{"id":127827,"date":"2023-07-02T18:38:01","date_gmt":"2023-07-02T16:38:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127827"},"modified":"2023-07-02T22:15:21","modified_gmt":"2023-07-02T20:15:21","slug":"ete2023-03-mirna-co","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03-mirna-co\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | Mirna &amp; co"},"content":{"rendered":"\n<p>Comme je l\u2019ai dit ou plut\u00f4t \u00e9crit, il y a cette chaise vide \u00e0 la table o\u00f9 se joue une partie de <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-02-alanguies\/\">dominos <\/a>et trois femmes qui attendent le retour d\u2019une quatri\u00e8me pour continuer \u00e0 jouer. La quatri\u00e8me c\u2019est elle, c\u2019est Mirna. Celle qui habite la petite maison coinc\u00e9e entre deux tours chez qui les trois autres femmes sont venues passer l\u2019apr\u00e8s-midi. Celle qui s\u2019est lev\u00e9e quand chacune a eu pioch\u00e9 et rang\u00e9 ses sept dominos. Elle a demand\u00e9 \u00e0 ses amies de l\u2019excuser deux minutes et elle est sortie de la pi\u00e8ce par la porte de la v\u00e9randa. Elle aurait pu proposer de faire une pause avant de distribuer les dominos \u2013 elle s\u2019ennuyait d\u00e9j\u00e0 depuis un moment \u2013 mais elle n\u2019a rien dit. Comme les autres, elle a pris ses dominos, les a regard\u00e9s et puis tout \u00e0 coup elle en a eu assez de cette langueur, plus qu\u2019assez de tout ce temps pass\u00e9 \u00e0 jouer, de cette immobilit\u00e9. Elle a toujours eu des moments d\u2019impatience, un besoin de bouger, de se d\u00e9gourdir les jambes <em>soudainement<\/em> m\u00eame si l\u2019\u00e2ge aidant elle est devenue plus temp\u00e9r\u00e9e. Elle s\u2019est lev\u00e9e comme si elle s\u2019\u00e9tait rappel\u00e9 quelque chose d\u2019urgent \u00e0 faire et elle est sortie par la porte de la v\u00e9randa qui donne sur le petit jardin de pierres. Un souffle d\u2019air tr\u00e8s l\u00e9ger soul\u00e8ve une feuille au-dessus des fins graviers blancs. Elle a h\u00e2te de retourner dans son atelier pour affiner l\u2019esquisse entam\u00e9e ce matin, un portrait de jeune femme dont l\u2019image occupe son esprit depuis quelques jours sans qu\u2019elle sache de qui il s\u2019agit. Je sais aussi qu\u2019elle se demande si Song est rentr\u00e9. Elle a entendu un bruit dans l\u2019entr\u00e9e. Peut-\u00eatre est-il d\u00e9j\u00e0 mont\u00e9 dans la chambre. Elle a gravi l\u2019escalier en colima\u00e7on. Song n\u2019est pas l\u00e0, ni dans la chambre ni dans son bureau. \u00c9tonnant qu\u2019il soit encore dehors alors qu\u2019il n\u2019a pas de cours cet apr\u00e8s-midi, alors que tout dehors l\u2019\u00e9nerve. L\u2019inqui\u00e9tude diffuse qui depuis quelques temps trouble sa tranquillit\u00e9 s\u2019alourdit. O\u00f9 est son mari\u00a0? Elle l\u2019a vu changer ces derniers mois, il est devenu sombre, il se renferme, il r\u00e2le souvent\u2026 elle sait qu\u2019il souffre et elle ne peut rien pour lui. Il la repousse, lui dit qu\u2019il a besoin d\u2019\u00eatre seul. Le miroir de la salle de bain lui renvoie le reflet furtif de son corps plein et gracieux que l\u2019\u00e2ge semble oublier et elle ne peut que relever le contraste avec celui de Song qui se d\u00e9charne et se vo\u00fbte. Elle redescend, se glisse dans la cuisine, verse du th\u00e9 glac\u00e9 aux chrysanth\u00e8mes dans quatre tasses qu\u2019elle apporte aux femmes immobiles autour de la table de jeux. \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je l\u2019ai dit, enfin \u00e9crit, Song est le mari de Mirna. Song est un homme en col\u00e8re, une col\u00e8re noire, douloureuse, qui parfois lui coupe le souffle, lui tord le ventre. Ces jours-ci il est en col\u00e8re contre tout. Contre le r\u00e9gime politique, contre l\u2019ultra surveillance, contre la r\u00e9pression, contre l\u2019abrutissement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de ses concitoyens qui reprennent \u00e0 leur compte les \u00e9l\u00e9ments de langage officiels pour nourrir une