{"id":127501,"date":"2023-06-30T10:56:06","date_gmt":"2023-06-30T08:56:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127501"},"modified":"2023-06-30T10:57:56","modified_gmt":"2023-06-30T08:57:56","slug":"ete2023-03-des-mots-qui-lui-viennent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-des-mots-qui-lui-viennent\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | des mots qui lui viennent"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On dit qu\u2019Anne-Marie est n\u00e9e en de\u00e7\u00e0 des monts, qu\u2019elle conna\u00eet tous les chemins alentours, celui de Sant Agostino, au bout duquel il y a les ruines de San Pancrazio o\u00f9 elle aime se cacher. Juch\u00e9e sur un tas de pierre, elle fouille le vallon et le ciel, scrute l\u2019horizon, observe la m\u00e9tamorphose des nuages, leurs ombres sont comme des cr\u00e9atures g\u00e9antes sous la mer, elle \u00e9coute le frisson des arbres quand le vent se l\u00e8ve, ces mouvements la bouleversent, quand \u00e7a la d\u00e9borde il y a des mots qui lui viennent qu\u2019elle murmure aux pierres, certaine qu\u2019il y a dessous des cr\u00e9atures invisibles qui l\u2019\u00e9coutent. On dit qu\u2019un inconnu a surgi depuis les ruines de San Pancrazio, qu\u2019elle l\u2019attendait, se jurant qu\u2019elle l\u2019avait vu arriver par la mer, qu\u2019il lui a parl\u00e9 dans une langue qui ressemblait \u00e0 la sienne. Puis on les a vu souvent marcher c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te au village quand les ombres s\u2019allongent. On dit qu\u2019elle a quitt\u00e9 les chemins du <em>Paisolu<\/em> parce que sa vie maintenant c\u2019est avec lui, Joseph, qu\u2019elle l\u2019a suivi \u00e0 Bastia, o\u00f9 on embauche pour construire la ville neuve. On dit qu\u2019on a frapp\u00e9 \u00e0 la porte d\u2019Anne-Marie pour lui annoncer que Joseph venait d\u2019\u00eatre assassin\u00e9 sur le chantier. Qu\u2019apr\u00e8s l\u2019annonce il n\u2019y avait plus eu que le silence. On dit que la nuit Anne-Marie marchait des heures dans la ville, \u00e7a ne la consolait pas mais \u00e7a \u00e9puisait le corps. On dit qu\u2019elle n\u2019avait pas peur dans la nuit, qu\u2019elle n\u2019avait plus jamais eu peur, qu\u2019elle esp\u00e9rait croiser Joseph, enfin son fant\u00f4me. Certains disent qu\u2019elle avait ce regard, celui qui regarde \u00e0 travers les autres. Qu\u2019elle tenait cette chose, un pouvoir, qu\u2019elle \u00e9tait <em>mazzera<\/em>, et qu\u2019elle aurait vu la mort de Joseph avant qu\u2019elle n\u2019arrive. Qu\u2019apr\u00e8s avoir travers\u00e9 la ville elle s\u2019approchait de la mer, surveillait l\u2019horizon, que quand la nuit se soulevait elle rentrait rue du Lyc\u00e9e, se couchait sur le lit d\u00e9sert\u00e9 pour \u00e9couter sonner l\u2019ang\u00e9lus de Saint-Jean Baptiste.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On le savait, Pauline a du quitter la communale \u00e0 onze ans, surprise par sa m\u00e8re \u00e0 la place de la ma\u00eetresse qui lui avait demand\u00e9 de surveiller la classe un petit moment. Elle n\u2019y a pas \u00e9t\u00e9 par quatre chemins la m\u00e8re, puisque tu tiens la classe c\u2019est que maintenant tu en sais autant que la ma\u00eetresse, tu n\u2019iras plus \u00e0 l\u2019\u00e9cole, tu resteras m\u2019aider \u00e0 la maison, y a \u00e0 faire avec les petits. La ma\u00eetresse avait plaid\u00e9 sa cause, Pauline avait des promesses \u00e0 tenir, mais la m\u00e8re n\u2019a rien voulu entendre. Quand elle \u00e9chappait \u00e0 la vigilance de sa m\u00e8re, Pauline lisait les livres pr\u00eat\u00e9s par la ma\u00eetresse. On dit qu\u2019un jour elle a crois\u00e9 le regard gris de Louis, le facteur de la vall\u00e9e et qu\u2019elle a su. On c\u00e9l\u00e9bra une noce f\u00e9erique et joyeuse. Apr\u00e8s la naissance du petit ils sont partis vivre \u00e0 Bastia derri\u00e8re le vieux port, et deux petites filles sont n\u00e9es. Puis l\u2019exil, rejoindre le grand fr\u00e8re de Pauline devenu fonctionnaire \u00e0 Paris \u2014 pour une vie