{"id":127896,"date":"2023-07-02T19:44:13","date_gmt":"2023-07-02T17:44:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=127896"},"modified":"2023-07-02T19:44:14","modified_gmt":"2023-07-02T17:44:14","slug":"ete2023-04-main-dans-la-main","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-04-main-dans-la-main\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #04\u00a0main dans la main"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous marchons tous les deux en silence. Je soutiens ma vieille maman. Elle a pass\u00e9 son bras sous le mien et je caresse sa main, douceur de rides et de plis. De temps en temps, elle l\u00e8ve la t\u00eate vers moi\u00a0; elle me sourit. Je vois dans son regard la qui\u00e9tude d\u2019\u00eatre accompagn\u00e9e par un homme paisible, son fils ultime. Nous ne parlons jamais beaucoup, quelques banalit\u00e9s d\u2019importance, des nouvelles du rosier, le d\u00e9c\u00e8s d\u2019une voisine, la vente de la maison d\u2019en face, une estimation du vent. L\u2019odeur du caf\u00e9, la nappe propre, une tarte aux groseilles, une chasse d\u2019eau qui fuit, le num\u00e9ro du plombier \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone, le calendrier au mur un mois en retard, les fen\u00eatres sans rideaux (je les ai port\u00e9s au nettoyage \u00e0 sec), tu pourras ceci, tu me feras cela. Aujourd\u2019hui dans la for\u00eat, nous avan\u00e7ons sur un terrain connu et les mots n\u2019ont pas besoin d\u2019\u00eatre dits. Chaque ann\u00e9e, nous allons c\u00e9l\u00e9brer ensemble le souvenir de la noyade. Pas une f\u00eate, pas un hommage, juste une respiration commune au bord de l\u2019eau, un souffle de regret et ma m\u00e8re en tristesse.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous marchons dans les rires et la joie. Je donne la main \u00e0 ma maman. Je voudrais courir \u00e0 l\u2019avant avec mes cousins mais elle ne veut pas me quitter des yeux, de la peau, d\u2019un seul cheveu. Je l\u00e8ve les yeux vers elle et je lui souris. J\u2019aime \u00eatre sa chose, son butin, son moineau. Et en m\u00eame temps, mon c\u0153ur bondit hors de moi&nbsp;; il court sous les h\u00eatres \u00e0 travers les ombres et les \u00e9toiles du jour. Depuis que j\u2019ai des lunettes, je dessine chaque d\u00e9tail de chaque feuille, les nervures, les dents, les poils, les creux et les courbes. Voir la nettet\u00e9 du monde me donne un pouvoir sur la vie. Je quitte les conversations des adultes, l\u2019inventaire du pique-nique, les aspirations de voiture et les mariages princiers. Je m\u2019envole, une main dans la main de ma m\u00e8re, la t\u00eate en canop\u00e9e. Nous ne disons pas for\u00eat, nous disons au bois. Nous avan\u00e7ons sur le chemin vers l\u2019\u00e9tang. Nous ne savons pas encore qu\u2019un drame va avoir lieu. Nous dansons dans les bruits de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Maman a besoin de faire des pauses. Elle presse un peu mon bras et je sais qu\u2019il faut interrompre la marche. Elle ferme les yeux. Sa main libre accompagne le chant du merle. Le vent est pudique, il s\u2019insinue dans l\u2019\u00e9l\u00e9gance des charmilles et des rumeurs de brise effleurent les branches. Craquements, bruissements, bourdons. Eclats d\u2019ailes, fragments de lumi\u00e8re. Nous reprenons le voyage. Cort\u00e8ge de nos deux corps anim\u00e9s par un recul rituel, maigre procession du souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous ne faisons pas de pauses, press\u00e9s de nous \u00e9tendre au bord de l\u2019eau, de d\u00e9baller le festin sur la nappe en coton&nbsp;: \u0153ufs durs, tomates, pain du matin, jambon au torchon, raisins, ch\u00e8vre frais, fraises, melon, citronnade. Bient\u00f4t, les jeux, bient\u00f4t les cris, bient\u00f4t les mots perdus dans l\u2019ivresse, bient\u00f4t la torpeur de la sieste et pendant que les grands somnoleront en se caressant les doigts, les enfants tenteront des ricochets sur l\u2019\u00e9tang. