{"id":127810,"date":"2023-07-02T13:43:24","date_gmt":"2023-07-02T11:43:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127810"},"modified":"2023-07-02T13:43:25","modified_gmt":"2023-07-02T11:43:25","slug":"ete2023-03bis-portraits-dune-epoque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03bis-portraits-dune-epoque\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03bis | Portraits d&rsquo;une \u00e9poque"},"content":{"rendered":"\n<p>Ils \u00e9talaient leurs v\u00e9rit\u00e9s. Lui qui parlait. Lui qui \u00e9coutait. Lui qui acquies\u00e7ait. Et lui, l&rsquo;air absent, comme dans son monde. <em>On a le physique de ses id\u00e9es, et les id\u00e9es de son physique.<\/em> V\u00e9rit\u00e9 intemporelle. Dont on ne doutait pas. Qu&rsquo;on ne pouvait qu&rsquo;approuver. Ceux qui suivaient le d\u00e9bat ne doutaient de rien. Ils savaient. Savaient tant de choses. En avaient fait l&rsquo;exp\u00e9rience. Etaient lucides sur l&rsquo;\u00e9tat du monde. C&rsquo;\u00e9tait dans leur nature de savoir. Et les quatre qui d\u00e9battaient \u00e9taient heureux d&rsquo;\u00eatre le centre de toutes ces attentions. Heureux de se faire entendre. D&rsquo;avoir les oreilles de tous ces gens. Et ces gens \u00e9taient heureux d&rsquo;avoir les yeux de ces quatre-l\u00e0. Flots de paroles. Bruits. Fracas. Des bons mots, des remarques salaces, des crachats de haine, qu&rsquo;on laissait, cach\u00e9s derri\u00e8re un pseudonyme. On se croyait autoris\u00e9s \u00e0 chier sur ceux qu&rsquo;on n&rsquo;appr\u00e9ciait pas. Sur telle femme politique, trop grosse. Sur tel acteur, qui ne r\u00e9pondait pas assez au sacro-saint id\u00e9al de virilit\u00e9. On n&rsquo;\u00e9tait pas des enfants de ch\u0153ur, mais on avait nos motifs, forc\u00e9ment l\u00e9gitimes. <em>Ce qui me fume, c&rsquo;est qu&rsquo;on parle de la beaut\u00e9 int\u00e9rieure comme de quelque chose de distinct de la beaut\u00e9 physique, alors qu&rsquo;elles vont souvent ensemble.<\/em> Les quatre \u00e9taient visiblement fatigu\u00e9s. Abim\u00e9s par la vie. Ecras\u00e9s. Pi\u00e9tin\u00e9s. Ils avaient quelque chose de n\u00e9glig\u00e9. D\u00e9j\u00e0, c&rsquo;\u00e9taient des \u00e9paves. Ils devaient avoir trente ans, quarante ans tout au plus, et pourtant, ils s&rsquo;effritaient. Ca les rendait beaux. Ca les rendait humains. Ils \u00e9taient fiers, se croyaient les plus forts, des surhommes, en raison de leur naissance, de contingences qui leur donnaient des raisons de ne pas d\u00e9sesp\u00e9rer, minces les raisons mais il fallait s&rsquo;y agripper, et si \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;univers ils n&rsquo;\u00e9taient rien, si m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la Terre ils tombaient facilement, tu\u00e9s par une vapeur ou une goutte d&rsquo;eau, ils tiraient leur sup\u00e9riorit\u00e9 des cath\u00e9drales que leurs anc\u00eatres suppos\u00e9s avaient b\u00e2ties, tellement \u00e9lev\u00e9es qu&rsquo;elles grattaient le ciel, qu&rsquo;elles le d\u00e9chiraient. Ils jouaient un r\u00f4le. Le r\u00f4le de leur vie. Portaient un costume bien trop grand pour leurs petites \u00e9paules. Ils avaient les cheveux en bataille, comme s&rsquo;ils venaient de se r\u00e9veiller. Lui venait justement de se r\u00e9veiller. Il ne vivait que la nuit. Se laissait mourir jusqu&rsquo;au matin. Dormait toute la journ\u00e9e. Et comme le ph\u0153nix, une fois le soir revenu, il renaissait de ses cauchemars. Ils avaient la peau pale. Les dents jaun\u00e2tres. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce \u00e0 cause de leur webcam, de leur logiciel de streaming ou de l&rsquo;\u00e9clairage de la pi\u00e8ce. Possibles causes qui n&rsquo;expliquaient pas la barbe mal taill\u00e9e de celui-ci qui affichait un grand sourire mais crevait int\u00e9rieurement, ou les t\u00e2ches sur le t-shirt de celui-l\u00e0 qui travaillait \u00e0 se fuir. Parfois, on allumait un joint, on ouvrait une canette de bi\u00e8re, sauf lui, qui \u00e9tait moins mal en point que les autres. Il avait des habitudes de vie saines. <em>Des attard\u00e9s cong\u00e9nitaux, des cas sociaux, des