{"id":127551,"date":"2023-06-30T13:37:33","date_gmt":"2023-06-30T11:37:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127551"},"modified":"2023-07-01T06:45:15","modified_gmt":"2023-07-01T04:45:15","slug":"ete-2023-03-bis-les-alites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-03-bis-les-alites\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03bis | Les alit\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p>Les actifs ont rarement le droit de rester seuls. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, certains vont dans la cour-jardin et la parcourent dans tous les sens ou se couchent par terre et dorment, d\u2019autres s\u2019assoient en petits groupes et attendent en silence. On vient me rappeler que c\u2019est mon jour d\u2019aller voir les alit\u00e9s. Ceux-l\u00e0 sont toujours seuls, sauf \u00e0 certains moments de la journ\u00e9e, quand on vient faire leur toilette ou leur donner \u00e0 manger ou alors faire un brin de conversation. Les plus actifs ont quatre alit\u00e9s \u00e0 leurs soins qu\u2019ils doivent aller voir et avec qui ils doivent bavarder une fois par semaine. Ceux-ci se trouvent tous au dernier \u00e9tage dans l\u2019aile gauche de la maison. Pour y acc\u00e9der, on ne prend pas le grand escalier de pierre qui m\u00e8ne aux logements du personnel majeur. On doit emprunter un autre escalier, \u00e9galement en pierre, mais plus \u00e9troit qui se trouve un peu en retrait dans le r\u00e9fectoire, pr\u00e8s de la porte qui donne sur les cuisines. Il y a aussi un ascenseur mais on n\u2019a pas le droit de l\u2019utiliser. Moi je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 pris, bien-s\u00fbr, mais toujours en cachette. Il est grand et sert \u00e0 monter le charriots avec la nourriture ou les produits de lavage. Quand j\u2019arrive dans le couloir, il y une odeur particuli\u00e8re qui me pince aussit\u00f4t les narines, c\u2019est un m\u00e9lange d\u2019urine et de d\u00e9tergeant. Je n\u2019ai jamais envie d\u2019examiner les murs qui sont compl\u00e8tement vides&nbsp;avec quelques taches d\u2019humidit\u00e9 qui me font penser \u00e0 des cartes de pays que l\u2019on voit dans l\u2019atelier. Au bout de quelques minutes, on s\u2019habitue \u00e0 l\u2019odeur et on ne sent plus rien. A mesure que j\u2019avance vers la chambre de Lucien, le couloir se r\u00e9tr\u00e9cit et le plafond s\u2019abaisse. Il y beaucoup de portes ferm\u00e9es qui donnent sur les chambres des autres alit\u00e9s. J\u2019ai \u00e0 ma charge les chambres num\u00e9ro 9, 14, 15 et 17. Lucien habite la derni\u00e8re chambre, au num\u00e9ro 9, sous la charpente du toit. Sa porte est ouverte et il est assis sur son lit, j\u2019entre et je m\u2019assois sur la chaise en face de lui, perpendiculairement \u00e0 la lucarne qui laisse voir un carr\u00e9 de ciel. Il me demande d\u2019ouvrir la lucarne, ce que je fais promptement \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un b\u00e2ton qui se trouve derri\u00e8re la porte et avec lequel je pousse le loquet, je cale l\u2019autre bout du b\u00e2ton dans une rainure du plancher et la lucarne se maintient ouverte gr\u00e2ce \u00e0 ce m\u00e9canisme. Pour la refermer, il faut juste retirer le b\u00e2ton et le remettre \u00e0 sa place. \u00c7a, Lucien sait tr\u00e8s bien le faire tout seul. La plupart du temps, on reste tous les deux en silence. Mais, s\u2019il parle, je parle, s\u2019il se tait je me tais aussi. Aujourd\u2019hui, il me raconte qu\u2019on est venu le chercher le matin pour le mettre dans une voiture puis on l\u2019a