narration haineuse du monde. Il a longtemps tergivers\u00e9 avec sa douleur, avec sa col\u00e8re, il les a mises de c\u00f4t\u00e9. Ses critiques de la soci\u00e9t\u00e9 se tenaient du c\u00f4t\u00e9 de la raison, le plus loin possible du corps et de l\u2019\u00e9motion mais je ne crois pas que c\u2019\u00e9tait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. On peut penser qu\u2019il n\u2019en avait pas vraiment conscience, oui pendant longtemps il n\u2019avait sans doute pas conscience que cette bu\u00e9e de mal-\u00eatre qui collait parfois \u00e0 sa peau m\u00eame dans les moments les plus heureux de son existence recouvrait une douleur profonde. Trop d\u2019autres choses l\u2019occupaient&nbsp;: l\u2019universit\u00e9, les \u00e9tudiants, son m\u00e9tier de professeur, la po\u00e9sie, son amour pour Mirna. Aujourd\u2019hui \u00e0 70 ans, sa col\u00e8re a \u00e9clat\u00e9. C\u2019est juste apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re que tout a explos\u00e9. La vieille dame avait laiss\u00e9 un petit coffre pour son fils rempli des objets qu\u2019elle lui destinait&nbsp;: un \u0153uf d\u00e9licatement peint en porcelaine, une \u00e9norme loupe cercl\u00e9e de m\u00e9tal cisel\u00e9, des \u00e9chantillons de tissus color\u00e9s\u2026 Au milieu se trouvaient une lettre de son p\u00e8re disparu lorsque Song avait sept ans et une photo de sa jeune tante. Celle-ci avait vingt ans au moment o\u00f9 la photo avait \u00e9t\u00e9 prise, Song \u00e9tait alors un enfant de quatre ou cinq ans. La jeune fille, \u00e9tudiante, avait les cheveux coup\u00e9s net en dessous des oreilles, de grands yeux vifs et un sourire charmeur. Elle faisait partie des centaines d\u2019\u00e9tudiants qui avaient occup\u00e9 Long Mercy Camp pendant trois semaines suivies d&rsquo;une r\u00e9pression terrible, soi-disant adoucie par la cl\u00e9mence des autorit\u00e9s, puis de l\u2019incarc\u00e9ration des \u00e9tudiants dans un camp de r\u00e9\u00e9ducation. Comme je l\u2019ai \u00e9crit, Song n\u2019est pas rentr\u00e9 chez lui. Il est all\u00e9 marcher sur le port o\u00f9 l\u2019on respire un peu mieux avec le vent de la mer. Il est all\u00e9 marcher l\u00e0 o\u00f9 il a aper\u00e7u deux jours auparavant une jeune fille dont le visage lui a fait penser \u00e0 celui de sa tante. La fille emmitoufl\u00e9e dans une couverture malgr\u00e9 la chaleur semblait chanter. En r\u00e9alit\u00e9 elle piaillait, elle criait en direction des mouettes. C\u2019est en remontant des docks que Song a rencontr\u00e9 un grand gaillard aux cheveux clairs, un occidental qui l\u2019a abord\u00e9 sans fa\u00e7on et lui a expos\u00e9 de but en blanc son projet de documentaire sur l\u2019esplanade B\u00e1i-H\u01d4. L\u2019homme voulait en savoir plus sur le bas-relief au bout de l\u2019esplanade, sur la r\u00e9volte des \u00e9tudiants au-del\u00e0 de la version officielle, il cherchait des t\u00e9moignages. Le premier r\u00e9flexe de Song a \u00e9t\u00e9 de se m\u00e9fier. Pourtant il a continu\u00e9 d\u2019\u00e9couter l\u2019homme et l\u2019envie de parler de sa tante a \u00e9t\u00e9 plus forte que la prudence. Il a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019accepter un entretien, \u00e9ventuellement film\u00e9, avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je ne l\u2019ai pas encore dit ni \u00e9crit parce que je ne le savais pas alors, le documentariste s\u2019appelle Adriaan Debije. Il est n\u00e9erlandais, il a accept\u00e9 une commande officielle pour r\u00e9aliser un documentaire <em>artistique, \u00ab en toute libert\u00e9<em>\u00a0\u00bb<\/em>,<\/em> sur l\u2019esplanade B\u00e1i-H\u01d4 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de Long Mercy Camp. Pour lui, c\u2019est un signe de la r\u00e9cente ouverture du r\u00e9gime en place qui lui a accord\u00e9 un visa de six mois et le d\u00e9fraye royalement tout en ne voulant <em>en aucune fa\u00e7on<\/em> <em>interf\u00e9rer dans son projet<\/em> comme l\u2019a soulign\u00e9 le d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 