{"id":1276,"date":"2019-06-16T17:31:25","date_gmt":"2019-06-16T15:31:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=1276"},"modified":"2019-06-16T17:31:26","modified_gmt":"2019-06-16T15:31:26","slug":"corps-a-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/corps-a-corps\/","title":{"rendered":"Corps \u00e0 corps"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align:left\"> Plus intense que le surcro\u00eet de bleu dans l\u2019enclos d\u2019un ciel sans audace, plus dense que la m\u00e9moire grav\u00e9e dans les livres d\u2019histoire qui conservent les vies de ceux qui furent  , plus br\u00fblant que la flamme qui fait  tordre et g\u00e9mir les brindilles de bois , est le d\u00e9chirement de la chair sur la nappe de  terre, le genou de l\u2019enfant \u00e9corch\u00e9 par les petites pierres et les grumeaux de terre qui s\u2019infiltrent alors entre les bribes de peau sanguinolente en pleine desquamation, les poussi\u00e8res et les mauvais petits grains d\u2019invisible qui se glissent incertains entre les plis des souffles qui se perdent dans les d\u00e9dales du corps; cette collusion premi\u00e8re du corps de l\u2019enfant et du corps de la terre  reste inscrite entre ses tempes qui depuis longtemps ont blanchi, semblable \u00e0 une seconde naissance, encore plus violente puisqu\u2019il s\u2019en souvient, et les mots de l\u2019enfant \u2013  <em>j\u2019ai mal et je n\u2019aime pas la terre et je n\u2019aime pas non plus ce qui pique apr\u00e8s et qui coule dedans, je n\u2019aime pas tomber mais j\u2019aime courir <\/em>\u2013 et l\u2019humus de la terre froiss\u00e9e se nourrissant de la plainte de sang et de la honte tue, fr\u00e9tille sous cette neuve lumi\u00e8re. C\u2019est bien son absence, lorsque l\u2019enfant avance sur un sol in\u00e9gal, qui rend le pas h\u00e9sitant et m\u00eame claudiquant, dans la peur de heurter ou marcher sur quelque chose de dur ou d\u2019\u00eatre en collusion avec une b\u00eate tapie l\u00e0, pr\u00eate \u00e0 mordre, et la b\u00eate c\u2019est le rat, celui qui guette sa proie dans ces all\u00e9es obscures, ces couloirs qu&rsquo;ici  on nomme traboules,  qu\u2019il faut emprunter pour passer sous les immeubles noirs avant de rejaillir sur la place anim\u00e9e et retrouver  la lumi\u00e8re du jour et savoir enfin ce que touche le pied sur le trottoir, les lignes o\u00f9 il ne faut pas poser, ne serait-ce que le bout d\u2019un orteil, sous peine de catastrophe, de mort imminente, ou de simple punition qu\u2019il est bon d\u2019\u00e9viter, alors enjamber la plaque d\u2019\u00e9gout, appuyer la plante du pied sur une sorte d\u2019aur\u00e9ole qui colore l\u2019asphalte depuis la nuit des temps afin de se propulser \u2013 le mot est peut-\u00eatre un peu grandiloquent mais \u00e0 taille d\u2019enfant c\u2019est cela sa r\u00e9alit\u00e9 \u2013 sur une petite marche qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9picerie et ensuite rejaillir l\u00e9g\u00e8rement plus loin et enchainer des petits sauts \u00e0 cloche-pied sur un jeu de marelle imaginaire \u2013 tout en faisant toujours tr\u00e8s attention \u00e0 ne pas poser la chaussure sur un trait ou une fissure du goudron \u2013 et atteindre le ciel \u00e0 partir duquel il est alors possible de marcher tout \u00e0 fait normalement jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole. L\u00e0 c\u2019est le carrelage et le plancher qui r\u00e9clament l\u2019attention de l\u2019enfant : des tomettes de couleur \u2013 pourquoi est-ce le rouge qui revient avec autant d\u2019insistance alors qu\u2019\u00e0 la r\u00e9flexion il n\u2019y avait rien de vif ou de chaleureux dans ce lieu, ce doit \u00eatre une superposition de souvenirs qui a color\u00e9 les sols de quelques salles de classe \u2013 mais surtout des planchers sombres o\u00f9 le regard cherche \u00e0 d\u00e9couvrir des formes d\u2019animaux, de visages ou peut-\u00eatre m\u00eame de fleurs \u2013 seulement les jours de r\u00e9ussite \u00e0 un exercice de calcul ce qui est rarissime il faut bien le dire \u2013 ah! les veines du bois emplies de langues fuyantes et noueuses, tremblantes et propices \u00e0 une m\u00e9ditation qui n\u2019a pas cess\u00e9 de creuser sa g\u00e9ologie dans la femme qui d\u00e9sormais se rem\u00e9more tout cela, \u00e9treignant une sorte de fil rouge o\u00f9 accrocher sa main et retrouver en un sourire celle de l\u2019enfant qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9; les veines donc, celles du bois, les n\u0153uds plus sombres o\u00f9 se recompose le monde, toute la po\u00e9sie d\u2019un plancher comme celui sur lequel son grand-p\u00e8re, fraichement arriv\u00e9 d\u2019Italie, encord\u00e9 pour ne pas glisser sur ses pentes, celles du v\u00e9lodrome, pon\u00e7ait \u00e0 genoux, et son regard \u00e0 elle n\u2019en finit pas de surplomber cet espace et de l\u2019imaginer lui, minuscule qui, de ses mains boursoufl\u00e9es racle la piste pour y \u00f4ter toute asp\u00e9rit\u00e9: \u00e0 quoi pouvait-il bien penser alors\u2026 Mais le travail sournois de l\u2019ombre l\u2019entra\u00eene