{"id":127823,"date":"2023-07-02T15:24:23","date_gmt":"2023-07-02T13:24:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127823"},"modified":"2023-07-03T07:40:13","modified_gmt":"2023-07-03T05:40:13","slug":"ete2023-03-derriere-labsence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-derriere-labsence\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | Derri\u00e8re l&rsquo;absence"},"content":{"rendered":"\n<p>Comme je le disais, elle \u00e9tait tout sourire, cela irradiait, une source int\u00e9rieure, cela jaillissait. Il n\u2019y avait pas d\u2019\u00e9paisseur, cela irradiait, l\u2019intention livr\u00e9e enti\u00e8re \u00e0 son expression, le sentiment tout sourire sur le visage. La pr\u00e9sence, sans \u00e9paisseur, sans la cave de l\u2019int\u00e9rieur, une fa\u00e7on pastorale d\u2019\u00eatre l\u00e0. Comme les b\u00eates, comme si infusait la proximit\u00e9 de cette vie avec elles, calmes, placides, l\u2019\u0153il-monde de ces b\u00eates et l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9, l\u2019immensit\u00e9 du dehors se refl\u00e9tant sur la surface du globe oculaire, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9form\u00e9 pour absorber et circonscrire l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Elle avait cette pr\u00e9sence et l\u2019\u0153il comme en un accueil tout en rondeur pour tout contenir, sa vie domestique, cette vie c\u2019est son monde, un petit monde mais plein, sans exc\u00e8s de lui-m\u00eame, l\u2019univers contenu dans son sourire, sa taille ronde et l\u00e9g\u00e8rement vacillante enserr\u00e9e de tissus fleuris imbib\u00e9s d\u2019un parfum d\u2019eau de Cologne, sa taille semblable \u00e0 celle du monde, son canton, son univers, tout l\u2019univers, un univers clos par les habitudes et ouvert par les habitudes, par le rythme circulaire de ces habitudes, le rythme de tous ces animaux, de cette proximit\u00e9 des b\u00eates, leurs flancs chauds mouill\u00e9s de sueur et de ros\u00e9e qui vibrent sous le contact de la main, peau et cuir, sans \u00e9paisseur, peau du pis et blanc du lait frappant le fer en une \u00e9claboussure, sur le gris du seau et ce recommencement, ce temps sans \u00e9paisseur qui passe au rythme de la vie et des saisons, du souffle humide des mufles, du souffle humide et des flancs fumant dans le temps froid. Mais tout cela c\u2019est une habitude, et une habitude \u00e7a ne s\u2019interroge pas comme le cat\u00e9chisme qu\u2019elle a appris, comme tout ce qui arrive, comme un mariage, son mariage, parce que c\u2019est comme \u00e7a, une \u00e9vidence comme Christ en croix, comme cette eau de Cologne bon march\u00e9 au parfum sans surprise, au parfum sans aff\u00e9terie, comme ce fr\u00e8re qu\u2019elle voit tous les jours, comme ces jours de march\u00e9 le samedi et la messe du dimanche.<br>Comme je le disais, tous les jours, ce fr\u00e8re vient, de chez lui, de tout pr\u00e8s, pas tr\u00e8s loin, mais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la grand-route, celle de l\u2019irruption du fracas du monde, mais un autre monde pas le sien, celui de la modernit\u00e9 avec sa longue suite sifflante de camions qui se croisent et se d\u00e9fient de toute leur vitesse, de toute leur masse, souffle contre souffle, un souffle mais pas celui apaisant de l\u2019\u00e9table. Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, ces vies, sa vie sont rythme des jours qui roulent, rythme du moteur deux temps de sa mobylette, bleu clair comme ses yeux, rythme de ses tours dans la campagne, son casque bol, rond et orange, sur la t\u00eate. Son clope viss\u00e9e \u00e0 sa l\u00e8vre, infusant de salive, l\u2019\u0153il toujours mouill\u00e9 de larmes et du bleu derri\u00e8re, l\u2019\u0153il toujours un peu encro\u00fbt\u00e9, son clope comme une sucette. Et des heures pass\u00e9es seuls avec ses parents, avec dans la p\u00e9nombre de la cuisine, sa m\u00e8re, qui ne veut pas laisser entrer le dehors. Lui aussi, il trempe dans cette tisane de l\u2019obscurit\u00e9 et des odeurs de cuisine, des odeurs lourdes et accumul\u00e9es, tellement famili\u00e8re, devenue partie de lui. Et lui avec son tabac gris au c\u0153ur et ses coups de b\u00eache dans le petit jardinet contre le mur de la maison, pr\u00e8s du figuier \u00e0 l\u2019ombre fra\u00eeche aux heures chaudes de l\u2019\u00e9t\u00e9&nbsp;; lui qui n\u2019a connu que le foyer maternel, enfant, toujours enfant m\u00eame maintenant sur le versant, enfant de l\u2019entre-guerres, trop jeune ou trop vieux, trop de bleu au fond des yeux, trop d\u2019ombres enveloppantes et s\u00fbres pour aller chercher autre chose, pour sortir un peu de cette peur trop diffuse pour y aller de front dans le dehors. Et puis, comme je le disais ce ronron des habitudes, ce rythme rond, circulaire, une brass\u00e9e d\u2019air ti\u00e8de et maternel.