{"id":12757,"date":"2019-09-09T08:50:06","date_gmt":"2019-09-09T06:50:06","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=12757"},"modified":"2019-09-09T08:50:11","modified_gmt":"2019-09-09T06:50:11","slug":"chez-madame-ravachol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chez-madame-ravachol\/","title":{"rendered":"Chez madame Ravachol"},"content":{"rendered":"\n<p>Personne ne se souvient pr\u00e9cis\u00e9ment o\u00f9 elle habitait. Par l\u00e0\u2026 derri\u00e8re la CAF, vers la Grand&rsquo;\u00c9glise, du c\u00f4t\u00e9 de la place Boivin, dans les petites rues l\u00e0-bas,.. Je me souviens que \u00e7a montait, il y avait un square pas loin\u2026 Personne ne saurait y retourner et m\u00eame en y retournant, personne ne saurait retrouver l\u2019entr\u00e9e, les fa\u00e7ades des immeubles ayant \u00e9t\u00e9 refaites depuis bien longtemps, des immeubles d\u00e9truits\u2026 C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0, ou l\u00e0, ou ici, je ne sais plus\u2026 Google maps n\u2019enregistrait pas nos itin\u00e9raires, ne fixait pas dans la m\u00e9moire de ses serveurs o\u00f9 nous allions, o\u00f9 nous nous arr\u00eations, combien de temps, jour apr\u00e8s!s jour. Goggle maps n\u2019existait pas et les visites qu\u2019on lui rendait \u00e9taient trop \u00e9pisodiques pour qu\u2019on en reconnaisse les lieux, quarante ans apr\u00e8s. Son existence de vieille femme \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 si discr\u00e8te qu\u2019on \u00e9tait peu \u00e0 lui pr\u00eater attention, encore bien moins \u00e0 savoir o\u00f9 elle vivait. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre ici.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait dans une arri\u00e8re cour, une b\u00e2tisse d&rsquo;une pi\u00e8ce avec toilettes, accroch\u00e9e au mur de gauche. Pour arriver \u00e0 la cour, il fallait traverser un premier b\u00e2timent de 4 \u00e9tages par un couloir sombre et \u00e9troit. Pour \u00e9clairer, il fallait tourner d\u2019un quart de tour vers la droite ou vers la gauche un interrupteur Zeppelin gris en Bak\u00e9lite. Une ampoule jaunie donnait une lumi\u00e8re si blafarde que la plupart du temps, on pr\u00e9f\u00e9rait traverser dans le noir, guid\u00e9 par la lumi\u00e8re de la cour au fond du couloir. <\/p>\n\n\n\n<p>La cour \u00e9tait sombre, humide avec une v\u00e9g\u00e9tation parasite qui mettait tout de m\u00eame un peu de vert dans le gris poisseux. Des herbes plus solitaires que folles \u00e9taient venues se fixer sur les quelques raies de terre incrust\u00e9e entre de vieilles dalles moussues et glissantes l\u2019hiver. On pouvait l\u2019imaginer arriver dans cette cour, courb\u00e9e, attentive \u00e0 bien poser ses pieds pour ne pas tomber, un panier lourd au bout d\u2019un bras, un saut de charbon au bout de l\u2019autre, donn\u00e9 par un voisin pour qu\u2019elle puisse se chauffer et cuisiner.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a y est, \u00e7a me revient. Le saut \u00e0 charbon, le charbon: la cuisini\u00e8re \u00e9tait \u00e0 charbon. Elle donnait la chaleur \u00e0 la petite pi\u00e8ce humide. Sur le coin de la cuisini\u00e8re, il y avait toujours une bouilloire avec de l\u2019eau gard\u00e9e chaude, quand il y avait du charbon pour chauffer. \u00c0 droite de la cuisini\u00e8re, un vieil \u00e9vier recueillait une assiette, un verre, une fourchette, un couteau, une casserole caboss\u00e9e mais propre. Une tasse \u00e0 caf\u00e9 \u00e9tait pos\u00e9e sur la table, toujours, renvers\u00e9e apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 rinc\u00e9e. C\u2019\u00e9tait une table en Formica qu\u2019elle avait \u00e9chang\u00e9e contre sa vieille table en bois demi-lune o\u00f9 elle fixait sa machine \u00e0 saucisse. Le Formica \u00e7a fait moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-dessus de la cuisini\u00e8re \u00e0 charbon \u00e9tait tir\u00e9 un fil pour suspendre les torchons humide, la serviette et le gant de toilette, et puis des bas, une culotte, une bande molleti\u00e8re l\u2019hiver\u2026. tout le petit linge lav\u00e9 \u00e0 la main dans la cuvette en \u00e9mail blanc au rebord bleu. Sur la barre de devant au-dessus du four, pendaient une louche et un tison. Quand elle rentrait transie du march\u00e9, elle ouvrait la porte du four et y d\u00e9posait ses godillots tremp\u00e9s. Elle pla\u00e7ait la cuvette sous la porte, la remplissait d\u2019eau chaude dans laquelle elle versait une poign\u00e9e de sel gros. Elle y glissait ses pieds et la chaleur revenait dans son corps. Quand la temp\u00e9rature de l\u2019eau avait bien baiss\u00e9, elle se prenait un pied, puis l\u2019autre et les massait longuement avec du Synthol. Il faut s\u2019aimer disait-elle aux femmes plus jeunes.