sur d\u2019autres chemins o\u00f9 elle marche, les yeux riv\u00e9s sur les pierres o\u00f9 il ne faut pas glisser, ni tr\u00e9bucher \u2013 le vide est en-dessous, et le vide est immense, plein de ses myst\u00e8res et des angoisses qui le peuplent \u2013  la faille est dans le fruit offert \u00e0 son regard qui ne peut se poser l\u00e0 tant tout le corps est pris de tremblements devant cette \u00e9tendue, celle de la vie \u00e9ternelle que l\u2019on n\u2019a pas envie de rejoindre, mais il faut passer, avancer, ne pas succomber au vertige qui prend possession du corps, ce vertige dont le corps a senti la crispation d\u00e9marrer  entre les omoplates et qui gagne et coupe le souffle et recouvre d\u2019une nappe de t\u00e9tanisation avec les pieds qui ne peuvent plus&#8230;, il faut alors une main secourable et une \u00e9paule o\u00f9 enfouir son visage, une \u00e9paisseur o\u00f9 les pens\u00e9es noires peuvent se terrer, et parcourir le reste du chemin en se r\u00e9citant des vers de Rimbaud ou de Victor Hugo, ceux qui font remonter \u00e0 la surface, ceux qui traversent et redonnent \u00e0 l\u2019enjamb\u00e9e le rythme d&rsquo;une avanc\u00e9e plus sereine, et c\u2019est alors une sorte de seuil de franchi, o\u00f9 chaque caillou, chaque pierre garderont m\u00e9moire du passage de ce corps terrifi\u00e9 alourdi de peurs incontr\u00f4lables. Plus tard, l\u2019appareil photo coll\u00e9 sur le globe oculaire, regarder, non pas les abimes mais les reflets du monde dans une flaque d\u2019eau, voir l\u2019en haut en bas, d\u00e9placer des horizons sur des surfaces improbables que les draps du vent bercent ou percent dans la lumi\u00e8re , et le tout d\u00e9chir\u00e9, rapi\u00e9c\u00e9 par des rayons de soleil qui saturent l\u2019ocre des murs que c\u00f4toient les canaux, et c\u2019est Venise bien s\u00fbr qui se joue du photographe et l\u2019entraine loin des foules et du bruit car il n\u2019entend plus rien, lorsque son \u0153il fouett\u00e9 jusqu\u2019au nerf optique n\u2019est plus que furoncle pr\u00eat \u00e0 se d\u00e9lester du pus qui le gonfle et il se risque dans le miroir de l\u2019eau qui se fait cama\u00efeu de rouges \u2013 ah les tomettes peut-\u00eatre \u2013  et de lumi\u00e8re, une sorte de vitrail \u00e9tal\u00e9 et mouvant, o\u00f9 les traces du jour se recoupent, \u00e9veillant les r\u00eaves endormis et laissant en p\u00e2ture les vestiges illusoires d\u2019un matin recompos\u00e9; retrouver ses esprits dans la fraicheur d\u2019une \u00e9glise, pourquoi pas Saint-Marc, et ne rien voir d\u2019autre que les mosa\u00efques g\u00e9om\u00e9triques qui tapissent les all\u00e9es, de l\u2019atrium \u00e0 la nef, des marbres de folie \u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie r\u00e9fl\u00e9chie, du losange de Barberousse \u00e0 un dod\u00e9ca\u00e8dre \u00e9toil\u00e9, symbole de V\u00e9nus, en passant par le rhinoc\u00e9ros nomm\u00e9 Clara et ces pavages v\u00e9ritables tapis de pierres que des millions de pas ont foul\u00e9, sans se poser de questions, sans imaginer ceux qui les ont con\u00e7us puis r\u00e9alis\u00e9s, voulant s\u2019approcher de la perfection, o\u00f9 les yeux se sentent  empoign\u00e9s et pr\u00eats \u00e0 sombrer dans le vertige bien connu, alors comme on l\u00e8ve les yeux du livre pour rena\u00eetre \u00e0 la vie, on accroche son regard aux mosa\u00efques verticales o\u00f9 les r\u00e9cits bibliques se d\u00e9clinent afin de reprendre pied et d\u2019\u00e9loigner la terre.  <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"800\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/P1040779.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1282\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/P1040779.jpg 800w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/P1040779-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/P1040779-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/P1040779-768x768.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plus intense que le surcro\u00eet de bleu dans l\u2019enclos d\u2019un ciel sans audace, plus dense que la m\u00e9moire grav\u00e9e dans les livres d\u2019histoire qui conservent les vies de ceux qui furent , plus br\u00fblant que la flamme qui fait tordre et g\u00e9mir les brindilles de bois , est le d\u00e9chirement de la chair sur la nappe de terre, le genou <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/corps-a-corps\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Corps \u00e0 corps<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":75,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-1276","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1276","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/75"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1276"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1276\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1276"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1276"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1276"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}