{"id":127398,"date":"2023-06-29T23:18:44","date_gmt":"2023-06-29T21:18:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127398"},"modified":"2023-07-01T06:50:27","modified_gmt":"2023-07-01T04:50:27","slug":"ete-2023-03-le-comte-et-le-coiffeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-03-le-comte-et-le-coiffeur\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | le comte et le coiffeur"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme dit avant, il s\u2019\u00e9tait plant\u00e9 sur le perron de l\u2019arriv\u00e9e et les avait regard\u00e9es s\u2019\u00e9loigner, sachant qu\u2019il ne les reverrait jamais. Elles n\u2019avaient pas la mort aux trousses, elles. Enfin, pas plus que les autres. Pas comme les autres. Ceux qu\u2019il avait cach\u00e9s pendant la grande catastrophe. Aujourd\u2019hui, la route est un luxe. Hier, il y avait route et route&nbsp;: celle qu\u2019il fallait \u00e9viter \u00e0 tout prix car syst\u00e9matiquement surveill\u00e9e et ratiss\u00e9e par les envahisseurs. Et celle qui ne payait pas de mine, la petite tangente, ou encore le vieux chemin de halage, emprunt\u00e9 par les clandestins. Aux routardes, il n\u2019a rien racont\u00e9 de l\u2019histoire ancienne. Moins ancienne que l\u2019histoire des plats \u00e0 barbe. Encore qu\u2019il y ait des liens. Mais il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se taire, leur laisser croire que le vieil aristo avait une lubie, et les moyens de la d\u00e9velopper. Rien d\u2019autre. &nbsp;En r\u00e9alit\u00e9, il a des biens qui se d\u00e9labrent&nbsp;: et lui aussi, quand il descend dans les caves de la collection, il a de plus en plus de mal \u00e0 remonter, il se d\u00e9labre \u00e0 son tour, la guerre emmagasin\u00e9e dans sa t\u00eate l\u2019\u00e9puise. Comme si les marches devenaient de plus en plus hautes, comme si le mal rongeant les vieilles familles \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 l\u2019attaque, \u00e0 la place de l\u2019autre invasion. Comme si les souvenirs pesaient de plus en plus lourd. Comme je l\u2019ai dit, en bas, il y avait l\u2019incroyable collection mais aussi, derri\u00e8re les parois porteuses, une cache introuvable, petite, mais suffisante, et la possibilit\u00e9 de vite la quitter en cas de danger. Au fond, une porte donnant sur un souterrain \u00e9troit, avec un passage dans lequel l\u2019eau affleurait, on en avait presque jusqu\u2019aux genoux. C\u2019est par l\u00e0 qu\u2019un adolescent s\u2019\u00e9tait sauv\u00e9 au signal, quand les coups sourds avaient r\u00e9sonn\u00e9 en haut, avec les cris violents des occupants, leur intrusion, le vol des portraits et des fa\u00efences, la mise \u00e0 sac des lieux. Mais ils n\u2019avaient pas trouv\u00e9 ce qu\u2019ils cherchaient. Ils avaient cass\u00e9 une partie de la collection, par d\u00e9pit. A l\u2019ext\u00e9rieur, tout le monde croyait que le comte \u00e9tait de m\u00e8che avec les ennemis qui, en r\u00e9alit\u00e9, l\u2019avaient battu et humili\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur.&nbsp; L\u2019adolescent avait r\u00e9ussi \u00e0 sortir du souterrain, et s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 en pleine nuit sur le chemin de halage. C\u2019est l\u00e0 que le r\u00e9seau l\u2019avait pris en charge. Un bateau lent, un autre, la remont\u00e9e risqu\u00e9e, le port donnant sur la mer glaciale, et encore un embarquement. Et puis il \u00e9tait revenu, bien apr\u00e8s. Comme je l\u2019ai dit, l\u2019adolescent devenu homme s\u2019\u00e9tait install\u00e9 dans la grande ville du Brabant. Pour vivre, il avait ouvert un salon de coiffure. Lien secret avec le lieu de sa survie. Peu loquace, entre deux clients, il s\u2019\u00e9tait plong\u00e9 dans la lecture d\u2019ouvrages consacr\u00e9s aux peintures avec masques de James Ensor puis au surr\u00e9alisme belge. A partir de l\u00e0, il avait d\u00e9cid\u00e9 de faire de son salon une galerie d\u2019art. Il coiffait et rasait tr\u00e8s peu \u2013 seuls deux fauteuils de coiffure lui permettaient d\u2019officier. Pendant qu\u2019il taillait cheveux ou barbes, on pouvait circuler dans la galerie, en silence, pour ne pas perturber le travail en cours. Comme je l\u2019ai dit, en revenant, il avait contact\u00e9 le comte qui ne l\u2019avait pas du tout reconnu dans un premier temps. Mais l\u2019histoire avait refait surface, ils \u00e9taient descendus ensemble dans les dessous et l\u00e0 le coiffeur-galeriste avait revu la cache qu\u2019il avait quitt\u00e9e en catastrophe pour renaitre. Ce soir-l\u00e0, ils avaient beaucoup parl\u00e9 peinture&nbsp;: le comte s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 l\u2019art contemporain mais rien n\u2019\u00e9galait pour lui l\u2019incroyable tableau de Watteau dans lequel le barbier Ma\u00ebs travaille au milieu des bombardements du si\u00e8ge de Lille en 1792, utilisant un \u00e9clat de boulet en guise de plat \u00e0 barbe. Comme je l\u2019ai dit, le salon-galerie faisait parler de lui et ce jour-l\u00e0, une femme \u00e9tait entr\u00e9e pour aider \u00e0 l\u2019accrochage d\u2019une nouvelle exposition. Son compagnon avait \u00e9tudi\u00e9 dans la grande ville et y revenait r\u00e9guli\u00e8rement pr\u00e9senter ses nouveaux travaux. Elle avait un carnet pour ne rien perdre de ce qui pouvait se dire ou se faire. Elle avait not\u00e9&nbsp;:&nbsp; d\u2019une \u00e9cluse \u00e0 l\u2019autre, qui aura le dernier mot&nbsp;? Il faudrait y retourner, pour savoir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme dit avant, il s\u2019\u00e9tait plant\u00e9 sur le perron de l\u2019arriv\u00e9e et les avait regard\u00e9es s\u2019\u00e9loigner, sachant qu\u2019il ne les reverrait jamais. Elles n\u2019avaient pas la mort aux trousses, elles. Enfin, pas plus que les autres. Pas comme les autres. Ceux qu\u2019il avait cach\u00e9s pendant la grande catastrophe. Aujourd\u2019hui, la route est un luxe. 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