aux affaires culturelles qui l\u2019a accueilli \u00e0 sa descente d\u2019avion. Il est extr\u00eamement rare que les autorit\u00e9s de K. sollicitent un artiste occidental. Adriann Debije en con\u00e7oit une certaine fiert\u00e9 qu\u2019il cache sous sa d\u00e9sinvolture habituelle. il pense qu\u2019on lui permettra de r\u00e9aliser le documentaire qu\u2019il souhaite, il veut croire qu\u2019il aura carte blanche. Adriann Debije a connu une certaine notori\u00e9t\u00e9 d\u00e8s son premier film sur les ports de la mer du Nord, particuli\u00e8rement r\u00e9ussi selon l\u2019avis quasi unanime des critiques. Son deuxi\u00e8me documentaire sur les liens entre l\u2019extr\u00eame-droite n\u00e9erlandaise et la mafia russe a nourri \u00e0 son insu une vive pol\u00e9mique. Certains ont point\u00e9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de ses positions politiques et relev\u00e9 une sorte de fascination dans sa mani\u00e8re de filmer les corps musculeux des membres d\u2019une milice. Par chance, cette pol\u00e9mique s\u2019est vite \u00e9teinte et les r\u00e9seaux n\u2019en ont pas gard\u00e9 trace. Adriann Debije a su se faire oublier pendant un moment avant de travailler r\u00e9guli\u00e8rement avec son compagnon, le chor\u00e9graphe Jozua De Jongh. \u00c0 l\u2019approche de ses cinquante ans qu\u2019il f\u00eatera ici, Adriaan regarde la vue vertigineuse sur la baie de K. que lui offre sa chambre au quinzi\u00e8me \u00e9tage de l\u2019h\u00f4tel Peninsula. \u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>La jeune fille que le professeur a aper\u00e7ue sur le quai, blottie dans une couverture, p\u00e9piant en direction des oiseaux marins, c\u2019est L. Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit ailleurs, L. est mon personnage le plus farouche. L. n\u2019a qu\u2019une initiale pour une identit\u00e9 fractur\u00e9e que ses diff\u00e9rents pr\u00e9noms \u2013 commen\u00e7ant tous par L \u2013 ne peuvent pas cimenter. Ils sont autant de tentatives d\u2019exister, de renaissances apr\u00e8s noyade, toutes vou\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chec semble-t-il, des \u00e9clats fugitifs de vie possible qui se succ\u00e8dent sans se d\u00e9ployer. D\u00e9j\u00e0 tant de hauts et surtout de bas dans sa jeune existence, vingt-deux ou vingt-trois ans \u00e0 ce moment de l\u2019histoire o\u00f9 le professeur Song va \u00eatre interview\u00e9 par Adriaan Debije. Apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re dans des circonstances troubles, L. a \u00e9t\u00e9 recueillie par son oncle, un magnat de l\u2019industrie num\u00e9rique de K. Dans le cocon de la villa somptueuse de son oncle, choy\u00e9e par sa tante et ses cousins, elle a pu retrouver un certain \u00e9quilibre. Provisoirement. L. est une \u00e9nigme, ses intentions demeurent incertaines, son parcours chaotique. Aucune explication psychologique n\u2019est recherch\u00e9e. Quelques situations, quelques \u00e9v\u00e9nements viennent \u00e9clairer ou obscurcir la personnalit\u00e9 de L. Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit, son myst\u00e8re, ses myst\u00e8res me donnent du fil \u00e0 retordre car il est p\u00e9rilleux d\u2019\u00e9crire sur un personnage aussi mouvant que L. mais cela enclenche en m\u00eame temps une dynamique presque irr\u00e9sistible et j\u2019aime ce personnage aux contours flous, aux pr\u00e9noms changeants, \u00e0 l\u2019initiale presque aval\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">Ce d\u00e9but d\u2019atelier me permet de pr\u00e9ciser des lieux et des personnages qui existaient de fa\u00e7on encore embryonnaire dans mon chantier au long cours.<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je l\u2019ai dit ou plut\u00f4t \u00e9crit, il y a cette chaise vide \u00e0 la table o\u00f9 se joue une partie de dominos et trois femmes qui attendent le retour d\u2019une quatri\u00e8me pour continuer \u00e0 jouer. La quatri\u00e8me c\u2019est elle, c\u2019est Mirna. 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