meilleure avait dit Louis. Comme tu le sais ils vivaient tous ensemble dans l\u2019appartement de l\u2019avenue Corbera quand le grand fr\u00e8re a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 pour faits de r\u00e9sistance, Louis a \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9, tortur\u00e9, et son regard gris s\u2019est suspendu dans le vide. Alors toutes les nuits \u2014 comme tu t\u2019en souviens \u2014 Pauline fait des cauchemars, et pousse les m\u00eames cris\u00a0\u2014 ASSASSINS, ASSASSINS\u00a0! Elle fume des gauloises caporal, apr\u00e8s chaque bouff\u00e9e elle colle sa langue au palais dans un petit claquement sec. Tu t\u2019en souviens, elle avait cette manie de conclure les conversations par un proverbe, comme si ces phrases toutes faites justifiaient les drames de la vie. Comme on te l\u2019a racont\u00e9 ce matin de juillet elle s\u2019est lev\u00e9e, elle a senti sa t\u00eate plus lourde, son corps aussi, comme durcit, les murs du salon ont trembl\u00e9 autour, elle est tomb\u00e9e lourdement sur le sol. La vie l\u2019a abandonn\u00e9e comme \u00e7a, dans le petit couloir de Corbera.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme je l\u2019ai dit, ce qui charmait avant tout chez Petra c\u2019\u00e9tait sa voix grave sa peau douce, cette chose de son petit corps solide, sa mani\u00e8re de taper le sol du talon quand elle danse, de sourire, d\u2019ouvrir grand les yeux en soulevant les sourcils, son app\u00e9tit pour la vie. On a dit que c\u2019est \u00e0 cause de l\u2019accident qu\u2019elle a eu \u00e0 douze ans, renvers\u00e9e par un chauffard sur le faubourg. Elle a bien failli mourir, des semaines de coma. On a imagin\u00e9 que c\u2019est ce sommeil profond qui avait d\u00e9velopp\u00e9 en elle ce go\u00fbt f\u00e9roce pour la vie. Et c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre de ce sommeil \u2014 proche de la mort \u2014 que lui venaient ses intuitions, des fulgurances qui la traversaient, lui serraient brutalement la gorge quand quelqu\u2019un \u00e9tait en danger. Plus tard elle ira jusqu\u2019\u00e0 lire l\u2019avenir, caressant de l\u2019index les taches d\u2019encre que jetaient les clientes inqui\u00e8tes sur le papier, alors elle devinait l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un pr\u00e9tendant, la menace ou la r\u00e9ussite \u00e0 venir. Pour R elle n\u2019a pas su, aveugl\u00e9e par l\u2019amour, ou par la promesse qu\u2019il lui avait faite pour la rassurer, <em>mon petit chat je ne vais pas mourir. <\/em>Apr\u00e8s la disparition de R elle affirmait les choses d\u2019un ton plus p\u00e9remptoire encore, il ne fallait pas laisser de place au doute, elle avait toujours raison et personne n\u2019osait la contredire. Elle avait cette fa\u00e7on imp\u00e9tueuse d\u2019avancer dans la vie, de d\u00e9cider de grandes migrations qui bousculaient la famille enti\u00e8re \u2014 <em>ailleurs l\u2019herbe est plus verte<\/em>. Comme tu le sais la maladie s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e, qui dormait dans son sang depuis l\u2019accident du faubourg. Dans un dernier \u00e9lan elle a d\u00e9cid\u00e9 de revenir vivre en Corse, la terre des racines revendiqu\u00e9es \u2014 bien qu\u2019elle soit la seule de la famille \u00e0 ne pas y \u00eatre n\u00e9e. Elle a pens\u00e9 qu\u2019elle y trouverait la force de gu\u00e9rir, malgr\u00e9 les mises en gardes des proches et des m\u00e9decins \u2014 il n\u2019y aura pas sur place les traitements adapt\u00e9s \u2014 elle pr\u00e9f\u00e9rait s\u2019aveugler encore, son \u00eele ch\u00e9rie lui donnerait la force. Bien qu\u2019elle soit la seule de la famille \u00e0 ne pas y \u00eatre n\u00e9e, elle serait la seule \u00e0 y mourir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On dit qu\u2019Anne-Marie est n\u00e9e en de\u00e7\u00e0 des monts, qu\u2019elle conna\u00eet tous les chemins alentours, celui de Sant Agostino, au bout duquel il y a les ruines de San Pancrazio o\u00f9 elle aime se cacher. 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