<br>Comme je le disais, elle est assise dans les coins ombrag\u00e9s, immobile et dardant ses regards sur tout, habill\u00e9e de noir, toujours, un fichu sur la t\u00eate, des g\u00e2teaux secs et des tourtisseaux dans l\u2019armoire, pour ceux qui passent, toujours pr\u00eat \u00e0 les sortir, \u00e0 en offrir, et dans un coin, un autre, un de l\u2019int\u00e9rieur, ferm\u00e9 \u00e0 double-tour dans le coffre du poitrail, des secrets qu\u2019on ne ressort pas, qu\u2019on maintient en captivit\u00e9, comme un feu qui couve, qu\u2019on \u00e9touffe de silence et d\u2019ennui, qu\u2019on veille pour ne pas qu\u2019il courre de nouveau, et cette honte qu\u2019il faut taire. Elle est assise, dans le silence, elle attend que cela passe, que cela n\u2019existe plus, n\u2019ait jamais exist\u00e9. Il faut taire les mots, le mots tus, la chose dispara\u00eet, l\u2019honneur est sauf, la chair est lav\u00e9e de ses p\u00e9ch\u00e9s. Elle attend comme elle a attendu le retour du mari parti \u00e0 la guerre, comme sont partis tous les hommes de la campagne, dans l\u2019incompr\u00e9hension d\u2019une injustice, le prix \u00e0 payer d\u2019une faute qu\u2019on a pas voulu, qui s\u2019impose. Et les mains qui manquent, ces mains d\u2019hommes qui ne sont plus \u00e0 la terre d\u2019ici, parties pour une autre terre, froide et d\u00e9sol\u00e9e. La faute, on le l\u2019a pas demand\u00e9 et elle est comme une tache de vin ou un bec de li\u00e8vre en plein sur le visage et on l\u2019estompe \u00e0 force de temps et de silence comme une poudre appliqu\u00e9e pour blanchir la peau de la faute, de l\u2019origine.<br>Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, il y a le silence et la pr\u00e9sence dans le recoin de la m\u00e9moire des vivants de ceux qui ne sont plus mais qui ont encore prise sur la vie des autres. Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, il y a ces morts tragiques, ces fant\u00f4mes, ses fant\u00f4mes, ce p\u00e8re, son p\u00e8re saign\u00e9 \u00e0 la lame blanche et crue d\u2019un valet, un matin, elle \u00e9tait petite et dormait encore, un cri, celui de sa m\u00e8re et dans l\u2019aube froide de ce matin d\u2019hiver, ce p\u00e8re, son p\u00e8re, qu\u2019elle ne verra plus debout, dont elle n\u2019entendra plus la voix puissante et grasseyante, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9saccord\u00e9e, et \u00e9paissie par la tabagie. Et surtout le silence, ces mots interdits qui ne se prononcent plus dans le foyer mais qui suintent partout dans les regards, dans les silences, dans les bouches des gens du village. Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit cette absence occupe plus que place encore que sa pr\u00e9sence, elle est toujours en coulisse de sa vie, elle entend le cha\u00eene du bagnard de l\u2019assassin, du valet, l\u2019amant de sa s\u0153ur, exil\u00e9 \u00e0 Cayenne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je le disais, elle \u00e9tait tout sourire, cela irradiait, une source int\u00e9rieure, cela jaillissait. Il n\u2019y avait pas d\u2019\u00e9paisseur, cela irradiait, l\u2019intention livr\u00e9e enti\u00e8re \u00e0 son expression, le sentiment tout sourire sur le visage. La pr\u00e9sence, sans \u00e9paisseur, sans la cave de l\u2019int\u00e9rieur, une fa\u00e7on pastorale d\u2019\u00eatre l\u00e0. Comme les b\u00eates, comme si infusait la proximit\u00e9 de cette vie <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-derriere-labsence\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #03 | Derri\u00e8re l&rsquo;absence<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":536,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4629,4525,1],"tags":[],"class_list":["post-127823","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03_stein-americains","category-ete-2023-du-roman","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127823","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/536"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=127823"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127823\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=127823"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=127823"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=127823"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}