<\/p>\n\n\n\n<p>La table en formica, quatre chaises, un lit, une table de nuit, une armoire, un meuble bas. C\u2019en \u00e9tait tout du mobilier. Le lit prenait une grande partie de la place. Il \u00e9tait tourn\u00e9 face \u00e0 la porte \u00e0 demi vitr\u00e9e de mani\u00e8re \u00e0 voir la lumi\u00e8re du dehors. Le soleil ne frappait jamais la fa\u00e7ade mais il lui fallait \u00eatre tourn\u00e9e vers la lumi\u00e8re; tourn\u00e9e vers la porte, toujours, voir qui pouvait arriver. Quand elle se couchait, elle fermait \u00e0 double tour, retirait la cl\u00e9 et l\u2019accrochait \u00e0 un clou, entre la porte et la fen\u00eatre, sous le barom\u00e8tre. Elle restait couch\u00e9e un moment apr\u00e8s s\u2019\u00eatre \u00e9veill\u00e9e le matin, \u00e0 regarder le rien derri\u00e8re la porte, le petit jour blanchissant la pi\u00e8ce. Elle restait couch\u00e9e longtemps avant de s\u2019endormir le soir, gagn\u00e9e par la pens\u00e9e de tous les disparus de sa vie qui venaient la visiter alors et la secouer de quelque tristesse. Elle se couchait sous les couvertures, l\u2019\u00e9dredon ramen\u00e9 sur les \u00e9paules, la t\u00eate enfouie sous l\u2019oreiller lorsqu\u2019il y avait des orages. J\u2019ai tellement peur des orages, \u00e7a me rappelle les bombardements. La journ\u00e9e, elle restait souvent assise longtemps sur le bord du lit, pensive. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 surprise un jour par un voisin. Elle avait d\u00e9j\u00e0 plus de 80 ans. Il l\u2019a forc\u00e9e dans le lit o\u00f9 elle avait aim\u00e9 et o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 aim\u00e9e. Elle avait oubli\u00e9e de fermer la porte.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre pour \u00e7a que, sans que je le sache, et tout en restant \u00e0 la table, face \u00e0 elle, tourn\u00e9 vers la cuisini\u00e8re et l\u2019\u00e9vier, le lit, sur ma gauche me parait aujourd\u2019hui prendre toute la place. L\u2019id\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait son refuge dans la solitude et la peur de l\u2019orage aussi bien que le lieu de son agression le faisait grandir encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les images qu\u2019il me reste, l\u2019\u00e9vier a disparu comme la table en Formica. Dans la pi\u00e8ce que je cherche \u00e0 retrouver, il n\u2019y a plus que le lit et la cuisini\u00e8re \u00e0 charbon. La cuisini\u00e8re est froide, et sur le lit, sous l\u2019\u00e9dredon, j\u2019ai l\u2019impression que repose son petit corps, froid comme la cuisini\u00e8re \u00e0 charbon.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Personne ne se souvient pr\u00e9cis\u00e9ment o\u00f9 elle habitait. Par l\u00e0\u2026 derri\u00e8re la CAF, vers la Grand&rsquo;\u00c9glise, du c\u00f4t\u00e9 de la place Boivin, dans les petites rues l\u00e0-bas,.. Je me souviens que \u00e7a montait, il y avait un square pas loin\u2026 Personne ne saurait y retourner et m\u00eame en y retournant, personne ne saurait retrouver l\u2019entr\u00e9e, les fa\u00e7ades des immeubles ayant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chez-madame-ravachol\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Chez madame Ravachol<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":171,"featured_media":12900,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[980],"tags":[1130,1132,1131],"class_list":["post-12757","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2019-interstice-2-a-la-recherche-des-maisons-perdues","tag-cuisiniere-a-charbon","tag-cuvette-en-email","tag-table-en-formica"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12757","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/171"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12757"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12757\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/12900"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12757"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12757"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12757"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}