handicap\u00e9s affectifs, pour qui rien, \u00e0 part leur petite personne, n&rsquo;est assez bien. Tu peux ouvrir ta gueule, que \u00e7a n&rsquo;aille pas dans leur sens, que tu oses donner ton avis, sois s\u00fbr qu&rsquo;un drama te tombera dessus. <\/em>Tous faisaient mine d&rsquo;avoir conserv\u00e9 une pleine libert\u00e9 de pens\u00e9e. Ils pr\u00e9tendaient \u00eatre ind\u00e9pendants jusqu&rsquo;au bout des ongles. Et \u00e0 la diff\u00e9rence du camp d&rsquo;en face, ils acceptaient les opinions divergentes. Tous, en r\u00e9alit\u00e9, se conformaient \u00e0 des usages. Un certain vocabulaire. Des th\u00e9matiques. Une doxa. Evitaient les id\u00e9es qui f\u00e2chent. Ne voulaient pas f\u00e2cher le flot de pseudonymes qui se prosternait devant eux. Ils avaient la gloire. Ils \u00e9taient au centre de toutes les attentions. Croyaient que l&rsquo;univers entier \u00e9tait tourn\u00e9 vers eux. Lui se r\u00eavait orateur. Lui se pensait penseur des temps nouveaux. Lui s&rsquo;imaginait Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique. Lui attendait que \u00e7a passe. <em>Le mec qui fume trop, on ne va pas se g\u00eaner pour lui dire qu&rsquo;on est indispos\u00e9 par l&rsquo;odeur de ses cigarettes. Son patron va lui faire comprendre qu&rsquo;il ne va pas installer d&rsquo;ascenseur pour ses beaux yeux, que son mode de vie est mauvais pour sa sant\u00e9, qu&rsquo;il donne un mauvais exemple. Les filles qu&rsquo;il drague lui font comprendre qu&rsquo;il &nbsp;pue de la gueule. Ce discours, on l&rsquo;accepte bien. Alors qu&rsquo;on m&rsquo;explique pourquoi pour les femmes qui avalent cinq mille kilocalories par jour, il faudrait prendre des pincettes, approuver leur mode de vie. Pourquoi il faudrait leur donner une place dans les magazines. Qu&rsquo;elles montrent le mauvais exemple.<\/em> Et la foule de pseudonymes d&rsquo;applaudir cette opinion brillante. Chacun avec ses soucis. Ses d\u00e9faites. Ses faiblesses. Ses blessures. Ses frustrations. Ses peurs. Ses doutes. Tous cach\u00e9s. Tous faisant mine de. D&rsquo;\u00eatre plus forts que la mort. Plus forts que l&rsquo;adversit\u00e9. Puis forts que les temp\u00eates. Plus forts que les montagnes. Que la terre qui tremble. Que l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;espace infini. Que les r\u00e9seaux sociaux. Se moquant des faibles. Des opprim\u00e9s. Des malades. Des malheureux. Et les quatre, vides maintenant, peinaient \u00e0 tenir leur r\u00f4le jusqu&rsquo;au bout. Etre cr\u00e9dibles. Conscients de leurs contradictions. Pleins de doutes. Se d\u00e9battant contre l&rsquo;exasp\u00e9ration qui les br\u00fblait, contre les id\u00e9es noires qui prenaient de plus en plus de place, luttant pour ne pas tout abandonner, pour ne pas se ha\u00efr. <em>On sait tous que les femmes de droite sont plus belles que les femmes de gauche. <\/em>V\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;ils tenaient d&rsquo;une \u00e9tude danoise. V\u00e9rit\u00e9 dont on ne doutait pas. Qu&rsquo;on ne pouvait qu&rsquo;approuver.<\/p>\n\n\n\n<p>Quittant l&rsquo;\u00e9cran des yeux, fatigu\u00e9 par ce d\u00e9bat qu&rsquo;il suivait depuis un moment, pour les poser sur la chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, il vit que Cl\u00e9mentine s&rsquo;\u00e9tait endormie l\u00e0. Elle \u00e9tait entr\u00e9e dans la chambre sans un bruit. Elle se sentait bien, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Depuis qu&rsquo;il l&rsquo;avait adopt\u00e9e, il avait pris l&rsquo;habitude de mettre une deuxi\u00e8me chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, pour elle. Parfois, elle exigeait qu&rsquo;il lui donne son si\u00e8ge, plus confortable. Il s&rsquo;ex\u00e9cutait alors, craignant de l&rsquo;attrister. Ce soir-l\u00e0, le d\u00e9sespoir avait gagn\u00e9 du terrain. Il se sentait coinc\u00e9. Mais maintenant qu&rsquo;il savait qu&rsquo;elle \u00e9tait l\u00e0, tout allait un peu mieux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils \u00e9talaient leurs v\u00e9rit\u00e9s. Lui qui parlait. 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