ramen\u00e9. Je lui ai demand\u00e9 o\u00f9 il \u00e9tait all\u00e9, mais il m\u2019a dit qu\u2019il ne savait pas, il a parl\u00e9 de verres et de lits. On ne peut pas se fier \u00e0 ce qu\u2019il dit, car il confond beaucoup les choses. J\u2019ai vu un paquet de biscuits sur sa table de chevet et je lui ai demand\u00e9 qui les lui avait donn\u00e9s et il a r\u00e9pondu que c\u2019\u00e9tait un petit gar\u00e7on, qu\u2019ils \u00e9taient tr\u00e8s bons, les biscuits, il mais ne m\u2019en a pas offert. De toute fa\u00e7on, j\u2019aurais refus\u00e9. Curieusement, il n\u2019est pas en pyjama et il se peut bien qu\u2019il soit all\u00e9 quelque part. Il porte une chemise beige \u00e0 manches courtes d\u2019o\u00f9 sortent ses bras maigres. Quand il prononce la phrase habituelle, \u00ab&nbsp;Ce sera pas demain la veille&nbsp;\u00bb, je comprends qu\u2019il ne veut plus de ma pr\u00e9sence et que je dois m\u2019en aller. Je me l\u00e8ve, il se l\u00e8ve aussi et se cogne la t\u00eate contre la poutre de la mansarde, dit un gros mot, et se couche en regardant du c\u00f4t\u00e9 de la lucarne. Au moment de partir, je l\u2019entends me dire que son fr\u00e8re viendra bient\u00f4t le chercher. Je ne savais pas qu\u2019il avait un fr\u00e8re. Je parcours le couloir en sens inverse pour aller chez Marianne, au num\u00e9ro 14, mais je la trouve assise sur un fauteuil, l\u00e0 o\u00f9 le couloir s\u2019\u00e9largit pour donner place \u00e0 la cage de l\u2019ascenseur. En me voyant arriver, elle pose un doigt sur ses l\u00e8vres, pour me dire de ne pas parler et pointe son doigt vers la poup\u00e9e qu\u2019elle tient dans ses bras. Je comprends que la poup\u00e9e est en train de dormir et qu\u2019il ne faut pas la r\u00e9veiller. Je m\u2019assieds dans le petit fauteuil \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle entre la porte de l\u2019ascenseur et celle de la salle de bains d\u2019o\u00f9 arrive une odeur insupportable. Je m\u2019empresse de la fermer, mais elle grince et Marianne me gronde car je viens de r\u00e9veiller son b\u00e9b\u00e9. Je me rassieds et reste muet, pendant qu\u2019elle berce la poup\u00e9e. On n\u2019a pas grand-chose \u00e0 se dire, Marianne et moi, \u00e0 cause de la poup\u00e9e qui demande des soins constants. On parle par gestes. Au bout d\u2019un moment, Marianne me montre son poignet droit sur lequel brille un joli bracelet rose fait de petites perles ovales. Je souris en le voyant et fais une mimique d\u2019admiration en lui adressant un grand sourire. Elle dit tout bas que c\u2019est Marguerite qui le lui a donn\u00e9. Je lui dis, tout bas aussi, que Marguerite veut que tout le monde soit heureux au domaine. Marianne est tout \u00e0 fait d\u2019accord. Si ce n\u2019\u00e9tait cette affaire de poup\u00e9e, je sens que Marianne aurait beaucoup de choses \u00e0 me dire. Il est vrai que la poup\u00e9e ressemble tant \u00e0 un b\u00e9b\u00e9 pour de vrai que je n\u2019en veux pas \u00e0 Marianne de s\u2019y m\u00e9prendre. Je continue de longer le couloir et j\u2019arrive rapidement au num\u00e9ro 15, la porte est \u00e0 peine ferm\u00e9e et Julien dort la bouche ouverte&nbsp;; il est plus blanc que la blancheur elle-m\u00eame. Ses joues sont creuses autour des l\u00e8vres. Je rentre en silence et m\u2019assieds sur le bord du lit. Toute la pi\u00e8ce est dans la p\u00e9nombre, ce qui donne au tableau qui pend au mur un air encore plus sinistre. C\u2019est une longue table remplie d\u2019assiettes avec des tas de gens autour qui se disputent. Il y en a un au milieu qui ne dit rien