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu \u00e7a. Parfois le ton monte&nbsp;entre les p\u00e8res&nbsp;; les m\u00e8res temp\u00e8rent. Jamais ils n\u2019atteignent la dispute. Les ronflements bercent la conversation des dames qui comparent les ourlets de leur jupe. Elle s\u2019\u00e9changent des secrets de chair, s\u2019\u00e9loignent pour \u00e9voquer leurs d\u00e9sirs.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Nous arrivons \u00e0 la clairi\u00e8re au bord de l\u2019\u00e9tang. C\u2019est ici que \u00e7a s\u2019est pass\u00e9. C\u2019est ici que l\u2019enfant s\u2019est noy\u00e9 sous les yeux endormis des parents. Un ballon projet\u00e9 sur la surface lisse du bassin. Une main rompt la valse des cercles qui s\u2019\u00e9chouent sur le bord. Ouh c\u2019est froid. Les autres ont d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 la balle, tournent le dos, se poursuivent, se cachent, enlacent les arbres, retiennent leur rire. &nbsp;Un enfant veut \u00e9pater ses cousins. M\u00eame s\u2019il ne sait pas nager, il ne craint pas le fond. Il avance \u00e0 mesure que le ballon s\u2019\u00e9loigne. Moi je n\u2019ai rien vu, r\u00e9fugi\u00e9 dans le bois, excit\u00e9 qu\u2019on me trouve et qu\u2019on ne me trouve pas. Je l\u00e2che la main de ma m\u00e8re, je l\u2019abandonne au milieu du pr\u00e9, comme chaque ann\u00e9e, elle me laisse accomplir ma c\u00e9r\u00e9monie muette&nbsp;: m\u2019accroupir, un caillou en main, toujours le m\u00eame mot peint et envoyer mon regret en ricochet.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous arrivons \u00e0 la clairi\u00e8re au bord de l\u2019\u00e9tang. C\u2019est ici que \u00e7a va se passer. Les parents se sont assoupis. Un ballon projet\u00e9 sur la surface lisse du bassin. Une main rompt la valse des cercles qui s\u2019\u00e9chouent sur le bord. Ouh c\u2019est froid. Les autres ont d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 la balle, tournent le dos, se poursuivent, se cachent, enlacent les arbres, retiennent leur rire. Je me suis r\u00e9fugi\u00e9 dans le bois, excit\u00e9 qu\u2019on me trouve et qu\u2019on ne me trouve pas. Des pas, des haleines, des silhouettes furtives. Je m\u2019engage dans le frisson de la for\u00eat. Si je grimpe, je serai inatteignable. Je saisis une branche, puis une autre. Je suis une sittelle agile. Je vais rester longtemps au sommet de mon arbre, gagnant un jeu sans gloire dont la victoire ne me consolera jamais de la douleur d\u2019avoir mis ce jour-l\u00e0 mon enfance en lambeaux. \u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous marchons tous les deux en silence. Je soutiens ma vieille maman. Elle a pass\u00e9 son bras sous le mien et je caresse sa main, douceur de rides et de plis. De temps en temps, elle l\u00e8ve la t\u00eate vers moi\u00a0; elle me sourit. Je vois dans son regard la qui\u00e9tude d\u2019\u00eatre accompagn\u00e9e par un homme paisible, son fils ultime. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-04-main-dans-la-main\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #04\u00a0main dans la main<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":517,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4673,4525],"tags":[],"class_list":["post-127896","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-04-superposer-le-temps","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127896","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/517"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=127896"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/127896\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=127896"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=127896"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=127896"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}