e9tour d\u2019un bosquet. En fin de matin\u00e9e, avant le d\u00e9jeuner frugal pris \u00e0 la cuisine o\u00f9 Otto le servait debout, attendant patiemment \u00e0 sa droite qu\u2019assiette et verre fussent vides et que moustache et menton soient nettoy\u00e9s des bavures de sauce,&nbsp;il asseyait son corps trop lourd dans un fauteuil profond de la biblioth\u00e8que, chaussait ses lunettes d\u2019\u00e9caille et lisait le journal, un diff\u00e9rent chaque jour, pour exercer sa connaissance de trois langues europ\u00e9ennes et satisfaire sa curiosit\u00e9 du monde tel qu\u2019il bouge loin de chez lui. Apr\u00e8s une courte sieste, il gagnait le salon de son pas tranquille pour occuper la fin d\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 recevoir son m\u00e9tayer ou quelque relation du voisinage qu\u00e9mandant son avis ou l\u2019informant d\u2019une affaire en cours. Parfois, son visiteur partageait avec lui un d\u00eener de campagnard&nbsp;: une soupe et un quignon de pain agr\u00e9ment\u00e9 d\u2019un morceau de fromage, d\u2019un verre de vin, d\u2019une poire ou quelques noix. Enfin, dans la soir\u00e9e, son esprit encore v\u00e9loce apr\u00e8s ces occupations diurnes lui r\u00e9clamait de ne pas songer \u00e0 y mettre un terme&nbsp;: il montait lentement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage pour lire ou \u00e9crire, compl\u00e9ter son \u00e9rudition, en laisser traces aussi peut-\u00eatre, avant de rejoindre sa chambre pour continuer \u00e0 ruminer pens\u00e9es, id\u00e9es et souvenirs au creux de son lit, cal\u00e9 entre coussins et oreillers et enfin s\u2019endormir pour quelques heures \u00e0 peine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est dans son bureau, <em>comme je l\u2019ai dit<\/em>, qu\u2019\u00e0 la nuit nous le trouv\u00e2mes. Il regarda tour \u00e0 tour ma s\u0153ur, puis moi, esquissant un sourire \u00e9tonn\u00e9, pour laisser enfin son regard devenu soudainement froid se poser sur l\u2019homme qui nous avait amen\u00e9es l\u00e0. <em>Je l\u2019ai dit tout \u00e0 l\u2019heure<\/em>, Husson \u00e9tait son gendre, bien que je le consid\u00e9rais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme l\u2019intrus abominable entr\u00e9 par effraction dans notre famille disloqu\u00e9e. Cet \u00e9chalas aux gestes brusques et aux v\u00eatements qu\u2019on aurait pu qualifier d\u2019\u00e9l\u00e9gants, si ce n\u2019\u00e9tait son allure de parvenu (une veste en tweed sur une chemise de soie d\u2019un vert pass\u00e9 aux boutons de manchette usurp\u00e9s \u00e0 mon regrett\u00e9 p\u00e8re, un pantalon de velours beige tombant droit sur des mocassins trop brillants), cet homme mince au nez pointu et au sourire torve et m\u00e9prisant sous une fine moustache bien taill\u00e9e, avait la t\u00eate \u00e0 peine recouverte d\u2019un friselis de cheveux teints en noir, et qui semblait pencher toujours du c\u00f4t\u00e9 gauche. Ses yeux, petits et ronds, aux reflets glac\u00e9s, donnaient<em> <\/em>\u00e0 qui le regardait, <em>, comme je l&rsquo;ai dit plus haut,<\/em> un sentiment d\u2019humiliation qui se transformerait vite en haine. Sa voix de fausset aux accents ironiques m\u2019avait, comme tout son \u00eatre et d\u00e8s le premier instant o\u00f9 j\u2019appris que je devrais dor\u00e9navant lui partager ma m\u00e8re, inform\u00e9e du danger qui me guettait \u00e0 chaque occasion d&rsquo;\u00eatre en sa pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ma pauvre Maman, <em>comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9<\/em>, se remettait \u00e0 peine des tumultes r\u00e9cents que nous venions de traverser quand cet individu \u00e9tait entr\u00e9 dans sa vie. Je ne saurai jamais comment il \u00e9tait parvenu \u00e0 charmer une si belle personne, \u00ab&nbsp;bien tourn\u00e9e&nbsp;\u00bb selon l\u2019expression de l\u2019\u00e9poque, au doux visage de cam\u00e9e ancien, front haut et menton fin encadrant un sourire g\u00ean\u00e9 qui naissait subrepticement si on lui faisait compliment de ses yeux en amande aux profonds iris noisette, de son teint de p\u00eache ou de son nez d\u00e9licat. De taille moyenne mais \u00e9lanc\u00e9e, elle n\u2019avait gard\u00e9 traces de ses multiples grossesses qu\u2019une poitrine g\u00e9n\u00e9reuse et une d\u00e9marche un brin alanguie. Ainsi, ce soir-l\u00e0, quand elle entra \u00e0 son tour dans la pi\u00e8ce enfum\u00e9e, ma s\u0153ur fondit en larmes et se pr\u00e9cipita dans ses jupes. <em>Il me faut vous rappeler<\/em> que Julia, elle aussi apparue comme un envahisseur dans les bras accueillants de celle que je croyais attentive \u00e0 ma seule personne, passait ses journ\u00e9es \u00e0 la suivre, dans un froufrou de robes et le claquement horripilant de ses petits talons vernis sur le parquet ou les dalles de la cour. Cherchant toujours \u00e0 se faire c\u00e2liner, cette blondinette au regard absent et au corps trop dodu pour \u00eatre gracieux, cet \u00eatre fait de chair rose, de mouvements lents et de paroles mi\u00e8vres \u00e9tait un tourment pour mon \u00e2me affam\u00e9e de tendresse maternelle et mes envies d\u2019aventures intr\u00e9pides. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je le disais, le patriarche un brin d\u00e9cati nous accueillit de son air bourru, accoud\u00e9 \u00e0 sa table de travail \u00e9chapp\u00e9e de l\u2019incendie quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Nous savions le trouver l\u00e0-haut en ce d\u00e9but de nuit, fumant une derni\u00e8re pipe avant d\u2019aller enfin poser sa t\u00eate ourl\u00e9e de fins cheveux argent\u00e9s sur le vaste oreiller en dentelle. Toute <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/03-dun-personnage-trois-autres\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #03 | d\u2019un personnage trois autres<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":509,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4629,4525],"tags":[4651,1016,4650,3006,1277,1044,785,4649,860],"class_list":["post-127136","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03_stein-americains","category-ete-2023-du-roman","tag-demarche","tag-famille","tag-gendre","tag-grand-pere","tag-journee","tag-maison","tag-mere","tag-soeur","tag-visage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127136","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/509"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=127136"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127136\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=127136"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=127136"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=127136"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}