et qui ressemble pas mal \u00e0 Julien, blanc comme la chaux. &nbsp;Comme je ne veux pas le r\u00e9veiller, je reste l\u00e0, perdu dans mes pens\u00e9es, repassant dans ma t\u00eate les recommandations du directeur&nbsp;; je me dis que je vais devoir les noter pour n\u2019en oublier aucune et j\u2019y vois une bonne occasion de commencer mon cahier, m\u00eame si d\u00e9j\u00e0 j\u2019ai de la peine de salir avec mes mots les belles pages blanches. Je me demande aussi comment je vais raconter ces histoires d\u2019escapades qui me sont d\u00e9sormais interdites et si les raconter est la m\u00eame chose que d\u2019y aller vraiment. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles je vais devoir r\u00e9fl\u00e9chir. Tout \u00e0 coup, Julien se r\u00e9veille, il me voit sans vraiment me reconna\u00eetre et me demande un verre d\u2019eau&nbsp;; je le lui donne. Quelques minutes apr\u00e8s avoir bu quelques gorg\u00e9es, il referme les yeux et se rendort. Je sors doucement de la chambre pour rendre ma derni\u00e8re visite. C\u2019est Pauline. Elle, au contraire, est bien \u00e9veill\u00e9e, assise sur son lit accoud\u00e9e aux coussins. Aussit\u00f4t qu\u2019elle me voit, elle me salue all\u00e8grement et commence \u00e0 faire des mouvements avec sa jambe droite, comme pour dire que finalement elle est gu\u00e9rie de sa fracture. Elle me dit que le m\u00e9decin ne semble pas la croire totalement et me demande de lui apporter le d\u00e9ambulateur qui est dans le couloir pour me prouver qu\u2019elle est capable de marcher. J\u2019h\u00e9site, car je ne sais pas si je peux accepter cette responsabilit\u00e9, mais je finis par accepter. Je place le d\u00e9ambulateur contre le lit et, aussit\u00f4t qu\u2019elle pose ses pieds sur le sol, elle l\u2019attrape et commence \u00e0 marcher, d\u2019abord avec pr\u00e9caution, puis avec aisance dans toute la chambre. J\u2019applaudis la prouesse et je lui promets d\u2019en parler \u00e0 Marguerite. Une fois recouch\u00e9e, on commence \u00e0 jouer \u00e0 notre jeu favori, qui consiste \u00e0 choisir le nom d\u2019une maladie et \u00e0 le faire rimer. Aujourd\u2019hui, on choisit la rougeole, qui prend ses m\u00e9dicaments dans un bol, les m\u00e9dicaments, elle en raffole, mais au bout d\u2019un moment elle en a ras le bol, et s\u2019envole, puis retombe sur le sol, en perd la boussole et se noie dans l\u2019alcool. Cela nous fait bien rire. Quand je repars, elle me dit \u00ab&nbsp;Au revoir, mon ch\u00e9ri&nbsp;\u00bb, et allume la t\u00e9l\u00e9vision. Avant de redescendre, je vais jusqu\u2019\u00e0 la chambre qui se trouve \u00e0 l\u2019autre bout du couloir pour v\u00e9rifier si elle est encore vide, mais elle ne l\u2019est plus. Une silhouette bouge sous la couette et sur l\u2019oreiller des cheveux noirs s\u2019\u00e9parpillent. Je m\u2019en vais \u00e0 reculons jusqu\u2019au palier et redescends en vitesse. Au-del\u00e0 des quatre alit\u00e9s que je connais et qui me sont chers, derri\u00e8re les portes closes, un monde d\u2019autres alit\u00e9s grouille et je ne sais pas si je veux le conna\u00eetre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les actifs ont rarement le droit de rester seuls. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, certains vont dans la cour-jardin et la parcourent dans tous les sens ou se couchent par terre et dorment, d\u2019autres s\u2019assoient en petits groupes et attendent en silence. On vient me rappeler que c\u2019est mon jour d\u2019aller voir les alit\u00e9s. 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